Abstention : paroles de jeunes en banlieue

Publié le par dan29000

L’avis des mecs et des filles de banlieue sur leur abstention

Par Yérim Sar

Journaliste

décembre 17, 2015
 

Les résultats du deuxième tour des élections régionales de dimanche dernier ont vu le FN perdre son pari. Les alliances des partis dits républicains de gauche et de droite avec leurs adversaires de gauche et de droite ont empêché le parti d'extrême droite de remporter la moindre région. Ce qui est une bonne chose, bien sûr. À l'arrivée, sept régions – dont l'Île-de-France – ont été gagnées par l'Union de la droite et cinq par l'Union de la gauche. Mais comme d'habitude, c'est l'abstention qui a remporté la victoire.

Au niveau national, le taux d'abstention a été de 41,59 % ce dimanche. C'est certes en net recul par rapport au premier tour – 49 %, soit un électeur sur deux –, mais il n'y a pas de quoi se féliciter, d'autant que la plupart ont voté par devoir – selon le précepte de « faire barrage au Front National » – plutôt que par droit. Quant aux résultats en banlieue parisienne, ce sont les suivants. Comme d'habitude, nous sommes bien au-dessus de la moyenne niveau abstention :

Seine et Marne : 47 % d'abstention
Union de la gauche : 34,46 % ; Union de la droite : 39,74 % ; FN : 25,8 %

Yvelines : 43 % d'abstention
Union de la gauche : 34,41 % ; Union de la droite : 51,49 % ; FN : 14,1 %

Essonne : 48 % d'abstention
Union de la gauche : 40,89 % ; Union de la droite : 40,9 % ; FN : 18,21 %

Hauts-de-Seine : 43 % d'abstention
Union de la gauche : 39,25 % ; Union de la droite : 52,17 % ; FN : 8,58 %

Seine-Saint-Denis : 54 % d'abstention
Union de la gauche : 52,4 % ; Union de la droite : 32,86 % ; FN : 14,74 %

Val de Marne : 46 % d'abstention
Union de la gauche : 45,95 % ; Union de la droite : 41,46 % ; FN : 12,59 %

Val d'Oise : 44 % d'abstention
Union de la gauche : 40,27 % Union de la droite : 40,37 % ; FN : 19,36 %

D'un point de vue personnel, j'ai voté une seule fois dans ma vie. De fait, j'aimerais beaucoup dire que le ratio votants/abstentionnistes augmentera à la faveur des gentils votants dans les années à venir, mais à bien y réfléchir, il y a peu de chances. Les raisons sont nombreuses. Premièrement, le fait de voter donne aujourd'hui plus l'impression d'élire un maître qu'un représentant qui serait à l'écoute de sa population. Deuxièmement, le nombre incroyable de casseroles et autres procès que chacun des partis traîne derrière lui et qui attestent d'un renoncement à l'idée de responsabilité de la part des hommes politiques français. Puis, l'absence de différence véritable entre les deux gros plus grands partis de droite et de gauche – quand je vote à gauche, j'aimerais voter pour un gouvernement de gauche, ce qui n'est plus le cas. Et que dire de l'action des hommes politiques en banlieue, totalement inexistante. Enfin, les promesses non tenues et la certitude que les élus nous méprisent, que l'on ait voté pour eux ou non. Je peux comprendre le réflexe naturel qui consiste à préférer une pute à un fils de pute, mais de là à faire la leçon aux gens qui s'abstiennent en parlant de « citoyenneté » à tort et à travers et ce, à chaque élection, ça me gonfle.

C'est un constat un peu triste, certes. Mais quand on passe de « voter pour quelqu'un » à « voter pour le moins pire » à carrément « voter contre quelqu'un », ça ressemble quand même à un système tout entier qui devient une parodie de ce qu'il est censé être. Ce qui est peut-être le cas.

Du coup, j'ai demandé à une dizaine d'abstentionnistes habitant la périphérie parisienne pourquoi ils ne votaient plus, comme moi.

 

Djibril, 27 ans, Noisy-Le-Grand, Seine-Saint-Denis.

