Des critiques littéraires au service d'un éditeur, le système Gallimard

Publié le par dan29000

Le système Gallimard : Un palmarès des critiques littéraires au service d’un éditeur


 

quand un éditeur centenaire contrôle la presse littéraire, la littérature contemporaine se porte-t-elle bien ?

 


Et je suis même assez convaincu que, lorsqu’il s’agit de penser les choses de la vie intellectuelle, où sont placés tant de nos investissements, et où, par conséquent, le "refus de savoir" ou même la "haine de la vérité", dont parle Pascal, sont particulièrement intenses et particulièrement répandus (fût-ce sous la forme inversée de la fausse lucidité perverse du ressentiment), un peu d’intérêt personnel pour le dévoilement (qu’on aura beau jeu de dénoncer comme dénonciation) n’est vraiment pas de trop. (Pierre Bourdieu)

 

Le système Gallimard est donc basé (voir le billet précédent, qui servait d’introduction à celui-ci) sur un petit réseau de critiques littéraires dits prescripteurs parce qu’ils font vendre les livres à la prestigieuse couverture blanche. Ces critiques écrivent eux-mêmes les papiers, ou, en raison de leurs responsabilités dans les pages littéraires de tel ou tel journal ou hebdomadaire, font écrire des papiers sur les parutions Gallimard par leurs confrères.

Ces quelques critiques littéraires (pas besoin de beaucoup, juste quelques-uns aux bonnes places) sont eux-mêmes des auteurs Gallimard, ils ont été un jour gallimardisés, c’est-à-dire adoubés par le patron de la divine Maison afin de se mettre à son service. Bien sûr, ils n’écrivent pas que des papiers sur les livres Gallimard (ils se défendront toujours ainsi, certains d’entre eux se limitant aux titres les plus stratégiques dans le cadre de la conquête des prix d’automne), il n’empêche qu’ils sont parmi les meilleurs représentants des intérêts de la maison d’édition dans le milieu de la presse littéraire.

Je propose ici un petit palmarès des plus voyants, parce qu’ils occupent des positions stratégiques dans ce milieu. Bien sûr, il y en a d’autres, mais comme ce sont eux qui font surtout vendre du Gallimard (avec bien sûr les encarts de publicité dans cette même presse, et d’autres opérations marketing), je me limite à ces quatre-là. L’espace de commentaires plus bas reste ouvert pour des ajouts.

- Et le Gallimard d’Or revient à ... Jérôme Garcin, évidemment

C’est sans doute le critique littéraire le plus courtisé sur la scène parisienne, puisqu’il cumule un poste important au Nouvel Observateur et une émission de radio à France Inter, Le Masque et la plume. Il a publié une bonne douzaine de bouquins chez Gallimard, et vue la médiocrité de sa prose ("C’est quand même un des auteurs actuels les plus médiocres. C’est censé être le plus important mais il est quand même très médiocre… Ses livres, c’est rien", a déclaré justement Michel Houellebecq), il ne peut y avoir qu’une coupable complaisance de la part de l’éditeur a soutenir cette carrière mixte de prétendu écrivain et de critique littéraire installé au coeur d’un hebdomadaire dit de gauche. Mission du bonhomme, sans aucun doute : faire vendre du Gallimard aux profs qui lisent le Nouvel Observateur et écoutent le Masque et la plume le dimanche soir avant d’aller se coucher, en se disant qu’il serait quand même pas mal de lire de la littérature contemporaine de qualité, par exemple un Gallimard qu’on annonce goncourable et que Garcin soutient plus ou moins discrètement. Un exemple de discrétion : à l’automne 2006, il a magistralement ciré les pompes de Jonathan Littell, dans un article du Nouvel Obs que je vous recommande. C’est à ce genre d’occasions (on se souvient que Littell eut le Goncourt pour son lourdingue pavé) qu’Antoine Gallimard sait qu’il a eu raison d’investir dans ce bon et loyal serviteur.

- Le Gallimard d’Argent à... Pierre Assouline

Le biographe de Gaston Gallimard connaît la maison par coeur. Il y a publié une vingtaine de bouquins, et comme pour Garcin on se demande comment un homme aussi influent à travers ses articles dans le Monde ou le Nouvel Observateur (qui est décidément un nid de gallimardiens), ou bien encore sur son blog La République des livres, peut ainsi cumuler les deux bonnets d’auteur Gallimard et de critique littéraire constamment amené à parler des bouquins de son éditeur. Comment peut-il est en vérité une question qui ne se pose pas : cela se fait depuis qu’il y a Gallimard, on retrouve toutes les oeuvrettes de ces auteurs chez les bouquinistes au bord de la Seine, oeuvrettes jaunies à travers lesquelles on peut dessiner une carte du réseau d’influences de cette maison d’édition : bouquins insipides pour la plupart, ayant tout de même rencontré un certain public à force de publicités et de bons papiers (évidemment) dans la même presse où travaillent Garcin et Assouline, bouquins dont la médiocrité n’effraie pas leur éditeur puisqu’il s’agit à travers leur publication d’avoir des hommes fidèles dans la place. Or quel meilleur soldat pour cela qu’un biographe de Gallimard et de Simenon ? Sur la photo, Assouline en train d’être interviewé lors de l’inauguration de la rue... Gaston Gallimard (vous aviez deviné).

