Comment s'organise la résistance salariale chez Walmart (USA)

Publié le par dan29000

Walmart est à nous!

 

Comment s’organise la résistance salariale dans la grande distribution

 

 

De l’autre côté de l’Atlantique, Walmart vient d’annoncer qu’il ferait passer le salaire minimum horaire de 7.5$ à 9$ au printemps. Cette victoire est le résultat direct du mouvement de grèves, de manifestations, d’occupations et de syndicalisation des travailleurs précaires des fast-foods et de la grande distribution. Terrains de luttes revient sur les ingrédients qui ont permis la construction de ce rapport de force à travers un extrait d’article de Mathieu Hocquelet.

 

Les recherches portant sur la revitalisation du mouvement syndical se sont souvent intéressées aux réorganisations internes des syndicats, aux changements des mentalités et des pratiques[1] ou encore aux conditions du succès des campagnes d’organizing entre impulsions descendantes (top down) et montantes (bottom up). Questionnant la complémentarité des ressources[2] (notamment militantes et financières) et les tensions pouvant survenir entre la direction nationale et la base autour des enjeux de syndicalisation massive et de démocratie au sein du syndicat, elles ont mis en relief deux visions démocratiques principales correspondant aux deux directions prises par ce « syndicalisme de mouvement social »[3]. La première, centrée sur les travailleurs (worker-centred unionism), vise à former et à renforcer les capacités d’auto-organisation (empowerment) de ces derniers. La seconde s’appuie sur l’organizing pour construire un pouvoir associatif au sein du mouvement syndical (leverage-centred unionism) et aboutir par le renforcement de celui-ci à une démocratie économique.

En 2011, l’Union Food and Commercial Workers (UFCW) lance à partir de ses principaux bastions, notamment Chicago, Los Angeles, New York et Washington, une campagne nationale d’organizing visant la firme Walmart. Cette campagne d’une ampleur inédite est originale par sa structure et par son orientation. Ainsi, là où se joue dans la plupart des cas d’organizing une compétition entre les deux postures [énoncées à l’instant], l’association Our Walmart et la campagne « Making Change at Walmart » sont en permanence traversées par ces deux ambitions.

« Vous auriez dû voir leur tête et celle des managers ! Ils n’en revenaient pas qu’on soit encore là ! ».

OWM se définit comme une association indépendante réservée aux employés et ex-employés de l’entreprise. Par l’intermédiaire d’organizers répartis sur tout le territoire et coordonnés à l’échelle nationale, elle vise à recruter et à former les employés à s’organiser de manière autonome face à leur employeur. Sa création par l’UFCW part du constat qu’à court terme une stratégie légaliste traditionnelle est vouée à l’échec. La taille de l’entreprise et la dissémination de sa main-d’œuvre dans des milliers d’établissements ont jusqu’à présent permis à la direction d’isoler les contestations les plus vives. Ainsi, les deux prérequis de la campagne sont d’éviter les dispositifs antisyndicaux déployés par la direction et d’établir un lien avec des employés craignant de perdre des heures de travail ou d’être licenciés au moindre faux pas. Son statut d’organisation à but non lucratif permet à OWM de s’affranchir des limites juridiques imposées aux syndicats. En se défendant de toute volonté de représentation des employés de Walmart […], l’association peut organiser des mobilisations courtes à répétition sans obligation de s’engager dans un processus d’élection. Par ailleurs, en tant qu’association, elle affiche très discrètement ses liens avec l’UFCW, ce qui lui permet de séduire les employés les plus réfractaires aux organisations syndicales car les plus influencés par l’argumentaire des employeurs nourri des travers du syndicalisme d’affaires.

L’approche des organizers consiste à entrer en contact avec les employés, généralement par téléphone ou à leur domicile, et à gagner leur confiance en les invitant à assister à une première réunion dans des lieux neutres ou familiers (au domicile d’un membre, au restaurant, dans les locaux de l’association). Compte tenu des interdictions frappant les syndicats en matière de sollicitation des employés et de distribution de tracts sur le lieu de travail[4] ainsi que des ressources considérables nécessaires pour mener à bien une telle campagne, les leaders occupent le rôle d’informateurs et d’organizers dans les magasins. Leur formation (droit du travail, règlement interne, prise de parole en public, évaluation du potentiel de leurs pairs à rejoindre l’association, échange avec d’autres leaders au niveau national) vise à faire d’eux des activistes capables de s’auto-organiser pour faire pression sur leur employeur. L’équipe d’organizers que nous avons suivie en novembre 2013 à Chicago était modestement composée de 6 membres chargés depuis fin 2012 d’organiser les magasins situés dans un vaste périmètre allant du Chicagoland à Milwaukee, plus de 100 kilomètres au Nord. Dans ces conditions, l’équipe s’est concentrée sur une douzaine d’établissements au potentiel de recrutement élevé et comptant les leaders les plus actifs.

