Editer à gauche, les défis de l'époque

Publié le par dan29000

Éditer à gauche : les défis de l’époque

 

 

L’état actuel de l’édition française peut-il nous renseigner sur l’état de la (vraie) gauche ? La « crise du livre » dont on entend parler aurait-elle un rapport avec le reflux apparent de la gauche ? Et le succès de livres très marqués à droite, voire à l’extrême droite (comme Le Suicide français d’Éric Zemmour), signe-t-il une irrémédiable glissade du corps social français vers le pire ? Voilà en substance les questions qui titillaient les animateurs de Zindigné(e)s quand ils m’ont sollicité pour cet article.

 

Article publié dans le numéro 24 de la revue mensuelle Les Zindigné(e)s. La revue des résistances et des alternatives (avril 2015)

 

Résistance des livres de fiction, ceux de « non-fiction » à la peineÀ ces (trop ?) grandes questions, un survol rapide de l’évolution de l’activité éditoriale n’apporte pas de réponse évidente. La « crise du livre » d’abord : les « gros » chiffres nous disent qu’elle est loin d’être évidente. Certes, on enregistre une lente érosion des ventes depuis 2011 (– 0,5 % en 2014, – 1 % à – 1,5 % pour chacune des trois années précédentes). Mais en ces temps économiques difficiles, en comparaison avec d’autres « industries culturelles », on peut voir là une belle résistance. Si l’on creuse un (tout petit) peu plus, on peut commencer à nuancer le tableau. En « littérature générale » ce qui « résiste » le mieux, et de loin, ce sont les ouvrages de fiction : la littérature de jeunesse (dont le « boom » depuis plusieurs années n’a commencé que récemment à se ralentir) et les romans (à la fois populaires et plus exigeants, dont les lecteurs sont surtout des… lectrices). Alors que la non-fiction est nettement plus à la peine : les best-sellers de ce genre se vendent en moyenne nettement moins qu’il y a quelques années, et les titres « intermédiaires » ou plus spécialisés (notamment dans les sciences humaines) souffrent particulièrement.

Creusons donc encore un peu en examinant la liste des meilleures ventes (chiffres hors exportation) d’essais de 2014 établie par le magazine professionnel Livres Hebdo. Sur cent titres s’étant vendus de 18 300 exemplaires (le 100: Aimer en vérité de Pierre-Hervé Grosjean) à 603 300 exemplaires (le 1er : Merci pour ce moment de Valérie Trierweiler, un score historiquement hors normes), quatre-vingt-sept se sont vendus à moins de 50 000. Et sur ces cent titres, moins d’une dizaine peuvent être (plus ou moins) rangés dans la case « politique », l’immense majorité relevant d’autres catégories de « non-fiction » : auteur(e) s « vu(e) s à la télé », humour, développement personnel et spiritualité (mais le pape François ne pointe qu’à la 34e place avec 36 600 exemplaires), témoignages personnels « forts »… Avec, comme toujours, d’honorables (mais rares) exceptions, par ventes décroissantes : Florence Aubenas (En France, 39 500 exemplaires), Roberto Saviano (Extra pure), Matthieu Ricard (Plaidoyer pour les animaux), Florence Braunstein (1 kilo de culture générale), Paul Veyne (Et dans l’éternité, je ne m’ennuierai pas), Michel Serres (Petite Poucette, 29 200)… Ainsi que les quatre numéros de l’excellente revue XXI (22 000 ventes chacun en moyenne). À souligner : deux livres seulement de « journalisme d’investigation » figurent dans le « top 100 » des essais (alors qu’ils étaient beaucoup plus nombreux autrefois), ceux de Cécile Amar (Jusqu’ici tout va mal, 21 300 exemplaires) et Gérard Davet (Sarko s’est tuer, 19 400).

Les meilleures ventes de la liste 2014 en politique ? Le Suicide français d’Éric Zemmour est certes numéro deux, avec 338 200 exemplaires vendus. Mais les sept autres bonnes ventes sont celles d’auteurs classés à gauche, de Thomas Piketty (114 400 exemplaires pour Le Capital au xxie siècle, s’ajoutant à près de 100 000 ventes en 2013) à Cécile Duflot (18 300 exemplaires pour De l’intérieur), en passant par Pierre Rabhi, Edwy Plenel (deux livres), Jean-Luc Mélenchon et Plantu – et il n’est sûrement pas neutre de préciser qu’il s’agit surtout de livres à « petits prix ». Maigre récolte, en tout cas…

Des best-sellers « de gauche »Que déduire de ce premier constat de surface à base de « gros chiffres » ? Certainement pas, comme le redoutaient les Zindigné(e)s dans le questionnaire qu’ils m’ont adressé, que « les éditeurs de droite (y compris d’extrême droite) se portent mieux », car cette catégorie n’existe tout simplement pas. Ce qui existe en revanche, ce sont les éditeurs dénués de la moindre conviction politique et qui publient aujourd’hui plus qu’avant des auteurs de droite nauséabonds parce que c’est bon pour le business (ce mode d’édition surfant tranquillement sur les tendances de l’heure, quelles qu’elles soient, pour faire de l’argent a toujours existé) – ce qui ne fait pas pour autant un « raz de marée » de littérature de droite et d’extrême droite.

