Alternatives en Bretagne : Chômeurs et paysans, la terre en commun

Publié le par dan29000

Chômeurs et paysans, à Couëron, ils mettent la terre en commun

 

22 juin 2015 / Gaspard d’Allens (Reporterre)
 


 

 

 
 
 

A la périphérie de Nantes, dans le jardin autogéré de la Coutelière, une quarantaine de personnes précaires ont déserté le marché du travail pour se tourner vers l’agriculture vivrière. Avec l’aide d’anciens « paysans travailleurs », ils ont créé un lieu où l’on se réapproprie la vie.


- Couëron (Loire-Atlantique), reportage

Il faut d’abord dépasser la zone commerciale qui borde la route, quitter les pavillons proprets au gazon fraîchement tondu pour se risquer dans l’épaisseur de la forêt. La Loire n’est pas loin. Elle ouvre ses bras à la mer et se perd dans le bleu horizon.

Une joyeuse bande hétéroclite, où se côtoient trois générations, cultive ici, entre les haies et les arbres, trois hectares de terre. Les herbes folles dépassent et des cabanes de bric et de broc parsèment le terrain, une caravane trône en contrebas d’un champ. « Tout est construit en matériaux de récup’ », déclare fièrement un des jardiniers, « on vise une relative autonomie alimentaire, l’objectif est de subvenir aux besoins d’une cinquantaine de familles. » Des patates aux poireaux, des arbres fruitiers aux rangées de fraisiers, la parcelle est bien occupée. Cette terre où l’on façonne ses rêves est un interstice à la lisière de la métropole, une poche de résistance face à l’urbanisation galopante.

« La ville nous encercle », reconnaît une femme, la quarantaine passée. A une centaine de mètres, un entrepôt d’IKEA a posé son ossature rectangulaire faite de tôles grises et de métal. « La route des maraîchers », à proximité du jardin, n’en possède plus que le nom : des concessionnaires automobiles et des marchands de pièces détachées s’étalent sur les bords de la chaussée comme une nouvelle marée noire. Car depuis dix ans, la ville de Couëron a rendu constructible une centaine d’hectares et goudronne à tout va afin de devenir, selon les propres mots de la mairie, « le trait d’union entre Nantes et Saint-Nazaire ».

« En 1950, nous étions 160 agriculteurs, aujourd’hui il n’y a plus que deux légumiers qui se partagent avidement les miettes des aménageurs », nous raconte un paysan à la retraite. A une dizaine de kilomètres, un écomusée sur la ruralité s’est ouvert. Il folklorise les gestes paysans comme pour les fossiliser dans le passé.

Mais ce contexte n’a pas découragé la quarantaine de personnes qui travaillent la terre au jardin de la Coutelière. « Plus il y aura des initiatives comme la nôtre qui mailleront le territoire, plus on progressera comme une bâche qui étouffe les mauvaises herbes », disent-ils.

« A chacun selon ses besoins »

80 % des personnes qui viennent ici sont au chômage ou au RSA, la plupart vivent en appartement et n’ont pas accès à la terre. Certains se déplacent tous les jours, pour désherber, bêcher ou tout simplement se ressourcer, prendre un café dans l’une des baraques en bois qui jouxtent les champs. D’autres passent de manière plus irrégulière, une fois par semaine.

« Il n’y a pas de règle, ni de bulletin d’adhésion, on s’organise à l’arrache, ensemble, chaque mois pour voir quelles cultures on va semer et de quels outils on a besoin », témoigne Christophe* qui contribue activement au jardin. « Après, chacun apporte sa touche à l’œuvre collective. Sans hiérarchie. »

Le terrain est cultivé en agriculture biologique, enrichi par du fumier de poule, de vache et de cheval. Pour la distribution, la confiance règne, on ne monnaye rien, tout le monde est libre de prendre ce qu’il veut en fonction des quantités produites. On se sert directement dans la parcelle, on cueille aux arbres, on récolte à même le sol. Un des jardiniers s’enthousiasme : « Nous remettons au goût du jour la formule des socialistes utopiques du XIXe siècle : “de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins“ ! »

Arrivée il y a quatre ans, une jeune femme témoigne : « En créant ce lieu, on souhaitait produire notre propre nourriture et se détacher au maximum des logiques marchandes, ne plus dépendre des grandes surfaces en cultivant soi-même. » Selon elle, s’initier au maraîchage est une « arme pour reconquérir ces choses simples », ces vraies richesses qu’on « nous a trop souvent confisquées en tant que citadin : travailler avec le vivant, voir ses plantes croître et donner généreusement ».

« Libéré des contraintes économiques ou de la nécessité d’obtenir un revenu », l’apprentissage se fait progressivement, au gré des rencontres et des échanges, des échecs parfois. Dans cette enclave de verdure, les apprentis jardiniers tâtonnent et expérimentent sans pression. Les doryphores envahissent une fois le champ de pommes de terre ? Ils décident l’année suivante de faire pousser du lin entre les rangs sans trop savoir si cela va éloigner les insectes ravageurs. Un autre jour, on se lasse de désherber ? Ils essayent alors la culture sur butte et le paillage…

« Aux yeux de l’administration, nous sommes des chômeurs et des fainéants, ils veulent nous faire subir le stigmate, mais ils n’y arriveront pas », affirment-ils en choeur. Un des jardiniers poursuit : « Ici, je ne travaille pas mais je crée, je cherche et construis en dehors de tout registre et de tout code, sans ordre ni patron. Cela me rend heureux. »

Les parcelles qu’ils cultivent limitent la précarité dont certains peuvent souffrir, le potager est pour eux « un outil anti crise, voire un moyen de survie ». Loin d’être inactifs, ces déserteurs produisent et s’activent en élaborant une stratégie collective pour vivre autrement.

Le réalisateur Pierre Carles est venu les filmer en 2006, s’inspirant de leur expérience pour tourner son documentaire Volem rien foutre al pais. Les racines rebelles sont fécondes. Elles ont réussi à résister au temps tout en évitant la normalisation. « N’allez surtout pas dire que nous sommes des jardins familiaux ou d’insertion, avertissent-ils, on assume notre côté borderline et anarchique. Ici on se prend en main nous-mêmes. »

Construire des ponts

L’histoire de ce jardin a commencé il y a une quinzaine d’années. En 1997, le mouvement des chômeurs est à son apogée, il occupe le CCAS (Caisse centrale d’activités sociales) de Nantes et les manufactures de tabac. A quelques kilomètres de là, des paysans luttent contre un projet de centrale nucléaire au Carnet. Des connexions se font. « On ravitaillait les chômeurs », se souvient Paul Blineau, un paysan historique. « Les différentes luttes s’enrichissaient mutuellement. »

 

 

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