Crépuscule des bibliothèques, de Virgile Stark, Les Belles Lettres

Publié le par dan29000

Virgile Starck est bibliothécaire depuis presque vingt ans, dont une décennie passée à la Bibliothèque nationale de France. Manifestement grand lecteur et possesseur de sa propre bibliothèque, il nous livre ici un essai sur le remplacement du livre papier par les nouveaux supports numériques. Enfin, essai, pas tout à fait. Disons plutôt un pamphlet qui ne veut pas dire son nom, tant le ton adopté est outrancier, souvent de mauvaise foi, et le pire, parfois méprisant pour les personnels des bibliothèques.

 

Précisons pour nos lecteurs, que l'auteur de cet article est aussi bibliothécaire, depuis plus d'un quart de siècle, après avoir travaillé en librairie durant une décennie. Ce qui m'autorise à ne pas me laisser manipuler par la belle langue et la grande culture de Virgile Stark, l'homme qui a peur des changements.

 

Certes, les bibliothèques ne sont pas au mieux de leur forme, les raisons sont multiples, mais le coupable n'est pas la vague numérique, qui d'ailleurs n'est pas une spécificité des bibliothèques. Quel métier échappe aujourd'hui à la numérisation ? Au fil des pages, le lecteur attentif comprend assez vite qu'au milieu de critiques justifiées sur l'envahissement de la technicité dans l'emploi du temps des bibliothécaires, il s'agit en réalité d'une peur assez banale de tout changement.

 

La lecture c'est des livres, des livres de papier./

 

Donc éloge appuyé de la bibliothèque, style fin 19e siècle, espace silencieux, plein de papiers, de poussière, avec juste des livres, un espace protégé du monde, un peu obscur, entre initiés, pour classe supérieure élitiste... Certes. A chaque siècle, le monde change, mais les bibliothèques ne devraient pas. Pour l'auteur, il n'y a plus de "gardiens du livre", mais des techniciens enragés, fossoyeurs de leur propre héritage ! Merci pour eux ! J'ai vécu toutes ces années au milieu d'enragés sans m'en apercevoir.

Passons sur les diverses accusations qui font comprendre que l'auteur a beaucoup souffert à la BNF. Si l'on ne peut qu'être en accord avec lui sur les nombreux échecs de cette construction de prestige sous le règne de Mitterrand, nous ne pourrons le suivre dans sa haine manifeste des écrans. Ordinateurs, smartphones, liseuses, tablettes, autant d'instruments où l'on peut lire, mais instruments diabolisés, puisque dépourvus de papier ! Et l'auteur s'acharne, certes avec style et conviction, en jouant les "voyants". Le numérique va "achever" la lecture, donc la littérature, donc la fin probable de la culture ! Sans doute la fameuse culture, celle des langues mortes, de l'Académie française déjà si malade. Quel effroi ! L'apocalypse est pour bientôt ! Il faut dire que le diable numérique est dans les détails.

 

Au début de ma carrière en bibliothèque municipale, j'avais eu un conservateur (dans les deux sens du terme) qui avait résisté durant trois ans à la volonté du maire de transformer la bibliothèque (pure !) en médiathèque, en ouvrant un service CD/DVD, alors qu'une demande des habitants devenait pressante. Pour lui, une bibliothèque, c'était juste des livres./ Il faut dire que notre directeur avait une formation d' archéologue. On comprend vite le rapport. On était au début des années 90 pourtant. Bien entendu la médiathèque ouvrit peu de temps après pour le plus grand bonheur des habitants.

Faire la critique de l'évolution actuelle des bibliothèques est souhaitable, faut-il encore ne pas prendre la posture supérieure du donneur de leçons perché sur son piédestal conformiste !

 

