Six jours, de Ryan Gattis, chez Fayard

Publié le par dan29000

Los Angeles, 29 avril 1992.

Un jury acquitte un trio d'agents du tristement fameux Los Angeles Police Department (LAPD), accusé d'usage excessif de la force lors de l'arrestation de Rodney King, malgré les preuves offertes par une vidéo amateur montrant le terrible passage à tabac de l'automobiliste noir. Vidéo qui fit alors le tour du monde durant des semaines.

L'acquittement eut lieu à 15 h.

Les émeutes débutèrent à 17 heures. Les pires de l'histoire de la ville.

Six jours d'émeutes.

60 morts, 2383 blessés, 10 904 arrestations, 11 113 incendies.

L.A., 3,6 millions d'habitants dans un comté de 9,15 millions d'habitants.

 

Il est très rare qu'un roman débute par une page sur des faits réels. C'est le cas ici, cela permet au lecteur de se situer dans la réalité. Le LAPD totalement débordé, la Garde Nationale pénétra dans la ville sous couvre-feu mis en place par Bradley, le maire de LA. Dès le premier soir, les autorités reconnurent que certains habitants en danger n'auraient pas de secours.

Durant les cinq jours suivants, toute la ville fut sans loi, grands magasins, petites épiceries, boutiques d'armement, concessionnaires automobiles furent attaqués, des immeubles entiers brûlèrent. Surtout les quartiers pauvres à forte population noire et hispanique comme South Central.

 

Partant de cette sombre réalité, le romancier américain Ryan Gattis, qui vit d'ailleurs à L.A., nous offre un magistral roman choral où il fait parler dix-sept personnages, sapeurs pompiers, infirmières, ambulanciers, graffeurs et membres des gangs latinos qui profitèrent de l'absence provisoire de lois pour régler quelques comptes. Le chaos est tel que rien ne perturbe de sinistres enchaînements, un meurtre appelle la vengeance, qui ensuite entraîne des représailles ! Une grande partie de la ville étant depuis longtemps structurée par les gangs "défendant" leurs quartiers, avec souvent une violence et un sur-armement digne de celui du LAPD.

Avec une incroyable aisance, Ryan Gattis joue la carte du réalisme, de la sobriété, en faisant entendre au lecteur ces voix qui, tour à tour, dressent un portrait de cette Amérique invisible. Avec un sens glaçant de la fatalité, Gattis nous brosse un ensemble d'engrenages, celui du quartier, de la famille, du chômage, de la loi des gangs, de la violence appelant la violence, comme un processus de tragédie antique.

Tout cela porté par un haut niveau littéraire qui se place entre les meilleurs romans de celui qui a tant décrit la ville et sa police, James Ellroy, mais aussi du côté d'un autre roman culte, Baltimore, de David Simon (Lire notre article). Baltimore qui donna la fameuse série The wire, Sur écoute.

Si les networks américains avaient largement montré au monde, les combats de rue des Street fighting men, Ryan Gattis ausculte ici une autre forme d'ultra-violence moins visible où la loyauté au gang est une forme d'honneur où le prix à payer est souvent la mort. Même les enfants n'y échappent pas. La reproduction est à l'œuvre, les pauvres sont noirs et latinos, et seront plus pauvres s'ils ne meurent pas l'année suivante dans leurs ghettos.

Au fil de plus de quatre cents pages, le lecteur se trouve en immersion, et Ryan Gattis tient le rythme, une performance sans doute créée par l'emploi du je par chaque personnage, donnant force et réalisme à chaque séquence délimitée par un jour, où chaque voix possède un nom et un surnom. Tous impliqués, All involved. C'était d'ailleurs le titre anglais de ce roman publié l'an passé qui aurait mérité une meilleure traduction que Six jours.

Un grand roman qui ne peut laisser personne indifférent. Une force qui, on l'espère, sera rendue lors de l'adaptation à l'écran, les droits étant déjà vendus. Il faudrait rien moins qu'un Scorsese, un Spike Lee pour rendre la magie noire du roman de Gattis. Tout cela étant le produit du talent de Gattis, mais aussi de deux ans de documentation auprès des habitants de L.A. Si l'on sent une certaine empathie, aucun jugement ne vient parasiter le roman. Gattis donne avec justesse une voix aux invisibles de la mégalopolis, une voix aux sans voix, dans ces quartiers de relégation.

 

Le grand choc de cette nouvelle rentrée littéraire.

 

Dan29000

 

Six jours

Ryan Gattis

Traduit de l'anglais (États-Unis) par Nicolas Richard

Éditions Fayard

2015 / 432 p / 24 euros

En librairie depuis 02 septembre 2015

Version numérique disponible

 

Le site de l'éditeur

 

Entretien avec l'auteur (Revue Page)

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EXTRAIT :

 

« J'étais juste un môme en colère qui rentrait chaque jour dans une maison vide, qui se bagarrait pour s'affirmer, pour prouver que ça lui était égal d'être tout seul. Si je suis devenu quelqu'un d'autre, c'est grâce à Fate. Ce qu'Irene ne comprend pas, c'est que, pour moi, tout a commencé il y a bien longtemps. Je peux pas sortir du jeu comme ça, je peux pas simplement me lever de table et mettre les bouts. Les cartes qu'on m'a refilées correspondent au moment où j'ai écopé de mon blaze [son surnom, NDLR], Clever. Bien sûr, ça s'est déjà vu, des gars qui ont réussi à décamper. Ils ont quitté le quartier, ont eu des enfants, mais ça c'était avant que Joker, Trouble et Momo se fassent dessouder. Y a pas d'autre option à Lynwood actuellement... »

 

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JOYCE CAROL OATES :

"Corrosif, intemporel, mêlant des scènes stupéfiantes de guerre urbaine et de rêves brisés, le roman d'un écrivain en pleine maîtrise de son art."

 

DENNIS LEHANE :

"Six jours est une réussite monumentale. Ryan Gattis emmène le lecteur au cœur du Los Angeles brisé et outragé des émeutes de 1992, et pas une fois il ne flanche face à ce qu'il trouve."

 

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