Une nouvelle revue : Nous, racisme et stratégies décoloniales

Publié le par dan29000

 

À l’occasion des 10 ans du PIR, la revue « Nous, Racisme et stratégies décoloniales », arme supplémentaire pour construire notre autonomie théorique et stratégique, pour nous donner les moyens d’imposer un véritable projet politique décolonial, est disponible à la vente dès demain !

 

Édito

Nous avons été dépossédés de toute réflexion stratégique et politique. C’est une caractéristique centrale de notre condition : nous sommes rendus invisibles à nous-mêmes. Rendre visible notre condition raciale est le premier pas dans la lutte contre elle, l’étape de la conscience du « Nous ».

Rendre visible notre condition d’indigènes en France, rendre visible la lutte des races sociales, c’est rendre analysable la domination. C’est se donner des moyens d’action contre elle, les moyens de construire une stratégie politique de lutte pour notre libération. C’est la seconde étape, celle du « pour Nous ».

Faire de la politique est une conquête, une dignité à arracher. C’est notre combat. L’État « post »-colonial voudrait cantonner les luttes indigènes au seul travail associatif, si précieux mais si insuffisant. Il veut nous dénier toute légitimité à développer une analyse stratégique, à construire un véritable projet politique.

Car le combat pour l’hégémonie des idées politiques fait partie intégrante de la lutte des races sociales. Sans réflexion sur notre situation concrète, il n’y aura pas de projet politique qui soit nôtre. Notre autonomie politique passe aussi par notre autonomie stratégique et théorique, qui est une autre manière de nous réapproprier collectivement notre destin. C’est pourquoi nous mettons un point d’honneur à ne pas céder à la séduction des principes moraux pour eux-mêmes ou à la fascination des grands systèmes abstraits. Il s’agit de privilégier les stratégies décoloniales, situées historiquement, c’est-à-dire prises dans des rapports politiques déterminés, révélant la résistance à l’oppression raciale et esquissant une stratégie politique plus globale. Envisagée de ce point de vue, la référence peut devenir un point d’appui pour nous-mêmes. Ainsi en est-il de la révolte des esclaves à Saint Domingue, telle qu’analysée par C.L.R. James, des travaux politiques de Frantz Fanon – qui écrivait dans le contexte de luttes de libération nationale – et Malcolm X – qui analysait le colonialisme domestique dont étaient (et sont toujours) victimes les -Africains-Américains – ou encore de la théorie politique développée par le Parti des Indigènes de la République, découlant de dix ans de lutte politique.

L’imperfection de ce premier numéro est le reflet de l’imperfection de notre état actuel. Malgré cela, nous espérons qu’il amorcera la progression nécessaire de notre réflexion et de nos analyses. Car aujourd’hui, l’un des problèmes auxquels les indigènes font face est bien de ne pas avoir leur propre théorie. Cette revue vise à contribuer à la formation d’une telle théorie. Elle a pour objectif de participer de notre lutte politique, car elle représente un moment indispensable de la lutte politique menée par les Indigènes de la République. Elle clarifie certains concepts fondamentaux à la lutte, met au jour ce que d’aucuns voudraient laisser dans l’obscurité, et rend ainsi possible le développement de notre organisation politique décoloniale.

La publication de Nous. Racisme et stratégies décoloniales répond encore d’un autre souci : l’actuelle pénétration des « théories postcoloniales » et du concept de « races sociales » chez les universitaires et militants du champ politique blanc. Ainsi, certains sociologues et militants de gauche soutiennent par exemple qu’il est tout à fait légitime d’utiliser le mot « race », qu’ils utilisent toujours au singulier, puisque les discriminations raciales produisent bel et bien de la race. La race ne fait donc plus peur : elle est analysée, décryptée, disséquée dans le moindre détail de ses mécanismes sociaux par les sociologues. Certes, le terme ne trouve souvent sa place qu’au sein du fameux triptyque « race, classe, genre », mais force est désormais de constater que l’existence sociale de la race est une chose admise au sein de certaines sphères intellectuelle et militante de la gauche française. Et pourtant ! Cette légitimation « scientifique » du concept se paie de sa neutralisation politique : on parle confortablement de la production sociale de LA race, comme s’il s’agissait d’un objet extérieur quelconque ; en revanche, on entend moins l’idée que chaque fois qu’une race – le pôle indigène de la lutte des races – est opprimée, ce sont de nouvelles stratégies de résistance, de nouvelles luttes politiques qui sont portées par cette même race. Pour nous, les races ne représentent pas un concept théorique vide, c’est un rapport de lutte ! La lutte des races sociales est partout autour de nous, tellement banale, tellement quotidienne, que nous ne le voyons pas. La rendre visible est la condition première de notre combat. Notre lutte se déroule à deux niveaux. Elle est une lutte sociale entre blancs et indigènes qui découle de la structuration de la société en deux pôles raciaux :