Mais quand même, dira-t-on : les « livres de gauche » (et leurs éditeurs avec) n’ont-ils pas fait leur temps, tout simplement parce que le livre tendrait à ne plus être que vecteur de divertissement, avec quelques exceptions pour confirmer la nouvelle règle que « le peuple de gauche ne lirait plus assez d’ouvrages de gauche », autre crainte de la rédaction des Zindigné(e)s ? Ou encore parce que, dans le champ de la pensée critique, « c’est sur le Web, dorénavant, que ça se passe » ? Là encore, la nuance s’impose.

D’abord parce qu’en matière d’essais, on a vu aussi ces dernières années des « best-sellers de gauche ». Peut-être un peu moins nombreux que ceux de droite, mais guère. Même si, du fait de sa concision, l’Indignez-vous ! de Stéphane Hessel est d’une certaine façon « hors cadre », son succès sidérant et planétaire (plus de 4 millions d’exemplaires vendus dans le monde depuis sa parution en 2010, dont plus de la moitié en France) montre bien que l’écrit, fût-il bref, reste un vecteur privilégié de la transmission des « valeurs de gauche ». Et, plus consistants, bien d’autres livres en témoignent. Actes Sud a vendu (toutes éditions confondues) 65 000 exemplaires de La Stratégie du choc de Naomi Klein, paru en 2008. À La Découverte, nous avons eu par exemple Le Monde selon Monsanto de la journaliste Marie-Monique Robin (2008, 92 000 exemplaires vendus), ou les livres des sociologues Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon (Le Président des riches, 2010, 120 000 ventes ; La Violence des riches, 2013, 65 000 ventes). Les Liens qui libèrent ont réalisé des scores remarquables avec les livres des « Économistes atterrés », à commencer avec leur Manifeste (2010, 90 000 ventes). Et qui aurait pu prévoir l’étonnant succès de L’Insurrection qui vient (La Fabrique, 2007, 52 000 ventes), du « Comité invisible », qui bénéficia il est vrai d’une promotion inattendue du fait de son absurde mise en cause par la ministre de l’Intérieur de l’époque, empêtrée dans l’« affaire Tarnac » ?

Reste que les succès de ces titres relèvent à chaque fois d’une alchimie singulière (entre la qualité du texte, la posture de son auteur(e), son prix, l’actualité du moment, etc.), jamais d’une recette prédéfinie. Et ils nous renseignent finalement assez peu sur l’état de la vraie gauche, sinon pour attester le fait qu’elle existe toujours. Pour essayer de savoir ce que l’état du livre peut nous dire de l’état de la gauche, il faut donc creuser encore un peu plus profond et s’intéresser à la foisonnante diversité éditoriale que la focalisation sur les seules « meilleures ventes » tend à occulter.

Mutations des pratiques de lecture et d’achats de livreEt c’est là que cela devient intéressant. Au-delà du clivage droite-gauche, certes toujours présent, d’autres outils sont nécessaires pour comprendre les profondes mutations en cours des rapports de nos contemporains au livre et à l’écrit, comme vecteurs de connaissance. Ceux d’abord fournis par les vastes enquêtes sur les « pratiques culturelles » des Français, régulièrement conduites depuis 1973 par le ministère de la Culture. En matière de livre, la conclusion majeure de la dernière en date (2008[1]) est sans appel : la part des « grands lecteurs » (ceux qui lisent plus de vingt-cinq livres par an) chez les Français de plus de quinze ans a été divisée par deux en trente-cinq ans (de 22 % à 11 %). En première approche, il y a là de quoi se faire des cheveux, car historiquement, ces « grands lecteurs » ont toujours joué un rôle important, par leurs achats en librairie, pour assurer la diversité de la création éditoriale, tout particulièrement celle des essais de gauche.