"Lavage de cerveau en cours", "auditoire de sourds et de fanatiques", "bibliothécaire zombie, bibliothécaire-barbare, "ébaudissement de bac à sable (devant les liseuses), la liste serait longue. Mais dans le chapitre Deprogramming, tout un programme dans un seul titre, Virgile Stark nous avoue que sa haine ne se situe pas que dans les bibliothèques. On s'en doutait un peu ! Son réquisitoire comprend aussi les blogs, Twitter, Facebook, Myspace, Wikipedia "émanations inutiles et putassières de la transe informatique" ! Pire l'auteur se scandalise quand il apprend que le service com de sa bibliothèque a ouvert une page Facebook ! Horreur, malheur ! Quelle honte ! Quant aux combats nécessaires sur l'Open Source, rien à y faire dans une bibliothèque. Il est vrai que les bibliothèques du 19e siècle ne se posait ces problèmes. Alors pourquoi débattre de l'Open Source en 2015, pourquoi faire du prêt de logiciels, pourquoi donner des cours d'informatique ou d'initiation à internet, pourquoi offrir de la musique vivante dans une petite salle ou un libre accès au web pour ceux qui ne sont pas équipés, pourquoi exposer du Street art et prêter des oeuvres d'art ? Tout cela n'existait pas en 1915, et tout cela pourrait élargir les publics fréquentant les médiathèques. Sans doute inutile. Pour Virgile Stark, pas question de s'amuser, de boire un coup en lisant, pas question de se détendre, d'écouter un CD, de surfer sur le web, et surtout pas question pour un bibliothécaire d'avoir une position "ouverte" à l'écoute des demandes des publics, ouverte à l'innovation. Pardon, quel gros mot déplacé dans une bibliothèque, INNOVATION !

Page 146, on touche le fond avec un mépris affiché pour Lire en fête, manifestation festive annuelle des bibliothèques, où l'auteur cite le programme 2013 de la Moselle, avec des ateliers autour du rire (On ne doit pas rire en bibliothèque), des spectacles, des lectures interactives autour du pain, un spectacle en langue des signes, des rencontres d'auteur...

 

L'erreur fatale de l'auteur est d'avoir généralisé en ce livre son expérience personnelle à la BNF, avec ses particularismes, avec la spécificité d'une capitale. Les bibliothèques en France, ce n'est pas la BNF ! C'est un vaste maillage de petites et moyennes structures dans tout le territoire, structures totalement éloignées de la description agressive de l'auteur. Un auteur qui ne se souvient pas avoir donné un conseil de lecture. Pardon de lui rappeler que nombre de mes collègues, comme moi, animons des comités de lecture chaque mois, et que presque chaque semaine, nous prenons le temps nécessaire pour conseiller nos abonnés, que nous publions des fascicules gratuits avec des critiques de livres ou des monographies, en papier !

 

Sans doute existe-t-il actuellement un regain de la querelle des anciens et des modernes, les symptômes sont nombreux, le succès du livre de Zemmour, la présence d'un Finkielkraut à l'Académie française, les polémiques autour de l'exposition en public d'œuvres d'art moderne, les critiques sur la réforme nécessaire de l'enseignement, etc... Une longue liste d'un retour de la posture conformiste vers un passé, tendance "c'était mieux avant", un conformisme qui agite les peurs en tous genres alors que le monde évolue, que l'art évolue, que la culture évolue, et que les modes d'accès à cette culture évolue. Les bibliothèques ne devraient pas évoluer ?

Un combat d'arrière-garde perdu d'avance et un livre qui peut faire illusion si l'on ne connait pas de l'intérieur les bibliothèques.

Shakespeare, même sur une liseuse, demeure Shakespeare.

 

Dan29000

 

Crépuscule des bibliothèques

Virgile Stark

Les Belles Lettres

2015 / 210 p / 17 euros

 

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EXTRAIT :

 

Le bibliothécaire d'aujourd’hui n’est pas le fonctionnaire docte et lambrissé que l’on se plaît encore à dépeindre dans les fictions ésotériques ; il ne montre aucune intolérance particulière à la modernité. Il n’a pas peur du changement ; et s’il sait se montrer critique à l’occasion, je le répète, ce n’est pas tant par un mouvement de résistance que par un souci de cultiver une figure intelligente et souveraine. Bien plus importante à ses yeux, bien plus déterminante, est la nécessité d’échapper à la ringardisation. Il n’est pas différent, en cela, de l’immense majorité de ses contemporains, dont une des plus vives préoccupations est d’apporter la preuve au Parti du Futur Souriant qu’ils ne sont pas, surtout pas réactionnaires, et résolument pas hostiles aux formes diverses du progrès. 


C’est tout le drame singulier de ce défenseur de la Mémoire et du Patrimoine qu’il se sent obligé, pour ne pas ressembler à sa propre caricature, d’accepter tout ce qui change avec l’« esprit constructif » et la verdeur des gens qui sont à l’aise dans leur époque. Il aspire à relooker son image, quitte à singer la désinhibition. Sur la Toile, il se montre aujourd’hui en bibliothécaire-zombie, en bibliothécaire-barbare, en bibliothécaire body-buildé, tatoué, nu, sexy ou déguisé. Rien de ce qui est actuel et fun ne lui est étranger. Ainsi s’empare-t-il très avidement et très spontanément de toutes les trouvailles modernes. (Page 33)

 

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