Lors de ces premières années de campagne, les membres d’OWM constituent de précieux ambassadeurs auxquels les organizers veillent à bien faire comprendre, lors de réunions régulières, qu’ils n’ont pas à craindre de représailles de la part de leur employeur et qu’au-delà de leur cotisation annuelle[5] leur engagement est entièrement couvert par l’association (perte de salaire lors d’un débrayage, transports et hébergement lors d’actions, frais d’avocat lors d’actes de désobéissance civile). […] Il s’agit donc de déconstruire le discours managérial officieux (toute contestation sera punie par un renvoi) et officiel (le syndicat en veut à votre argent et ne vous protégera pas) qui cherche à la fois à menacer les employés de l’enseigne et à les prévenir contre le syndicat, comme en témoigne l’expérience de Shandra, évoquant lors d’une réunion sa fierté d’être de retour au magasin au lendemain d’une manifestation devant ce dernier : « Vous auriez dû voir leur tête et celle des managers ! Ils n’en revenaient pas qu’on soit encore là ! ». Ce retour triomphal, sans représailles, marque la fin d’une répression systématique des mobilisations et laisse entrevoir la possibilité d’une contestation ouverte dans l’entreprise.

OUR WALMART BENTONVILLE« Making Change at Walmart » : une campagne populaire en solidarité avec les salariés

OWM s’inscrit dans une campagne plus vaste, celle de « Making Change at Walmart », qui se définit comme « une coalition multiethnique d’employés de Walmart, de membres du syndicat, de petits commerçants indépendants, de leaders religieux, de groupes d’organisateurs des communautés locales et de défense des droits des femmes, d’élus et de citoyens ordinaires convaincus que changer Walmart est vital pour l’avenir du pays »[6]. Cette posture correspond aux nouvelles orientations de l’American Federation of Labour – Congress of Industrial Organizations (AFL-CIO) convertie à l’organizing. MCWM reprend ainsi la nouvelle devise de la fédération « Community Is the New Density », l’objectif étant de rallier les communautés locales pour peser davantage dans les relations avec les employeurs et les législateurs, au lieu de se soucier avant tout de l’accroissement du taux de syndicalisation (union density) longtemps considéré comme le premier objectif du mouvement syndical. Comme le souligne le président de l’un des bureaux de l’UFCW de Chicago : « Les lois ne sont pas de notre côté, certains politiciens non plus. L’entreprise diffuse des publicités vantant les avantages d’être employé chez Walmart. On doit donc revenir aux basiques en dialoguant avec les salariés, les communautés et alliés sur les manières de changer les choses ».

À l’initiative d’organisations communautaires, d’unions syndicales locales et de chercheurs se forment des coalitions locales et régionales compétentes en matière d’organisation des communautés, de construction d’alliances, de communication avec les médias, et actives dans la formation et la recherche à destination des travailleurs et des syndicats. Dans de nombreux cas, l’annonce de l’ouverture d’un futur magasin Walmart, figure emblématique de la « mauvaise voie » (low road) en matière d’emploi et de conditions de travail[7], contribue à former et à consolider les alliances pour lutter avec plus de pouvoir et à plus grande échelle contre de telles implantations dans les grandes métropoles. Ainsi, LAANE (Los Angeles Alliance for a New Economy), l’une des plus anciennes coalitions du genre formée en 1993, et ALIGN (Alliance for a Greater New York), née en 2011 d’une fusion entre New York Jobs and Justice et Urban Agenda, sont les principales instigatrices de luttes récentes menées respectivement dans le Chinatown de Los Angeles et dans les cinq arrondissements de New York contre l’implantation de magasins de proximité de la firme. Dans les villes où Walmart est déjà présent, le mouvement syndical s’inspire, à travers les échanges permis par ces partenariats, des techniques d’organisation communautaire (community organizing) telles que formalisées par Saul Alinsky[8].

Walmart_rallyLa campagne recouvre un répertoire d’actions allant de l’appui aux employés lors des mobilisations (grèves, piquets devant les magasins, shaming) à l’animation de journées de formation et de préparation des grèves pour les militants en passant par la recherche de soutiens associatifs et de financements (campagnes de dons thématiques sur Internet : parrainage d’employés en grève ou financement participatif en vue de la venue lors de l’assemblée des actionnaires d’une employée bangladaise ayant survécu à l’incendie en novembre 2012 de l’usine textile Tazreen de Dhaka dont Walmart était l’un des donneurs d’ordres). La sollicitation d’acteurs tiers, consommateurs, ONG, associations communautaires ou religieuses à différentes échelles nécessite d’établir des ponts entre les problématiques syndicales classiques et celles portées par les nouveaux mouvements sociaux[9]. Comme l’illustre le témoignage de Carlton, chargé du recrutement des organizers et des relations avec les communautés locales (community outreach) pour l’UFCW, cette démarche se situe à la croisée des difficultés du mouvement syndical et de la potentielle mobilisation des ressources locales, faisant des différents acteurs des parties prenantes du conflit […].

