Sous le paradigme kurde

Publié le par dan29000

Sous le paradigme kurde


de : Mehmet
mardi 30 juin 2015

 

Un article de CQFD de Mathieu Léonard

 

 

Ce qui se joue aujourd’hui au Rojava syrien et au Kurdistan nord (« Bakur », côté turc) ressemble moins à une lutte nationale qu’à une révolution sur des bases d’auto-organisation qui dépasse largement la simple carte identitaire kurde. Accompagnant une petite délégation, et grâce à un excellent traducteur, CQFD s’est rendu dans le sud-est du territoire turc à la rencontre d’une société kurde intensément politisée… et à la recherche de sentiments communs.

 

21 mars, fin de matinée. À Diyarbakir (Amed en kurde), capitale politique et culturelle du Kurdistan nord, des milliers de personnes affluent à pied vers l’immense terrain vague en périphérie de la ville où se tient le Newroz. Malgré les averses, plus d’un million de Kurdes sont venus participer à ce rassemblement qui célèbre, chaque premier jour de printemps, le passage à la nouvelle année dans les sociétés irano-kurdes. Depuis 1984, c’est plus spécifiquement un moment de revendication de l’identité kurde bafouée par l’État central, ce qui donne lieu certaines années à des heurts violents avec la police. En 2012, alors que le gouvernement central avait interdit le rassemblement, la police anti-émeute avait tué un militant kurde. Cette année, la fête se déroule dans un climat relativement « pacifié ». « C’est devenu un peu un carnaval, nous confie Malxwê, un chef de famille d’une soixantaine d’années. Avant, c’était plus violent. » Les écharpes et les drapeaux aux couleurs kurdes, jaune, rouge, vert, les chafiye (keffieh) et les foulards russes à fleurs multicolores offrent une tonalité chamarrée à cette journée pluvieuse. Un peu partout, des grappes mixtes, en ligne ou en cercle ouvert, se jettent dans la danse traditionnelle qui ressemble un peu à l’an-dro breton, en plus énergique.

De nombreux jeunes, garçons et filles, arborent fièrement l’uniforme couleur olive de la guérilla PKK – sarouel large, une écharpe en guise de ceinture et gilet à poches – dont le gouvernement voudrait interdire le port dans les lieux publics. On peut difficilement faire abstraction de l’influence du PKK au sein la population kurde, mais c’est surtout la bataille de Kobané contre Daech qui a galvanisé les jeunes Kurdes de Turquie. Par milliers, ils sont partis au Rojava rejoindre les rangs des YPG (Unités de protection du peuple) et des YPJ, leurs brigades féminines, évaluées à 30 % des forces combattantes kurdes, soient 10 000 combattantes. Les manifestations d’octobre 2014, à Istanbul, Ankara, Izmir ou encore à Diyarbakir, en soutien à Kobané avaient provoqué la mort d’au moins trente-huit personnes sous les assauts d’une police ultra-militarisée, ainsi que des milliers d’arrestations. On y reprochait l’inertie de l’État turc, voire certaines complicités au sein de l’armée avec Daech, et la promesse non tenue de laisser passer des combattants pour se battre à Kobané.

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Profitant d’une éclaircie, les intervenants à la tribune annoncent la lecture d’un discours d’Öcalan – le leader du PKK, parfois surnommé « le soleil des Kurdes » –, écrit depuis l’île-prison d’Imrali, dans la mer de Marmara, dont il est le seul pensionnaire depuis son arrestation, au Kenya, en 1999 et où il est gardé par mille soldats – impitoyable pension complète coûtant 70 000 euros par jour à l’État… Malgré son isolement, Öcalan reste l’acteur incontournable des négociations entamées avec l’État turc, en décembre 2013, pour répondre à la demande constitutionnelle des droits des Kurdes et leur donner des garanties d’autonomie politique. Son discours a été interprété par la plupart des médias occidentaux comme l’annonce unilatérale d’abandon des armes pour le printemps, mais en réalité cette décision reste suspendue à dix conditions « pour établir la paix et la démocratie », ambitieux programme pour l’ensemble du Moyen-Orient, qui exige les garanties juridiques d’une citoyenneté libre, le respect du pluralisme culturel et religieux, des perspectives nouvelles en matière d’écologie, de droits des femmes, etc. Le chef de l’État turc, Erdogän – qui déclarait, le 27 février dernier, qu’« il n’y a plus de problème kurde » – ne s’y trompe pas en feignant de rejeter publiquement toute négociation avec le PKK, considéré comme une « organisation terroriste ». Le président turc cherche dans le même temps à donner des gages à sa puissante extrême-droite, les Loups-gris du MHP (Milliyetçi Hareket Partisi – Parti d’action nationaliste), dont il doit s’assurer du soutien afin de conserver sa majorité lors des prochaines législatives de juin. Pour ces élections, le bloc pro-kurde HDP (Parti démocratique des peuples) a lui-même réuni une large coalition, avec l’appui de quelques mouvements de la gauche turque et parfois des éléments très hétéroclites – il y a même un candidat assez excentrique, le très fort en gueule Altan Tan, qui, en dépit de la ligne politique, truffe ses interventions de référence à la charia  ! Le HDP pourrait bien franchir le seuil de la représentativité en Turquie, la fameuse barre des 10 %, et constituer de ce fait un groupe parlementaire qui aurait certaines prérogatives constitutionnelles. Même si, dans un pays qui se raidit sous la conduite d’une politique autoritaire, la perspective d’une nouvelle donne politique pourrait en partie se jouer dans les urnes, c’est au sein de la société civile elle-même que l’on peut ressentir le nouveau souffle du mouvement social.

