Histoire : L'abolition de l'esclavage dans les colonies africaines

Publié le par dan29000

L’abolition de l’esclavage dans les colonies africaines de la France : histoire d’une manipulation rhétorique

 

10 mai

 

En ce jour de commémoration de l’abolition de l’esclavage en France métropolitaine, il est indispensable d’en saisir les enjeux historiques et notamment son application dans les colonies africaines de l’Empire français.


L’un des arguments majeurs des Républicains coloniaux était de mettre fin à la barbarie des Africains qui pratiquaient encore l’esclavage dans certaines sociétés.

abolition

À travers une rhétorique et un idéal abolitionnistes, les colonisateurs français abreuvèrent l’opinion publique française du bien-fondé de la colonisation en invoquant les « errements » des Africains qui passeraient leurs temps à se soumettre à l’esclavage entre tribus barbares et inciviles. Cette rhétorique raciste et mensongère s’exerçait d’abord à des fins manipulatoires.

Quatre jours après la proclamation de la République Française, le 24 Février 1848, une commission présidée par Victor Schoelcher fut chargée de « préparer l’acte d’abolition de l’esclavage dans toutes les colonies de la République ». L’acte  d’abolition de l’esclavage, s’il était déjà envisagé par le régime précédent, revêtait à ce moment précis de l’histoire de la République une valeur toute symbolique. Il correspondait alors aux idéaux de Liberté, d’Égalité et de Fraternité proclamés par la Révolution Française. Alors que la première abolition de l’esclavage incombe à la Convention Montagnarde en 1794 qui engendra la Révolution d’Haïti, l’abolitionnisme devint en 1848 plus qu’une simple politique d’Etat : il constituait le symbole du nouveau régime et de la mission civilisatrice de la République coloniale.

En effet, la classe dirigeante française voyait les systèmes politiques africains comme naturellement despotiques, soit une forme d’esclavage politique qui prédisposait à l’esclavage social. Selon la rhétorique récurrente de la conquête coloniale, la domination française devait délivrer les Africains de la barbarie de l’esclavage.
Or, très vite ces « idéaux civilisationnistes » furent remis en cause. D’abord parce que l’esclavage pratiqué dans les sociétés africaines revêtait des caractéristiques très différentes selon les populations et les sociétés. Ensuite, parce que l’européocentrisme empreint d’une vision matérialiste de la lutte des classes de l’histoire de l’esclavage reposait sur une dialectique rigide qui venait de l’analyse de l’esclavage pratiqué par les Européens et la traite négrière. En Afrique, la France découvrit des formes d’esclavage tout à fait différentes. Face à la réalité de la situation, les administrateurs échouèrent à abolir l’esclavage, aux dépens des idéaux censément portés par la République qui, une fois encore, passèrent à la trappe de la réalité coloniale.

esclavage au Soudan

L’abolition de l’esclavage dans les colonies africaines ne fut qu’un leurre. Les Français se rendirent très vite compte que le système de domination servile pratiqué dans certaines régions était fortement structuré et qu’ils ne pourraient pas l’abolir du jour au lendemain, d’autant que cela n’était pas dans leurs intérêts (économiques), voir notes (1) et (2). Le pragmatisme et l’exploitation économique des colonies l’emportèrent sur la théorie et les valeurs républicaines, ce qui eut pour conséquence de renforcer le pouvoir économique et social des élites esclavagistes africaines.
Pour ne pas choquer l’opinion publique française qui croyait à la mission civilisatrice de la colonisation l’enjeu fut, par l’intermédiaire d’une rhétorique savamment orchestrée, de minimiser la réalité de l’esclavage, notamment en n’utilisant plus le terme « d’esclavage » dans les correspondances officielles et administratives:

 » L’une des initiatives les plus fécondes de notre mission civilisatrice, et en même temps, l’un des épisodes, les plus glorieux de la conquête pacifique du Soudan qui suivit immédiatement l’occupation militaire est la campagne abolitionniste, qui en moins de dix ans a fait disparaitre l’esclavage de la Colonie  »

Note sur l’Etat social des indigènes et sur la situation présente de l’Islam au Soudan Français, extrait du rapport d’ensemble établi pour l’année 1908 par M. Le Gouverneur Clozel, Lieutenant-Gouverneur du Haut-Sénégal-Niger (Soudan Français , Mali Actuel)

 » En ce qui concerne l’esclavage, les indigènes de l’Afrique Occidentale n’ont jamais connu ni admis qu’il pu y avoir d’autres esclaves que les gens fait captifs à la guerre. Par la suite, dès le moment que nous avons mis fin aux guerres entre tribus et aux expéditions entreprises par les chefs conquérants, nous avons tari l’unique source de l’esclavage et il n’était meme pas besoin d’en proclamer l’abolition, s’il demeure quelques esclaves de fait, ils disparaissent un à un par voie d’extinction et la génération qui suivra la nôtre n’en comprendra pas un seul  »

Maurice Delafosse (administrateur colonial au Soudan Français, 1904).

Ainsi vit-on s’opérer par glissements successifs et euphémisants le remplacement du mot esclave par celui de captif puis de serviteur. Ce changement correspondait bien plus à une évolution de la prise en compte de la réalité et de la perception d’un esclavage reconnu, toléré sous certaines formes, plus qu’à une évolution de l’esclavage en lui-même. L’objectif qui présidait au choix de tel ou tel mot était nettement manipulatoire. Ce discours cherchait seulement à modeler le réel en fonction de ce que l’idéologie et l’idéal abolitionniste revendiquaient et à cacher la réalité du renoncement, en pratique, de l’abolition de l’esclavage dans les colonies africaines françaises.

B. Sylla

(1) Slavery and Colonial Rule in french West Africa, Cambridge, Cambrdige Univeristy Press . Le pragmatisme et l’exploitation économique des colonies l’emportèrent sur la théorie et les valeurs républicaines, ce qui eut pour conséquence de renforcer le pouvoir économique et social des élites esclavagistes africaines
(2) Poussibet F. Reflexions sur l’esclavage au Sahara et au Sahel maliens, Notes Africaines n°164, Paris, 1974.

 

 

SOURCE / QUARTIERS LIBRES

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