Et l’inquiétude s’accroît quand on apprend par ces enquêtes que : a) la majorité des Français gardent durant toute leur vie, pour l’essentiel, les mêmes « pratiques culturelles » (dont la lecture de livres) que celles de leur jeunesse (15-25 ans) ; b) la part des « grands lecteurs » dans les jeunes générations d’aujourd’hui est très inférieure à la moyenne nationale de 11 % et, surtout, décline régulièrement. Ce qui semble impliquer logiquement que la relative bonne santé du marché du livre des années 2010 reposerait surtout sur les achats de la frange significative des sexagénaires toujours « grands lecteurs », retraités et solvables, ayant conservé leurs habitudes de lecture des années 1970 : une catégorie incluant les anciens « soixante-huitards », restés grands consommateurs de « littérature de gauche ». Est-ce à dire que cette littérature serait vouée à suivre au cimetière ces vieux « grands lecteurs » ? Et que ne resteraient pour les jeunes générations des décennies à venir, en guise de livres, que les best-sellers du moment et autres « lavres »[2] ?

Questions certes légitimes, mais dont la réponse est loin d’être aussi évidente qu’on pourrait le croire. Car d’autres « gros chiffres » compliquent le panorama. En effet, les statistiques du Syndicat national de l’édition nous apprennent que le nombre d’exemplaires de livres vendus par les éditeurs français a très fortement augmenté en quelques années, passant de 354 millions en 2000 à 487 millions en 2007, avant de décliner régulièrement, jusqu’à 427 millions en 2013 ; tandis qu’explosait dans le même temps le nombre de nouveautés, passé de 25 800 à 46 600. D’où une nouvelle perplexité : comment expliquer la forte augmentation dans les années 1990 et 2000 (puis la lente érosion des années 2010) du nombre de livres vendus par les éditeurs français, alors même que diminuait régulièrement le nombre de « grands lecteurs », moteur traditionnel du marché de la création éditoriale ?

Une première réponse, logique, serait que le nombre de lecteurs « moyens » (six à vingt-quatre livres lus chaque année) ou « faibles » (moins de cinq) a augmenté sur la longue période, ce que confirment en effet les enquêtes sur les pratiques culturelles du ministère de la Culture, dès les années 1980. Un constat à mettre en rapport avec celui dont m’ont fait part, depuis le début des années 2000, nombre de libraires petits ou (surtout) grands : ils ont vu leur clientèle évoluer profondément, avec – pour schématiser – le déclin inexorable de leurs « fidèles clients » (ceux qui leur achetaient plusieurs livres chaque mois) et la multiplication des « clients irréguliers », souvent uniquement intéressés par une catégorie de livres très précise.

Cette évolution des pratiques d’achat est évidemment indissociable de celle des pratiques de lecture, elle-même déterminée par la conjonction d’un ensemble complexe de facteurs, dont le moindre n’est pas la « révolution numérique » – même si celle-ci n’explique pas tout, loin s’en faut. Les études sociologiques récentes sur l’évolution de ces pratiques restent malheureusement trop rares, du moins en France[3]. À défaut, je peux seulement esquisser quelques conjectures, sûrement fragiles, surgies au fil de plus de trois décennies de travail éditorial au service de la « pensée critique » d’auteurs soucieux de s’adresser au « peuple de gauche ».

Évolutions et perspectives nouvellesPremière conjecture : la frange significative des adultes (surtout des plus jeunes) qui s’inscrivent peu ou prou à gauche de la « gauche officielle » – laquelle est assez justement qualifiée par certains de « gauche de droite » – n’échappe pas, dans sa majorité, à l’évolution contemporaine des nouvelles pratiques de lecture de livres, toutes catégories confondues. À savoir la polarisation croissante entre la concentration sur un nombre limité de best-sellers très « grand public » et la dispersion sur une immense multitude de titres, aux ventes bien plus modestes, qu’achètent (ou empruntent en bibliothèque) et lisent des lectrices et lecteurs toujours nombreux, mais fréquemment sélectifs dans leurs choix, déterminés par leurs passions électives. Pour le dire de façon (très) caricaturale : le (ou la) passionné(e) de pêche à la mouche achètera tous les livres sur la question, et aucun autre ; celle ou celui adepte des AMAP et de l’agriculture biologique achètera de même ; etc.