- Le Gallimard de Bronze à... Jean-Marie Rouart

Non, Gallimard ne place pas ses pions que dans la presse dite de gauche. Un de ses hommes - parmi d’autres - est aussi mobilisé dans la presse de droite, au Figaro, dont il a été le directeur littéraire (voir ici). Cela doit tenir à l’histoire compliquée de la maison d’édition, notamment pendant la guerre : Gaston passé de la Collaboration à la Résistance en l’espace de quelques mois, ou plutôt : en même temps dans la Collaboration (avec Drieu la Rochelle devenu patron de la NRF) et Jean Paulhan pour la geste résistante. D’où le goût de l’héritier Antoine pour les deux camps de l’échiquier politique : c’est de famille.

Regardez d’ailleurs cette pub parue il y a quelques jours dans le Monde, un cas d’école : Rouart publie une énième daube Gallimard, qui a été encensée dans le Figaro (journal où il officie donc) par un très ancien collègue du même journal, lui aussi gallimardisé. On tourne en rond, vous ne trouvez pas ?

- Le Gallimard d’Honneur, pour toute sa (longue) carrière, à... Philippe Sollers

C’est en effet avec un poids lourd de la maison Gallimard que se clôt ce palmarès. Sollers a un statut spécial : c’est un grantauteur , il est donc impossible qu’il écrive des critiques littéraires à la petite semaine, comme les trois confrères plus haut. Son domaine, c’est la grande, c’est la haute littérature Gallimard. Les ancêtres du vingtième siècle, dont plusieurs qu’il a connus. Spécialité du seigneur des Lettres : les Pléiades. D’abord dans le Monde des livres sous la direction de Josyane Savigneau, aujourd’hui dans le Nouvel Observateur. J’ai un souvenir assez net des (somptueux) papiers de Sollers dans le premier : qui mieux que lui peut vendre, avant Noël, avant les vacances d’été, les nouvelles Pléiades, avec sans doute le secret espoir d’y terminer lui-même sa carrière ? Question : écrira-t-il lui même la critique du Nouvel Obs ? Pourquoi pas ?

Au cœur d’un puissant réseau littéraire depuis des décennies, Sollers fait en tout cas briller de mille feux le nom Gallimard, comme en témoignent ses interventions au moment du centenaire de la Maison, et sa participation, aux côtés d’Assouline, à l’inauguration de la rue Gaston Gallimard. Sollers et Gallimard sont liés pour l’éternité, en somme, et en soi la présence du premier dans la presse est une publicité pour l’éditeur.

Je joins à ce palmarès une série de couvertures Gallimard des gallimardisés évoqués plus haut. Et je conclus en reprenant la question en ouverture : Quand un éditeur tel que Gallimard (250 millions de chiffre d’affaires annuel quand même) contrôle la presse littéraire, la littérature contemporaine se porte-t-elle bien ?

Mise à jour du 24/10/2012 :

Dernier papier en date : octobre 2012 dans le Nouvel Observateur, les Oeuvres complètes de Fitzgerald, Noël approche.

Mise à jour du 25/12/2012 :

Cette semaine dans le Nouvel Observateur (voir l’article en dessous), Jérôme Garcin, auteur Gallimard, lit Olivier Barrot, auteur Gallimard. Leur patron aime publier les daubes des critiques littéraires et ainsi les acheter. Sachant qu’Olivier Barrot réalise l’émission Un livre un jour (sacrée force de frappe sur le plan de la prescription), on comprend l’intérêt de Gallimard à le publier et à ce que son livre soit vendu dans la presse par un auteur de la maison.

Mise à jour du 7 avril 2013

Philippe Sollers vend la Pléiade de Casanova, toujours dans les pages littéraires du Nouvel Observateur dirigées par un autre auteur Gallimard ici évoqué, Jérôme Garcin. Sollers n’oublie pas d’écrire son propre éloge en spécialiste de Casanova, tout cela ressemble à du libertinage critique.

Mise à jour du 9 décembre 2013

Sollers, toujours lui, s’est déguisé en père Noël et a mis sous le sapin du Nouvel Obs un beau cadeau à son employeur : un somptueux papier sur un volume de Flaubert à la Pléiade.

Mise à jour du 24 juillet 2015

Bien sûr, ces mises à jour sont occasionnelles, je ne prétends nullement exposer dans cette page toutes les compromissions de certains critiques littéraires (comme par hasard les plus en vue) avec leur employeur-éditeur. Mais c’est l’été, les retraités de l’Education nationale vont aussi à la plage, alors pourquoi ne pas leur servir du Michel Tournier 90 ans, un auteur qu’ils ont lu jadis, au temps de leurs chères études ? Jérôme Garcin s’y colle, avec cet article sur des Lettres parlées du grantécrivain, car chez Gallimard même les plus infâmes gribouillis ont une destinée éditoriale, plus besoin que ce soit posthume puisque ça se vend. Un Jérôme ou les limbes de la critique littéraire française reste à écrire.

Première mise en ligne le 11 septembre 2012

 

 

SOURCE/ OEUVRESOUVERTES.NET

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