À ce titre, et au-delà d’une antenne essentielle de sous-traitance des activités d’organisation syndicale, l’ancrage local d’OWM constitue un lien avec les communautés environnantes. À Chicago, l’organisation occupe les locaux du Chicago and Midwest Regional Joint Board ou Workers United Hall qu’elle partage avec Jobs with Justice, groupe de défense des travailleurs créé à la fin des années 1980 pour favoriser les coalitions locales[10]. La stabilité financière qui découle d’une telle structure affiliée à l’UFCW permet d’attirer les communautés et associations […]. Malgré les risques d’alliances utilitaristes, cette posture promeut la participation d’associations partenaires lors de manifestations mais aussi la circulation des organizers. Avec les membres locaux de l’UFCW, ces derniers œuvrent tout au long de l’année à l’entretien des réseaux en se joignant à des mobilisations de soutien (à la Chicago Teachers Union contre les coupes budgétaires de la municipalité visant à fermer des écoles dans les zones les plus pauvres comme le South Side ; à des employés tentant de se syndiquer contre l’enseigne de distribution Whole Foods dans le quartier gentrifié de Lakeview ; aux manifestations des employés de grandes enseignes de fast food dans le cadre de la campagne nationale « Fight for 15 » et « Fast Food Forward ») et en participant activement aux événements religieux et fêtes de quartier au sein de différentes communautés locales des alentours. La présence de militants, activistes et syndicalistes de l’UFCW, de Jobs with Justice, de la Chicago Teachers Union, du Workers Organizing Committee of Chicago, de pasteurs du South Side ou de membres du mouvement Occupy, lors de la manifestation du Black Friday, confirme les liens étroits noués entre ces groupes d’activistes et organisations syndicales tout en interrogeant la cohabitation des acteurs et des registres discursifs.

Mathieu Hocquelet

Extraits du  numéro « Les conflits du travail dans le monde » de la Revue Critique  internationale,  n°64, 2014. Extraits de Mathieu Hocquelet, « Making Change at Walmart » : le syndicalisme solidaire étasunien au sein d’une multinationale des services

[1]Kim Voss, Rachel Sherman R., « Breaking the Iron Law of Oligarchy: Union Revitalization in the American Labor Movement », American Journal of Sociology, 106 (2), 2000, p. 303-349.

[2]Richard W. Hurd, Ruth Milkman, Lowell Turner, « Reviving the American Labour Movement: Institutions and Mobilization », European Journal of Industrial Relations, 9 (1), 2003, p. 99-117.

[3]K. Voss, « Democratic Dilemnas: Union Democracy and Union Renewal », Transfer, 16 (3), 2010, p. 369-382.

[4]Barry Winograd, « Union Access to Organize the Workplace vs. an Employer’s Right to Control Its Private Property », IUS Labor, vol. 1, 2008 (http://www.upf.edu/iuslabor/_pdf/2008-1/EEUUBarry.pdf).

[5]La cotisation annuelle pour être membre d’OWM s’élève à 60 dollars et inclut un exemplaire du règlement intérieur de Walmart.

[6]http://makingchangeatwalmart.org/about/.

[7]Françoise Carré, Chris Tilly, Maarten Van Klaveren M., Dorothea Voss-Dahm, « Retail Jobs in Comparative Perspective », dans Jérôme Gautié, John Schmitt (eds), Low Wage Work in the Wealthy World, New York, Russell Sage Foundation Publications, 2010, p. 211-268.

[8]Saul Alinsky, Rules for Radicals: A Pragmatic Primer for Realistic Radicals, Chicago, Random House, 1971.

[9]R. Milkman, K. Voss (eds), Rebuilding Labor: Organizing and Organizers in the New Union Movement, op. cit..

[10]L’organisation demande notamment à chaque membre de s’impliquer au moins cinq fois par an dans des actions et luttes menées au-delà de ses intérêts directs. Par ailleurs, elle enjoint les salariés déjà organisés à participer aux campagnes d’organisation dans des entreprises et secteurs demeurant des déserts syndicaux.

 

SOURCE/ terrainsdeluttes.ouvaton.org

Publié dans actualités

Commenter cet article