Christiana ou les enfants de l'utopie, de Laurène Champalle, éditions intervalles

Publié le par dan29000

Christiana.

Christiana, Copenhague.

Christiana, Copenhague, 1971.

 

Un nom de ville que nous entendions souvent dans les seventies.

Une ville autoproclamée "Ville libre".

 

Mais aujourd'hui, de quoi Christiana est-il le nom ?

 

Le livre de Laurène Champalle, journaliste spécialisée dans les questions de société nous propose une réponse, sur ce sujet qu'elle suit depuis 2003, quand elle était correspondante du quotidien Libération. Plutôt que longs discours ou savantes théories, elle a eu la très bonne idée d'aller rencontrer quelques habitant(e)s de Christiana, et de nous en faire le portrait.

Un chapitre, une photo, un portrait en une petite dizaine de pages.

Avec une introduction permettant à ceux qui n'auraient jamais entendu parler de Christiana, de saisir le contexte et la genèse de cette "expérience" unique en Europe.

 

En 1969, la marine danoise abandonne une vaste caserne sur une presqu'île à deux pas du centre-ville. L'information ayant bien circulée, les mois suivants, une foule de chômeurs, d'étudiants, d'artistes fauchés vint s'installer dans les lieux malgré plusieurs tentatives de la police pour les faire dégager !

 

Une oasis libertaire de 34 hectares, avec une petite forêt, un lac, une mini-plage, et surtout des bâtiments militaires vétustes du 18 et 19e siècles ! Des roulottes arrivent, des nouvelles constructions sauvages se créent, des vieux entrepôts de munitions deviennent des logements collectifs. Les fresques murales se multiplient, des petits commerces surgissent, puis un jardin d'enfants, un centre de santé, des bains-douches, un sauna, des ateliers d'artistes, une fabrique de vélos, une imprimerie, une radio libre, un cinéma, des bars, et aussi un petit marché à ciel ouvert de drogues douces, Pusher street, où l'on peut se procurer haschich et cannabis, malgré l'interdiction en vigueur au Danemark. Un règlement intérieur intérieur est créé : pas de voitures, pas d'armes à feu, pas de drogues dures, pas de propriété privée, nul ne pouvant louer ou vendre le logement qu'il occupe. Le site, librement accessible à tous, appartenant toujours à l'État danois.

C'est alors la vogue internationale du mouvement hippie et du Flower power. Pas de chef, pas de hiérarchie, Christiana est divisée en 14 quartiers et des coopératives, pas de police, des assemblées générales sans vote, avec des décisions prises à l'unanimité quand un consensus est trouvé. Pas de loyer mais une cotisation à la Caisse commune pour le "service public" interne assurant le ramassage et le recyclage des ordures et la maintenance des bâtiments, le courrier, une maison des jeunes et un centre de soins. Ni la ville, ni l'État ne participent au financement. Et en prime, la reconnaissance par le gouvernement social-démocrate de l'époque, de Christiana comme "expérience sociale". En 2011, la situation de la "ville libre" était plus incertaine après l'arrivée de la droite au pouvoir, la "loi Christiana" était révoquée et les procédures judiciaires commencèrent, même si une expulsion violente ne semble pas envisageable pour ce millier d'habitants, dont deux cents enfants.

 

Le livre débute avec Mette et Soren, architectes ayant construit la maison de leurs rêves au bord du lac, sans permis. Ils vivent là depuis trente ans, tout en travaillant en ville et en élevant leurs trois enfants. La maison se nomme Pagoden et a évolué au fil du temps et de l'arrivée des enfants. Leur maison fut construite avec des matériaux de récupération issu du Gronne Hal, un entrepôt 100% récup, installé au cœur de l'enclave, où chacun peut se fournir en bois, briques, fenêtres, portes, tuyaux... Et ensuite construire en fonction des matériaux récupérés !

 

Vient ensuite Benny, professeur de danois à la retraite, il a lui aussi construit sa propre maison dans les bois, le Caramel bleu. Vivant seul, sa philosophie étant de consommer et polluer au minimum. Comme les autres habitants, Benny pratique la tolérance, même si cela est parfois difficile entre les anciens hippies créatifs et les dealers parfois violents de Pusher street.

Il y a aussi Sofie, 27 ans, une ex-punk qui travaille maintenant au jardin d'enfants comme cuisinière. Et Timy, né en 1972, le premier bébé de Christiana, qui a aujourd'hui presque 40 ans, il est toujours là, et est dealer. Sans enfant, sa famille est la communauté des dealers, une cinquantaine. En 2004, Pusher street fut démantelée par la police. Dès 2008, les petits revendeurs sont réapparus...

Nils et Britta, lui est réalisateur, elle comédienne, un couple engagé dans tous les combats de Christiana depuis le début. Ils se battent contre une éventuelle normalisation de Christiana, pour une légalisation. Leur devise :

"Moutons noirs de toutes les classes, unissez-vous !"

Marianne, l'une des rares françaises de Christiana, écologiste travaillant au ramassage des ordures, pour une écologie "terre à terre", le tri sélectif, le recyclage, le compost en ville...Venue de Montpellier rejoindre sa sœur ainée, elle a débarqué avec cinq kilos de lombrics dans ses bagages ! Et encore Kim, avocat ayant démissionné pour changer de vie, et travaillant à la Maison de santé, seul permanent au milieu de bénévoles. Comme certains il travaille à Christiana, sans y habiter, comme d'autres y habitent sans travailler.

Ainsi va la vie à Christiana, 17 portraits attachants, 17 vies et parcours sur le mode alternatif où les participants ne se contentent pas de scander des slogans du genre "Un autre monde est possible", mais qui le construisent au quotidien, le défendent et le vivent depuis maintenant 44 ans ! L'utopie s'est concrétisée à Christiana, elle porte deux belles valeurs, la liberté et l'autogestion.

 

Dan29000

 

Christiana, ou les enfants de l'utopie

Laurène Champalle

Photographies de Peter Fallesen

Éditions intervalles

2011 / 192 p / 18 euros

 

 

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