« Le premier pôle est le monde blanc dont le Pouvoir blanc constitue la dimension politique, plus souvent institutionnalisé qu’inorganisé ; le second pôle est le monde indigène dont la puissance politique indigène constitue la dimension politique plus souvent virtuelle, inorganique, émiettée qu’institutionnalisée »2.

Et c’est bien cette dimension politique qui représente le second aspect de notre lutte. Puisqu’il existe un rapport de force social entre races, le but de notre organisation est de politiser celui-ci afin de le faire basculer en notre faveur. Par lutte nous entendons donc « lutte pour nos intérêts ». La lutte des races sociales n’est donc pas nécessairement une lutte sanguinaire, ou individuelle, elle est un rapport social entre deux pôles structurant racialement la société. C’est d’ailleurs l’existence du pôle indigène comme pôle de résistance qui donne son sens à ce Nous, par lequel nous avons intitulé cette revue.

Ce « Nous » se décline dans des dimensions multiples, en tension dialectique entre elles : « Nous » en tant qu’organisation politique décoloniale, autonome et distincte du champ politique blanc, « Nous » en tant que bloc politique indigène en construction à travers les alliances avec d’autres organisations indigènes, et enfin « Nous » en tant que majorité décoloniale, issue de l’alliance entre les organisations indigènes et toutes les organisations qui souhaitent se ranger derrière l’objectif de la décolonisation de la société. Notre revue assume donc la charge politique des stratégies in progress dont elle est l’atelier. Elle entend se questionner sur les stratégies de résistance que le pôle indigène a pu mettre en place dans son histoire. Si les indigènes sont dominés socialement, cette domination ne se fait jamais sans résistance et c’est bien ce point qu’il s’agit de mettre en lumière à travers cette revue.

En Europe ou ailleurs, d’hier à aujourd’hui, les indigènes résistent, qu’il s’agisse des révoltes d’esclaves à Saint-Domingue, des luttes de l’Étoile Nord Africaine, du F.L.N ou du Việt Nam Quốc Dân Đảng, du Mouvement des travailleurs arabes, de la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983 ou, plus récemment, de la marche contre l’esclavage, de la révolte des quartiers, de la lutte contre la double peine, du mouvement de solidarité avec Gaza, la lutte contre la négrophobie avec les mobilisations contre Exhibit B et bien sûr la lutte contre l’islamophobie.

C’est cette évidence qu’entend rappeler cette revue, tout en continuant notre réflexion stratégique. L’entreprise éditoriale dans laquelle nous nous lançons se situe dans la continuité du travail accompli depuis maintenant dix ans par les Indigènes de la République : nous organiser pour donner corps et voix politique aux luttes de races sociales.

 

Notes

  1. Sadri Khiari, « La modernité est l’opium du peuple »
  2. Sadri Khiari, La Contre-révolution coloniale en France. De de Gaulle à Sarkozy, La Fabrique, Paris, 2009.

 

Sommaire

C.L.R. JAMES ET LES LUTTES PAN AFRICAINES, par Selim Nadi

L’UNITÉ DÉCHIRÉE. MALCOLM X, FANON ET LA GUERRE CIVILE SILENCIEUSE, par Norman Ajari

ISLAM ET MODERNITÉ : PEUT-ON ÊTRE MUSULMANS EN OCCIDENT ? Par Houria Bouteldja

ALI SHARIATI, L’ISLAM ET LA RÉVOLUTION. PENSER UNE VOIE ISLAMIQUE DE LIBÉRATION, par Azzedine Benabdellah et Selim Nadi

LES 10 ANS DU PIR : QUEL BILAN TIRER ? Entretien avec Sadri Khiari

 
SOURCE / INDIGENES-REPUBLIQUE.FR

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