Qui est Charlie ? Sociologie d'une crise religieuse, Emmanuel Todd, éditions du Seuil

Publié le par dan29000

Après l'ignoble massacre d'une partie de la rédaction de Charlie Hebdo eut lieu une première manifestation, le jour même, spontanée, vivante, de quelques dizaines de milliers de personnes. Ce fut le lendemain et les jours suivants que cela dérapa. Médias, politiciens de tous bords et gouvernement entrèrent dans une danse mortifère effrénée. Et tout le monde devint Charlie. Tous ceux qui ne lisaient jamais cet hebdomadaire au bord de la faillite, ceux qui n'aimaient pas son humour et son irrévérence devinrent quand même Charlie. Hollande, avec opportunisme convoqua une belle brochette de chefs d'État douteux, les médias diffusèrent non-stop leurs litanies, la communion autour de cet hebdo friand de caricatures de Mahomet se retrouva sur un piédestal, le droit au blasphème devint assez vite un devoir. Une vague de Tous ensemble déferla sur le pays, le logo blanc sur noir Je suis Charlie surgit partout. Et, plus important, ne pas être Charlie, devint impensable. La grand messe n'était plus le dimanche matin, mais le dimanche après-midi, droite et gauche communiant ensemble, certains embrassaient la police, bien loin du meurtre de Rémi Fraisse à Sivens ! A Paris, les cortèges étaient survolés par un hélico, des tireurs d'élite sur les toits, et la foule défila derrière un insupportable troupeau de dictateurs divers. Non Charlie prière de ne pas troubler la communion, et que même les enfants ne troublent pas les minutes de silence obligatoires, certains se retrouvant alors auditionnés par la police !Amen !

 

Même si en réalité ce fut que trois à quatre millions de Français qui manifestèrent, dans un pays de 66 millions d'habitants !

 

Flash totalitaire, affirme Todd dans son introduction.

 

Moment d'autant plus totalitaire que durant plusieurs jours, Cazeneuve, "ministre de l'intérieur, qui avait failli dans sa tâche, se pavana néanmoins sans être critiqué." Car Charlie Hebdo était une cible depuis longtemps, et était donc protégé ! Emmanuel Todd garda le silence, à juste titre. Le moment ne se prêtait pas vraiment à l'analyse, surtout critique. Tout le monde était Charlie./

 

Quatre mois plus tard, Emmanuel Todd, qui est historien et anthropologue propose son analyse de cet étrange moment. A l'aide de statistiques et de cartes édifiantes, il tente de cerner qui étaient ces manifestants afin d'identifier cette France mobilisée du 11 janvier, dans 85 des plus grandes agglomérations de l'hexagone. Bien entendu nous n'allons pas détailler, et ne partageons pas toutes ses analyses. Nous nous contenterons de mettre en avant quelques une de ses idées qui nous semblent assez justes et qui rend d'autant plus consternant le flot d'attaques subies par Todd lors de la sortie de son livre, qui néanmoins remporte actuellement un franc succès.

L'historien démontre par exemple que la perte d'influence du catholicisme laisse un vide et une perte de sens, vide qui en ce moment se comble par la recherche d'un bouc émissaire, bien mis en avant par les médias, l'islam. D'où une vague d'islamophobie depuis quelques années et la notion déjà affirmée dans Le mystère français, avec Hervé Le Bras, de "catholicisme zombie, "la force anthropologique et sociale née de la désagrégation finale de l'Église dans ses bastions traditionnels." Nous serons plus réservé sur les conséquences de cet islamophobie qui entraine selon Todd la montée de l'antisémitisme. Cela semble un peu mécanique.

 

Par contre difficile de ne pas être en accord quand l'auteur démontre que cela fut les classes moyennes qui défilèrent, en l'absence des ouvriers, des jeunes des quartiers... Les foules convoquées par le gouvernement aimaient clairement la police, l'armée, c'est à dire le pouvoir, une sorte d'éloge de la hiérarchie, avec des valeurs d'autorité et surtout d'inégalité. A juste titre, Todd élargit son propos, avec intelligence, sur le plan politique, en dénonçant le parti socialiste passé à droite depuis l'entrée massive des catholiques de la CFDT. Défendre l'ordre économique de Maastricht, l'Union Européenne et son Euro, c'est choisir la ségrégation dans ces quartiers de relégation qui explosèrent en 2005, d'ailleurs la même année du référendum volé aux électeurs qui dirent non au Traité constitutionnel.

Todd pointe aussi cet étrange néo-républicanisme "qui prétend parler la langue de Marianne, mais définit dans les faits une République d'exclusion." Assez proche de Vichy, la néo-République exige de certains qu'ils renoncent à ce qu'ils sont. "Le musulman, pour être reconnu comme un bon Français, doit ainsi admettre que blasphémer sur sa propre religion est une bonne chose. Ce qui revient à lui demander,en vérité, de cesser d'être musulman." Il consacre aussi un chapitre aux Français d'extrême droite, aux Français musulmans (écrasement des jeunes et fabrique du djihad, mariages mixtes et désintégration des cultures maghrébines...).

 

En conclusion, on ne peut que vivement conseiller cet essai d'Emmanuel Todd. Un essai qui ne pouvait bien entendu que perturber les gardiens du temple des nouvelles croisades, en ces temps où sont partout les pseudos intellectuels genre Finkielkraut, les écrivains surestimés genre Houellebecq, les "journalistes" médiatiques genre Zemmour ou Fourest... Le tollé politiquement correct déclenché par ce livre est un signe des temps, des temps de régression, de confusion où même un premier ministre,sans doute peu occupé, prend le temps de lire (?) cet essai pour le caricaturer dans les pages du Monde ! Tous les cris d'orfraie de ces notables sont une forme de validation des thèses de Todd. Certes d'autres analyses sont possibles sur les défilés des Charlie du 11 janvier, qui n'étaient pas sans rappeler la mascarade du "peuple français uni, Black blanc beur" sur les Champs-Elysées, lors de la victoire tricolore de la Coupe du monde de football en 1998 ! Mais les mascarades généralement s'estompent assez vite, Je suis Charlie, et son pseudo "esprit du 11 janvier" sont déjà dans les brumes. Le réel a repris le dessus, le livre de Todd nous aide à mieux le comprendre. Il demeurera quand la poussière des polémiques haineuses se sera estompée.

 

 

Dan29000

 

Qui est Charlie ?

Sociologie d'une crise religieuse

Éditions du Seuil

2015 / 216 p / 14,50 euros

 

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