Deuxième conjecture : s’agissant des « essais de gauche », objet des questionnements de cet article, cette polarisation semble plus radicale encore. Car si, on l’a vu, cette catégorie de livres comporte toujours des best-sellers, leurs scores semblent bien se réduire. Le constat est toutefois ambivalent, et sans doute pas aussi dramatique que pourraient le craindre les éditeurs, libraires et bibliothécaires « engagés », tous passeurs essentiels. Certes, il témoigne probablement de l’épuisement progressif d’un phénomène bien connu, même s’il est difficilement quantifiable, que l’on pourrait qualifier de « consommation identitaire » : j’achète un livre pour marquer mon adhésion au message délivré par son auteur (ou un journal dont je partage les « valeurs »), même si je ne le lirai pas jusqu’au bout[4] – le succès atypique du très volumineux livre de Thomas Piketty relève encore sans doute de cet effet (une exception désormais ?). Contraintes budgétaires et de disponibilité temporelle (les plus jeunes passent de plus en plus de temps sur Internet) obligent : sauf exception, je n’achète désormais plus que les livres de gauche dont je pense que leur lecture pourra nourrir mon projet de vie (ma passion, mon engagement, mon travail, etc.). Ou alors ceux que je veux offrir à des proches, cadeau à la fois affectif et politique.

Mais, troisième conjecture, semble se développer parallèlement un phénomène nouveau, qui échappe par définition aux radars des statistiques de ventes de best-sellers : l’extension, au fil des années, des ventes de livres contribuant à nourrir la pensée critique (dont témoigne par exemple, à La Découverte, la poursuite – voire la croissance – de celles des livres de Frantz Fanon, Judith Butler, Hartmut Rosa, Matthew Crawford, etc. ; mais aussi l’inscription dans la durée de « petits » éditeurs se revendiquant de la gauche radicale, comme Agone, Amsterdam, L’Échappée, La Fabrique, Les Prairies ordinaires, Syllepse, etc.). On peut voir là un symptôme encourageant d’un phénomène plus large : celui de celles et ceux, jeunes et moins jeunes, de plus en plus nombreux, qui sont « entrés en résistance » face au rouleau compresseur de l’idéologie individualiste néolibérale, qui refusent le piège du « toujours plus vite », de l’asservissement à l’Internet superficiel et aux réseaux sociaux consuméristes, etc. Ces « défricheurs » ne se reconnaissent plus pour la plupart dans le champ politique traditionnel, mais, dans leur grande diversité[5], ils participent à la construction de pistes nouvelles pour une « autre vie ». Et ils sont très demandeurs à la fois de nouveaux outils de pensée critique et d’informations alternatives – comme l’atteste le succès des journaux en ligne clairement ancrés à gauche (Médiapart, Basta !, Reporterre…). Dans le même temps, depuis les années 2000, on a vu apparaître, bien plus nombreux qu’auparavant, des jeunes chercheur(e)s et journalistes qui sortent justement des sentiers battus de la pensée dominante et des médias mainstream[6].

Autant d’évolutions qui offrent des perspectives nouvelles aux éditeurs de gauche, lesquels devront toutefois être imaginatifs pour penser de nouvelles formes de livres, adaptées aux exigences de l’époque.

 


[1] Olivier Donnat, Les Pratiques culturelles des Français à l’ère numérique, enquête 2008, La Découverte, Paris, 2009.

[2] Néologisme percutant forgé en 1988 par le grand journaliste littéraire Pierre Enckell – honneur à sa mémoire – pour qualifier les livres jetables publiés par des éditeurs opportunistes. « Un livre fait vivre, disait-il, un lavre est un cadavre, etc. »

[3] À la décharge des sociologues, il faut rappeler que l’extension très rapide, depuis les années 2000, d’Internet, de la téléphonie mobile et des « réseaux sociaux » a profondément et brutalement bouleversé les « pratiques culturelles » des Français, de façon évidemment très variable selon les générations. Au point que, comme me l’a confié Olivier Donnat, le sociologue maître d’œuvre des dernières enquêtes du ministère de la Culture sur ces pratiques, conduites selon la même grille de questions depuis 1973, celle de 2008 sera fatalement la dernière conduite selon ce protocole, devenu obsolète.

[4] Parmi bien d’autres exemples analogues qui pourraient être cités, on peut voir une illustration de cet épuisement de la « consommation identitaire » dans l’érosion spectaculaire des ventes du mensuel Le Monde diplomatique au cours des années 2000 (heureusement enrayée depuis, grâce à une nouvelle politique éditoriale), qui a succédé au « boom » de ses ventes dans les années 1990, liée à sa dénonciation (justifiée) des dégâts de la mondialisation et du néolibéralisme triomphant depuis la décennie précédente.

[5] Voir à ce propos l’intéressante enquête du journaliste Éric Dupin, Les Défricheurs. Voyage dans la France qui innove vraiment, La Découverte, Paris, 2014.

[6] Sur ce point, voir (notamment) Razmig Keucheyan, Hémisphère gauche. Une cartographie des nouvelles pensées critiques, Zones, Paris, 2013, où son auteur explique pourquoi « la pensée radicale est de retour ».

 

 

 

SOURCE / MEDIAPART

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