« Rétrécir l’État »

22 mars. Centre ville de Diyarbakir. Le grand bâtiment rayé de Konukevi, qui héberge le Congrès pour la société démocratique (en turc Kongreya civaka demokratîk – KCD), connaît une effervescence de précampagne électorale. Musa Farisgullari, le visage austère marqué par l’épreuve du combat, dont la gravité est accentuée par des yeux d’un bleu métallique, accepte de nous recevoir entre deux réunions. Orhan, le camarade qui nous guide dans la ville, nous l’avait décrit avec une certaine admiration comme un « loup politique ».

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« Le KCD est une organisation civile et sociétale qui tient le rôle d’un protoparlement du mouvement kurde, nous explique Musa. Il est composé de 501 délégués, hommes et femmes, dont 60 % sont élus lors d’une consultation populaire et le reste mandatés démocratiquement par différentes organisations politiques. Nous tenons une assemblée générale tous les trois mois, où nous veillons à prendre les décisions par consensus. Le Congrès refuse la hiérarchie et la mentalité étatique. Il refuse également la modernité capitaliste et essaie de lui substituer une modernité démocratique. » Musa nous expose, dans un discours plutôt formel, les paradigmes du projet démocratique du mouvement kurde. « Le KCD cherche à appliquer trois principes  : 1) L’auto-administration de la société civile. 2) L’autosuffisance économique vis-à-vis de l’État. 3) L’interdépendance et la coopération entre les organisations et les différentes composantes ethniques du Kurdistan (Arméniens, Assyriens, Araméens, Syriaques, Chaldéens, etc.). De la commune villageoise au canton, du quartier à l’assemblée de ville, nous encourageons la société à s’organiser du bas jusqu’en haut. » À Diyarbakir, il y a quarante-deux assemblées de quartier, ainsi qu’une dizaine de « commissions » portant sur les différents paradigmes  : éducation, travail, industrie non productiviste, urbanisme, écologie, femmes, jeunes, diplomatie, « problèmes et réparations » – paradigme qui repose sur un règlement des contentieux par des formes de médiation, en opposition « au droit “positiviste” de la justice d’État qui repose sur la sanction et crée plus de problèmes qu’il n’en résout ». Assemblées et commissions se croisent et s’entremêlent et les couches du mille-feuilles du modèle démocratique kurde sont parfois complexes à démêler. « Notre combat prend en compte tous les acquis des mouvements antérieurs comme leurs défaites. Ainsi, nous pensons que la révolution russe de 1917 a échoué à créer une alternative démocratique à la modernité capitaliste et nous ne reconnaissons aucun pays socialiste au monde. Par ailleurs, nous n’attendons rien de l’État turc, qui, malgré quarante ans de résistance kurde, ne nous a jamais laissé aucun espace d’expression. Notre but est précisément de rétrécir l’État et d’augmenter l’espace démocratique. »

La « démocratie »  ! Là où en Europe on aurait tendance à être désabusé par un principe en caoutchouc tellement galvaudé dans la bouche des politiciens et sermonneurs de plateaux télé, nos interlocuteurs prennent l’idée au mot et se l’approprient. Dans la grande librairie-salon de thé qui jouxte le centre du KCD, nous partageons avec Orhan et Mehmet, deux enseignants d’une quarantaine d’années, nos expériences politiques réciproques, autour de moult çay (thé). « Les Kurdes sont moins atteints par la servitude et l’individualisme que dans les sociétés capitalistes occidentales, estime Mehmet. Nous avons la chance par rapport aux Européens de ne pas connaître la même atomisation dans notre rapport de force vis-à-vis du pouvoir. Nous n’avons rien à envier à vos démocraties fictives qui montrent leur vrai visage dans leurs politiques impérialistes. » Orhan réagit  : « Je ne suis pas tout à fait d’accord avec toi. Même si les États européens ne sont pas démocratiques au niveau mondial, à l’intérieur de vos systèmes, il y a plus de droits qu’ici. Un monarque européen aura toujours moins d’impunité qu’un colonel turc. » Le constat des ravages du capitalisme se fait commun  : « Cette civilisation de l’économie s’impose au monde entier, poursuit Orhan. Au moins, au temps des conquêtes barbares de Gengis Khan, on pouvait résister. Aujourd’hui, face à une telle hégémonie, c’est difficile. » Mehmet  : « Ils nous traitent comme des cafards, mais la résistance peut casser la peur. C’est dans l’humain qu’on peut trouver la solution. La réponse, c’est nous. » Notre traducteur le chambre un peu : « Tu n’en as pas l’air, Mehmet, mais tu es un philosophe, en fait  ! » « Il ne faut pas mettre les gens dans des cases, c’est toujours réducteur », conclut le sage Mehmet sans s’émouvoir.

A suivre...

 

 

SOURCE / BC

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