Tous en uniforme à l'école : une laïcité sentant la caserne

Publié le par dan29000

Tous en uniforme : à l’école, une laïcité qui sent la caserne

 


de : Jilo
mercredi 10 juin 2015

 

Tous en uniforme : à l’école, une laïcité qui sent la caserne

Bernard Girard Enseignant en collège

Comment, à l’avenir, éviter de nouveaux attentats terroristes ? C’est tout simple : il suffit de faire porter un uniforme scolaire aux élèves et de rétablir les estrades dans les salles de classe.

Ces fabuleuses suggestions ont été avancées le plus sérieusement du monde par de farouches défenseurs de la laïcité, invités à éclairer de leurs lumières la très docte commission d’enquête sénatoriale « sur la perte des repères républicains » constituée dans la foulée des attentats de janvier.

L’école-caserne rêvée par Debray

Dans un exposé passablement fumeux, appelant « à un effort de laïcité […] considérée comme un englobant juridique » (sic), Régis Debray chante les louanges de l’uniforme scolaire « qui engendre un sentiment d’appartenance pouvant même aller jusqu’à une certaine fierté ». Dans une même veine symbolique, il préconise de « rétablir l’estrade », signe de « verticalité » :

« Je pense – explique-t-il – que l’estrade favorise la transmission à l’élève par le maître qui doit être respecté, ce qui malheureusement n’est pas toujours le cas aujourd’hui. »

Classe de 5e en 1897, au collège du lycée Condorcet à Paris (Pierre Petit/Wikimedia Commons/CC)

Ainsi affublé d’un uniforme, sous le regard surplombant du vénérable maître scotché à sa chaire, l’élève tout pénétré de respect, se retrouve donc dans une situation d’autant plus favorable pour apprendre qu’il n’a guère d’effort à produire : il lui suffit d’écouter, le reste viendra comme par magie. D’une imagination sans limites, et devant un public de parlementaires que l’on sent captivé, notre philosophe – c’est son titre, en tout cas – poursuit sa description de l’école modèle :

« L’école doit rester une institution, caractérisée notamment par une enceinte et un règlement. En cela, elle est comparable à l’armée, l’école et l’armée étant deux piliers de la république dont les sorts sont liés. »

Regrettable négligence, Debray ne précise pas la nature de l’enceinte dont il faut entourer l’école : barbelés, miradors ? La question est pourtant d’importance au regard du but ultime que l’orateur fixe à l’éducation – l’identification à la nation – une identification qui passe nécessairement par la guerre : « La guerre constitue une situation renforçant le sentiment national. Le “ nous ” s’affirme alors face à un “ eux ”. Mais quelle guerre entreprendre ? », se demande le savant humaniste.

Au fond, on sent bien Debray désespéré par « le recul du sentiment national » qui pour lui est « capital, d’abord parce que c’est l’unique cadre démocratique. » On ne dit pas autre chose en Corée du nord… Et Debray de conclure son exposé par un vibrant appel aux pouvoirs publics en faveur de l’apprentissage de l’histoire de la France et de la chronologie : « C’est difficile mais c’est pourtant vital. » Vital ou mortifère ?

Kessel et ses lunettes voilées

Quelques jours plus tard, c’est au tour de Patrick Kessel, président du Comité laïcité République, auditionné par les mêmes sénateurs qui, manifestement, jouissent de beaucoup de temps libre, de délivrer son lumineux plaidoyer pour une jeunesse en uniforme : se désolant de ce que « peu [d’enfants] se définissent d’abord comme citoyen français » – et pour cause, vu leur âge –, il avance alors son « audacieuse proposition » :

« Le moment est venu, me semble-t-il, d’imposer le port d’une tenue commune à l’école, comme cela se pratique en outre-mer ou dans des sports collectifs. Ce n’est pas facile, mais permettrait d’afficher un sentiment d’appartenance, d’équipe et de solidarité au-delà des différences légitimes de chacun. »

