L'Indonésie brûle, le monde regarde ailleurs

Publié le par dan29000

L’enfer sur terre – L’Indonésie est en train de brûler. Pourquoi le monde regarde-t-il ailleurs, à la veille de la COP21 ?

 

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, par MONBIOT George

 

 

Je me suis souvent demandé comment les médias réagiraient lorsqu’un éco-apocalypse frapperait. Je me représentais des programmes de nouvelles brèves, produisant des rapports sensationnels, tout en omettant d’expliquer les raisons de ce qui se passait ou comment des désastres pourraient être arrêtés. Ensuite, ces médias demanderaient à leurs journalistes spécialistes dans le domaine de la finance comme ces catastrophes affecteraient le prix des actions, avant de se tourner vers le sport.

Comme vous pouvez le soupçonner, je n’ai pas une foi illimitée dans l’industrie pour laquelle je travaille. Ce à quoi je ne m’attendais pas, c’est qu’ils ignoreraient simplement un désastre.

Une grande étendue de la terre est gagnée par le feu. Il semble que vous pourriez imaginer dans quel enfer cela consiste à y vivre. L’air a tourné ocre. La visibilité dans certaines villes a été réduite à 30 mètres. Les enfants sont en cours d’être évacués [après des mois] sur des navires de guerre ; certains sont déjà morts étouffés. Les espèces partent en fumée à une vitesse indicible. Presque à coup sûr, il s’agit de la plus grande catastrophe écologique du XXIe siècle, du moins jusqu’à maintenant. [1]

Et les médias ? Ils parlent de la robe de la duchesse de Cambridge portait à la première James Bond [Kate Middleton], l’idiotie du jour de Donald Trump et qui a été éliminés lors de l’épisode d’Halloween [dans l’émission de télé-réalité] Dancing with the Stars.

Quel le grand débat de la semaine, dominant les nouvelles dans une grande partie du monde ? Les saucisses : sont-elles vraiment si mauvaises pour votre santé ? Ce dont je parle que je parle est un barbecue mais en action sur une échelle fort différente.

Le feu fait rage sur toute la longueur des 5000 km de l’Indonésie. Il est sûrement, sur la base d’une évaluation objective, plus important que toute autre chose qui se déroule aujourd’hui. Et il ne devrait pas exiger d’un chroniqueur – qui publie sa colonne au milieu d’un quotidien – de l’affirmer. Il devrait faire la première page tous les journaux. Il est difficile de transmettre la dimension de cet enfer, mais voici une comparaison qui pourrait aider : cet incendie produit actuellement plus de dioxyde de carbone que l’économie américaine. Et en trois semaines, ces incendies ont émis plus de CO2 que les émissions annuelles de l’Allemagne.

Mais cela ne saisit pas vraiment la dimension de ce qui se passe. Cette catastrophe ne peut pas être mesurée uniquement par la concentration de CO2 ppm (partie par million). Les incendies détruisent des trésors aussi précieux et irremplaçable que les vestiges archéologiques rasés par l’Etat islamique (Daech). Les orangs-outans, les léopards, les ours malais (connus pour le goût pour le miel), les gibbons, les rhinocéros de Sumatra et le tigre de Sumatra, sont parmi les espèces menacées d’être chassées de leurs aires par les flammes. Mais il y en a des milliers et peut-être des millions en plus.

Une des provinces qui consumée est celle de la Papouasie occidentale, une région qui a été illégalement occupée par l’Indonésie depuis 1963. J’y ai passé six quand j’avais 24 ans, pour y faire enquête sur certains des facteurs qui ont conduit à cette catastrophe. A l’époque, il était un paradis, riche en espèces dans tous les marais et la vallée. Qui sait combien ont disparu au cours des dernières semaines ? Cette semaine, je me suis plongé – et ai pleuré – sur les photos des lieux que j’aimais et qui ont maintenant été réduits en cendres.

Les émissions de gaz à effet de serre ne captent non plus pas l’impact de ces incendiers sur les populations de ces terres. Après le dernier grand incendie, en 1997, il y eu en Indonésie 15’000 enfants âgés de moins de trois ans qui sont morts en lien avec la pollution de l’air. Actuellement, paraît-il, la situation est pire. Les masques chirurgicaux distribués à travers le pays ne servent presque à rien pour protéger ceux qui vivent dans un brouillard sans soleil. Les membres du parlement à Kalimantan (partie indonésienne de l’île Bornéo) ont dû porter des masques au cours des débats. La salle est tellement emplie de brume qu’ils doivent avoir des difficultés à reconnaître les uns les autres.

Il n’y a pas que les arbres qui brûlent. La terre elle-même brûle. Une grande partie de la forêt plonge ses racines dans la tourbe. Lorsque les feux pénètrent dans la terre, ils se consument pendant des semaines, parfois des mois, libérant des nuages de méthane, de monoxyde de carbone, d’ozone et de gaz rares tels que le cyanure d’ammonium. Les panaches étendent sur des centaines de kilomètres et des kilomètres, ce qui provoque des conflits diplomatiques avec les pays voisins.

