La construction d'un coupable par la Société générale, Kerviel

Publié le par dan29000

Affaire Kerviel: construction d'un coupable

 

 

La crise de la Société générale a révélé un mal moins connu que la spéculation mais tout aussi corrupteur : le démon de la narration. "Quelqu'un a construit une entreprise au sein de l'entreprise et dissimulé ses positions. Il avait travaillé depuis plusieurs années au back office du groupe, où il a appris à déjouer les contrôles. Le fraudeur connaissait tous les calendriers et nos techniques de contrôle. Il changeait les positions sur des indices européens selon les besoins pour les masquer." A écouter Daniel Bouton, le PDG de la Société générale, le récit était presque parfait.


 "C'est une histoire extraordinaire", a-t-il déclaré à la presse, allant même jusqu'à qualifier le coupable de "personnage de fiction""Ses motivations sont totalement incompréhensibles. Il ne semble pas avoir bénéficié à titre personnel de ces fraudes", ajouta le patron de la banque française. Un génie du décodage donc, qui aurait créé une fiction d'entreprise, une banque dans la banque, d'où il passait ses ordres d'achat en les couvrant par des ordres fictifs, au nez et à la barbe de ses supérieurs, mais sans raison, pour la beauté du geste, une forme d'espièglerie numérique...

Derrière l'opacité des chiffres, on vit soudain se lever l'aube rassurante d'une histoire humaine. Ce que l'étendue impensable des pertes sur les marchés ne pouvait dire, la vie de Jérôme, sa photo, son CV, allaient nous le révéler. Comparé au héros du film d'Oliver Stone, Wall Street, il fut mis en récit. On en savait si peu qu'il était facile de construire un personnage à partir de ses origines modestes et bretonnes : bon fils, sérieux, mais sans éclat, huit ans de judo et onze amis sur Facebook. Selon le Financial Times, la pratique du judo lui aurait permis d'utiliser la force de la grande banque pour la déstabiliser... Et un hebdomadaire peu regardant osa ce jeu de mots audacieux : un vrai krach !

"Un terroriste, un escroc, un fraudeur", avait lancé en guise d'appât Daniel Bouton aux journalistes. "Un garçon comme il faut à qui l'on fait porter un chapeau bien trop large pour lui", répondit un membre de sa famille qui souhaitait garder l'anonymat. Le PDG était plus à souligner "l'incroyable intelligence" du trader. "Si c'est un génie, commentèrent un peu ébahis ses anciens professeurs, on ne l'avait pas remarqué."

Les précautions des économistes et la prudence des juges instruisant l'affaire n'y ont rien fait. La médiasphère tenait son héros et ne l'a pas lâché. Course à la biographie, portrait-robot du courtier indélicat, interview des proches, rumeurs de cavale aussitôt démenties... On planqua des heures devant un immeuble où personne ne le connaissait. Sur le site Web du Wall Street Journal, un astrologue découvrit une conjonction harmonieuse dans son thème astral : "The Sun in Capricorn in harmony with Jupiter in Taurus". Ce qui témoignait d'une "grande ambition propre à l'élever au sommet de la carrière bancaire", mais l'exposait aussi à "des actions brusques et incontrôlées".

Derrière l'entrelacs des opérations boursières, un héros solitaire se profilait, un gentleman de l'embrouille, donneur d'ordres fictionnels, une sorte de Robin des bois de l'âge numérique, un James Bond des "dérivés actions". Héros de la blogosphère, Jérôme Kerviel devint, le temps d'une garde à vue, une icône planétaire ; un "Che Guevara de la finance", et même, "un Ben Laden de la Bourse", le cachet de l'allitération faisant foi.

A l'époque du procès Dominici, autre affaire très médiatisée, Roland Barthes avait dénoncé les dangers d'une instrumentalisation du récit à des fins d'accusation. Aujourd'hui, le procès est instruit par la médiasphère ; avocats et procureurs s'y bousculent, plaidant à charge ou à décharge mais mettant sur un même plan la mise en accusation d'un homme et la mise en récit d'un événement.

"Dans le monde de la finance, le storytelling joue un rôle vital", écrivent Alicia Korten et Karen Dietz, dans un article intitulé "Le récit est la nouvelle monnaie du management financier". "Les histoires sont vitales pour donner du sens aux chiffres. Elles fournissent un contexte et captent l'imagination des gens", estime un administrateur d'une grande entreprise américaine. "On considère désormais que les organisations possèdent certains traits folkloriques et même mythologiques, comme les proverbes, rituels, cérémonies et légendes, écrit Yannis Gabriel, un des maîtres penseurs de l'organizational storytelling... Elles ont leurs personnages - héros, fous, escrocs, etc. -, aussi bien que des éléments d'intrigues - accidents, tromperies, erreurs et conflits..." 

Jérôme Kerviel : un ange déchu de la finance ? Un Lord Jim dans la tempête boursière ? Ou simplement un héros de notre temps qui travaillait plus pour gagner plus : "Ce qui ressort des mots de M. Kerviel, a dit le procureur, c'est qu'il a agi pour apparaître comme un trader d'exception..."

Depuis les années 1980, la vie financière est sortie de l'anonymat pour devenir la scène de la nouvelle économie, avec ses histoires d'ascension fulgurante et de banqueroute retentissante, ses héros hyper-actifs qui jonglent avec les valeurs vingt-quatre heures sur vingt-quatre et ses traîtres qui s'enrichissent sur le dos de l'entreprise. La diplomatie avait ses rogue states (Etats voyous), la finance découvre en son sein les rogue traders, ces héros négatifs chargés d'endosser les dérives du capitalisme financier.

 

SOURCE/ MEDIAPART

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