Ajoutant également – mais c’est sans doute pour rire : « L’instituteur aurait la même autorité que l’arbitre sur le terrain. » Lorsque l’on voit le déroulement de certaines compétitions sportives, on est autorisé à s’inquiéter pour la sécurité des profs…

Il est vrai qu’au Comité laïcité République – une sorte de cénacle promouvant une laïcité tricolore, à ne pas confondre, paraît-il, avec Riposte laïque, même si Kessel ne dédaigne pas y donner des interviews – la question des fringues tourne à l’idée fixe, avec des cris d’orfraie à n’en plus finir sur le voile à l’université, le voile dans les crèches, les mères voilées, les jupes longues dans les établissements scolaires, etc.

Une préoccupation tellement obsessionnelle qu’elle en vient chez ces braves gens à occulter tout le reste : pour Kessel, c’est sur le voile et uniquement qu’ « il ne faut rien lâcher ». Le reste – l’échec scolaire fondée sur la ségrégation, les ghettos urbains, la pauvreté de 3 millions d’enfants dénoncée par l’Unicef, en un mot la question sociale – tout cela peut attendre.

« Les Républicains » applaudissent

La laïcité en uniforme, la laïcité par l’uniforme ? En tout cas, Debray, Kessel et les défenseurs d’une laïcité « à la française » – rien à voir avec la laïcité générique, celle qui consiste à garantir la liberté de conscience et à laisser les gens tranquilles – ont trouvé des alliés jusque dans la classe politique, chez des parlementaires, qui, eux aussi fermement décidés à contrer toute forme de communautarisme – à l’exception du communautarisme français – n’hésitent pas à réclamer l’instauration généralisée de l’uniforme à l’école.

Certains d’entre eux, tout imprégnés d’un noble idéal républicain – G. Larrivé, E. Ciotti, L. Luca, E. Woerth, c’est tout dire – ont même déposé une proposition de loi en ce sens. Avec un exposé des motifs d’une implacable logique :

« Il s’agit, d’abord, d’un facteur d’égalité, qui aplanit symboliquement les différences sociales nées des inégalités de revenus des parents (…) La tenue uniforme, enfin, est un vecteur de laïcité, qui s’oppose aux manifestations communautaristes. »

Un de leurs collègues, J.-F. Mancel, est même l’auteur d’un projet de loi concurrent visant à étendre l’obligation de l’uniforme aux enseignants. L’imagination du législateur est décidément sans limites…

Comme la référence à l’égalité et aux différences sociales entre les parents n’est guère crédible venant d’un parti politique dont le projet éducatif prévoit explicitement la sélection précoce des élèves sur des bases sociales (et ethniques, quoi qu’on en dise) et comme on ne voit pas en quoi des « manifestations communautaires », de toutes façons limitées, pourraient conduire à mettre 13 millions d’élèves en uniforme, une extravagance qui n’existe nulle part en Europe, à l’exception de la Grande-Bretagne, il faut alors convenir que cette revendication cache d’autres motivations.

Et ces motivations, il faut les chercher dans la dénaturation rapide de l’idée laïque et de tout un vocabulaire politique, vidés des contenus qui faisaient leur légitimité : ces dernières années, et plus spécialement depuis les attentats de janvier, les notions de laïcité, de république, de citoyenneté, voire de communauté sont défigurées, rancies, au profit de considérations nationales/autoritaires qui dessinent un projet éducatif au sinistre visage.

A l’école, il ne s’agit plus de faire grandir, d’éduquer les élèves à la liberté, à l’esprit critique, dans le respect des autres et du monde qui les entoure mais d’enfermer chacun dans une identité étriquée fondée sur l’obéissance. Que ce projet soit partagé par une large fraction de l’opinion publique allant de l’extrême gauche à l’extrême droite n’est pas une circonstance atténuante.

 

 

SOURCE / BC

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