Pourquoi cela arrive-t-il ? Les forêts indonésiennes ont été morcelées depuis des décennies par les firmes forestières et agricoles. Des canaux ont été creusés dans la tourbe pour la drainer et la sécher. Les firmes forestières se déplacent et détruisent ce qui reste de la forêt pour développer des monocultures de bois à pâte (pâte de papier), de bois de sciage et de palmiers pour l’huile de palme. La meilleure façon de nettoyer le terrain est d’y mettre le feu (brûlis). Chaque année, cela provoque des catastrophes. Mais au cours d’une année durant laquelle El Niño [courant côtier saisonnier chaud] atteint des extrêmes, nous avons une combinaison parfaite pour engendrer catastrophe environnementale.

Le président Joko Widodo [en fonction depuis octobre 2014 et dès 2012 gouverneur de Djakarta] est – ou veut être – un démocrate [il a effectué des visites tardives dans les provinces touchées]. Mais il préside un pays dans lequel le fascisme [dans le prolongement du coup d’Etat et du massacre anticommuniste de 1965] et la corruption prospèrent. Comme le montre le documentaire de Joshua Oppenheimer The Act of Killing [2012], les dirigeants des escadrons de la mort qui ont participé à l’assassinat d’un million de personnes au cours de la terreur de Suharto dans les années 1960, avec l’approbation de l’Occident, ont depuis prospéré grâce à d’autres formes de criminalité organisée, y compris la déforestation illégale.

Ils sont soutenus par une organisation paramilitaire composée de 3 millions de membres, le Pancasila Youth. Avec ses uniformes de camouflage de couleur orange, des bérets rouges, des rencontres sentimentales et de la musique à l’eau de rose, elle ressemble à une milice fasciste imaginée par J.G. Ballard [auteur de science-fiction présentant des personnages en apparence normaux qui s’avèrent obsédés par la violence]. Sur cette période, il n’y a eu aucune vérité historique publique, aucune réconciliation. Les tueurs de masse sont toujours traités comme des héros et fêtés à la télévision. Dans certains endroits, en particulier en Papouasie occidentale, les meurtres politiques continuent.

Ceux qui commettent des crimes contre l’humanité n’hésite pas à commettre des crimes contre la nature. Bien que Joko Widodo semble vouloir arrêter l’incendie, l’impact de son action est limité. Les orientations de son gouvernement sont contradictoires : parmi elles on trouve de nouvelles subventions pour la production d’huile de palme, culture qui provoquera inévitablement de nouveaux incendies dans l’avenir. Certaines grandes firmes de monocultures, sous la pression de leurs clients [entre autres des producteurs de meubles et de produits à base d’huile de palme], ont promis d’arrêter de détruire la forêt tropicale. Les représentants du gouvernement ont réagi avec colère, faisant valoir que cette restriction empêche le développement du pays. Que la fumée des incendies étouffe et assombrisse le pays, que cela ait déjà coûté quelque 30 milliards, est-ce cela qui est comme développement ?

Notre moyens de pression sont faible, mais il y a certaines choses que nous pouvons faire. Certaines entreprises utilisant de l’huile de palme ont fait des efforts visibles pour réformer leurs chaînes d’approvisionnement. Mais d’autres semblent avancer plus lentement et de manière plus opaque. Starbucks, PepsiCo et Kraft Heinz [résultat de la fusion entre Kraft Food et Heinz] en sont des exemples. Dès lors, pourquoi ne pas refuser d’acheter leurs produits jusqu’à ce que vous constatiez des résultats ?

Le lundi 26 octobre, Widodo était à Washington pour rencontrer Barack Obama. Le communiqué officiel émis « a salué les actions politiques récentes du président Widodo pour prévenir et combattre les incendies de forêt » [Widodo a « écourté » sa visite aux Etats-Unis pour se rendre dans la province de Kalimantan]. L’éco-apocalypse qui se déroulait alors qu’ils discutaient n’a pas été mentionné, ce qui fait du contenu du communiqué une plaisanterie.

Les gouvernements ignorent les problèmes lorsque les médias les ignorent. Et les médias les ignorent parce que… eh bien, il y a ici une question avec un millier de réponses possibles, dont beaucoup impliquent le problème du pouvoir. Mais l’une des raisons réside dans l’échec complet de perspectives au sein d’une industrie discréditée dominée par les communiqués de presse des firmes, les séances de photos arrangées et les publicités de mode, où tout le monde semble attendre pour que quelqu’un d’autre prenne une initiative. Les médias prennent de fait une non-décision collective de traiter cette catastrophe comme un non-problème, et nous faisons tous comme s’il ne se passait rien.

Au sommet sur le climat à Paris en décembre [COP21], les médias, pris au piège dans la bulle de la diplomatie intergouvernementale abstraite et le drame fabriqué, couvriront les négociations presque sans référence à ce qui se passe ailleurs. Les pourparlers seront déplacés sur un terrain avec lequel nous n’avons aucun contact décisionnel. Et, quand le cirque se déplace, le silence reprendra. Y a-t-il une autre industrie [que celle de la presse] qui sert ses clients si mal ?

George Monbiot


Publié dans environnement

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