Fakir propose un entretien avec une journaliste intègre, Elise Lucet

Publié le par dan29000

Elise Lucet, « contre le mur de la com’ »

 

Par Vincent Bernardet, 3/03/2015 , N°67 (Septembre 2014 - Ils sont partout)

 

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Pendant l’été, on a maté un paquet de Cash Investigations, le magazine de France 2. Et on s’est dit : eh bien voilà, faut pas désespérer, Élise Lucet a réussi, elle, sur le service public, à la télévision même, à imposer une émission caustique et critique. Alors on l’a rencontrée, pour qu’elle nous conseille : comment on fait pour obtenir ça ?

 

Fakir  : Au début de chaque émission, Elise Lucet, vous lancez un « Bienvenue dans le monde merveilleux des affaires ! », et c’est pleinement ironique parce que, derrière, vous allez en révéler les coulisses, les côtés pervers, parfois même les horreurs. Et tout ça en taclant aussi, au passage, des ministres, des universitaires, la Commission, etc. Comment vous pouvez faire ça sur France 2, et en prime time cette année ?

Des mondes hermétiques

 

Elise Lucet : Auparavant, je faisais Pièces à conviction sur France 3 et j’en suis sortie avec pas mal de frustrations : on n’était pas assez impertinents, pas assez rentre-dedans, parfois on n’insistait pas assez. C’est-à-dire que, face à nos enquêtes, le monde des affaires dresse une véritable barrière : les communicants, qui bien souvent ne répondent pas, qui ne livrent pas d’infos, qui n’accordent pas d’entretien…

 

Fakir : On se heurte à eux, nous aussi… Quoique… « Heurter » n’est pas le bon mot, parce que c’est tout mou, y a pas de choc, juste des promesses en l’air, des mots creux : « Je vais en parler à Madame Untel », « On va regarder ce qu’il y a dans le dossier », « On va vous rappeler », et c’est nous qui rappelons une fois, deux fois, dix fois, ça use.
D’ailleurs, « communicants », c’est leur mot à eux, leur novlangue. Il faudrait les rebaptiser « non communicants », tant ils sont là, dans les faits, non pour faciliter la communication, mais pour l’empêcher. Pour nous interdire, en douceur, avec des politesses à la place des vigiles, mais pour nous interdire d’accéder aux dirigeants, économiques ou politiques.

Elise Lucet : Exactement. Et c’est un peu fatigant, quand on fait de l’investigation, des enquêtes au long cours, de se contenter d’un : « Nous avons souhaité poser la question à Monsieur Machin mais il a refusé de nous répondre. » On l’entendait sur toutes les chaînes, cette phrase, avec le même ton, le même phrasé, « Monsieur Machin a refusé de nous répondre. » ça me hérissait le poil, je ne supportais plus ça, cette invasion des communicants, des mondes dans lesquels on ne pouvait plus rentrer. ça devenait hermétique.
J’ai donc réuni une petite équipe, des gens que je connaissais, et je leur ai dit ça : « Il faut qu’on arrête de se limiter au discours des communicants. » Et s’il faut bousculer, ou disons s’accrocher pour arracher des réponses, eh bien on y va.

 

Fakir : Ce sont les scènes les plus drôles, les plus tendues, quand vous rusez pour les atteindre. Quand vous vous pointez au club des amateurs de cigares. Quand vous allez à Clairefontaine, dans le dossier sur le football, qu’avec une petite voiture ça ne marche pas, mais lorsque vous louez une berline, on vous prend pour des agents et on vous laisse entrer. Vous ne culpabilisez pas, à les piéger comme ça ?

 

E.L.  : Pas du tout ! Vous croyez qu’ils se privent, eux ? Il faut contourner ce mur que sont les communicants, et pour ça il faut ruser.
Et je ne suis pas seule, il y une équipe derrière moi. Donc on se motive, on se dit qu’on va bien casser leur mécanique en intervenant dans une belle assemblée générale ou dans une présentation d’un nouveau produit. On va à la bataille.

 

Fakir : Vos tentatives, et vos échecs… parce que vous mettez en scène aussi vos échecs : les appels sans réponse, les SMS envoyés, les interpellations manquées… Tous ces échecs, ça met en lumière la nature des multinationales. Si on prend Apple, par exemple, une entreprise qui présente un visage cool, ouvert, moderne, dès qu’on lui pose une question inconvenante – et sur un point pour moi anecdotique, son application SIRI – y a plus personne qui répond ! Tous leurs iPhones sont coupés ! Et les salariés à l’entrée, ils n’osent pas parler, ça leur est interdit… On peut se moquer de la Pravda, de la censure stalinienne, mais dans ces entreprises, on y est.

 

E.L. : C’est pas propre au stalinisme, tous les systèmes totalitaires sont comme ça. Et là, en effet, la volonté des communicants de tout contrôler, avec une seule parole autorisée, conduit à la censure, au silence.

 

 


La recette

 

Fakir : Ce « mur des communicants », ça explique votre envie de faire Cash. Mais le mystère n’est pas là. Le mystère, c’est pourquoi France Télévisions a accepté ? On vient vous voir pour que vous nous donniez la recette, pour qu’on l’applique à France Inter : pourquoi ils vous ont donné un horaire pour ça, et même un budget confortable ?

 

Elise Lucet  : Il y a d’abord une circonstance. Je présentais à la fois le jité sur France 2 et Pièces à conviction sur France 3. Mais Rémy Pfilmin, l’ancien président de France Télévisions, ne souhaitait plus qu’un animateur se trouve sur les deux chaînes en même temps. Je devais donc quitter Pièces à conviction, mais bien sûr, s’il voulait me garder comme une des figures du groupe, il fallait me donner un magazine sur France 2.

 


Ces négociations en interne, Elise Lucet ne les détaille pas, ne les aborde qu’avec des euphémismes : « Ne soyons pas dupes, je présente le journal tous les jours, je suis dans une situation un peu particulière ». En filigrane, son capital médiatique, engrangé par des décennies de présentation du jité, pèse dans la balance, avec le risque qu’elle ne fuie vers d’autres cieux, i-télé, Direct 8, Canal, etc. Quand bien même des enquêteurs plus chevronnés, des reporters adoubés par le prix Albert Londres, auraient proposé un projet similaire, la direction de France Télé les aurait poliment écoutés, ou rapidement retoqués.
Il fallait donc une « figure ».

 

Fakir : Je me demande si ne joue pas aussi un facteur historique. Votre émission est lancée dans la foulée de la crise financière, après la chute de Lehman Brothers, et elle m’apparaît comme un signe des temps. Critiquer « le monde merveilleux des affaires », comme vous dites, devient possible, permis, même commun. Idéologiquement, une brèche s’ouvre. Est-ce que le service public aurait toléré le même propos à la fin des années 90, alors que le libéralisme, la « mondialisation heureuse » régnaient dans les esprits ?

 

 

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