« Je ne vote plus car j'en ai marre de voter pour des gens qui ne me ressemblent pas. Des gens qui n'ont pas les mêmes problèmes que nous. Ce n'est qu'une mascarade de démocratie qu'on nous propose. J'en marre de devoir voter CONTRE un candidat et j'attends désormais un candidat en lequel je me reconnais pour retourner aux urnes. Tout le monde a peur du FN mais concrètement, ça me fait ni chaud ni froid. La frontière entre les partis est de plus en plus fine. Étant un fils d'immigrés musulmans, ayant vécu sous des gouvernements de gauche comme de droite, j'ai de toute façon été confronté à des situations qui auraient pu arriver sous un gouvernement frontiste.

À mes 18 ans, j'ai voté. J'étais super-fier de pouvoir accomplir cet "acte citoyen" dont on nous parle depuis le début de notre scolarité. J'ai voté lors de toutes les élections jusqu'à ce que je rentre dans la vie active et que je sois confronté aux vrais problèmes de la vie. Là, je me suis rendu compte que les personnes censées nous représenter nous voyaient comme du bétail.
Le compte du vote blanc ? C'est la solution à l'abstention je pense, toutes les personnes comme moi, frustrées politiquement, auront aussi les moyens de s'exprimer. »

Mathilde, 24 ans, Sevran, Seine-Saint-Denis.
« Je n'ai jamais voté de ma vie. Je sais que voter est un devoir moral – et important – mais j'ai l'impression que c'est quelque chose qui ne fera pas avancer les choses tant qu'il n'y aura pas une vraie refonte à l'intérieur des partis politiques français. Que ça soit pour la droite, le FN ou la gauche. Cette même gauche qui est au pouvoir actuellement, qui n'a pas de direction claire et qui se cale sur une politique de droite alors que le peuple français a voté pour lui justement pour l'inverse.

La politique est une question de pouvoir et lorsqu'un parti est au pouvoir, j'ai le sentiment qu'ils font abstraction de ce que souhaite véritablement le peuple. Donc si je devais voter, j'aurais juste l'impression de donner un coup d'épée dans l'eau.

Voter pour quelqu'un "contre le FN", ça revient à voter par défaut. Si la droite se retrouve face à l'extrême droite en 2017, sincèrement, ce sera la même chose – je ne vois que très peu de différence entre les deux. Quant à la gauche, elle suit le mouvement. Le vote blanc ? Il ne me tente pas non plus. »

Jamais je n'aurais cru que le PS allait faire une politique encore plus à droite que l'UMP.

Mohammed, 30 ans, Garges-lès-Gonesse, Val d'Oise.
« J'ai toujours voté à gauche, pour le PS, parce que j'ai toujours choisi à chaque fois le candidat le plus en mesure de gagner face à la droite. J'ai décidé d'arrêter de voter définitivement au lendemain de l'élection de François Hollande, comme la plupart des banlieusards.

Jamais je n'aurais cru par exemple que le PS allait faire une politique encore plus à droite que l'UMP. Je pense sincèrement que le Parti Socialiste ne se rend pas compte des dégâts causés par les promesses non tenues de leur candidat – ils s'en foutent royalement, mais on en reparlera aux présidentielles... En voyant la politique menée tout au long du mandat de François Hollande, on constate qu'il n'y a plus rien qui différencie la droite de la gauche, donc pourquoi se lever pour aller voter pour un parti qui fera la même politique que la droite – voire pire ? J'ai l'intime conviction que cette situation où l'abstention est le 1er choix sera irréversible pour le PS dans les banlieues françaises. Ça me fait mal de le dire mais Sarkozy a plus fait pour les banlieues que la gauche, qui se désintéresse totalement de cette population.

Aussi, j'ai toujours du mal à comprendre comment on peut choisir de voter pour l'extrême droite tout en sachant pertinemment que leur programme délirant est inapplicable. Le seul moyen de le contrer, ça serait de les laisser au pouvoir et voir à quel point ils sont à la rue à tous les niveaux. Il suffit de voir les villes avec à la tête un maire FN, c'est au-delà de l'incompétence – qu'est-ce que ça va être à la tête d'un pays ? »

Baptiste, 23 ans, Chevilly La Rue , Val de Marne.
« J'ai voté aux élections municipales et présidentielles de 2012. Parce que ça me touchait personnellement et j'avais envie et le besoin de m'exprimer dans les urnes. Cette fois-ci, l'argument est simple : les régionales ne m'intéressent pas. Je ne suis pas sûr que cette élection touche beaucoup de jeunes. De surcroît, pour qui voter ? Je pense que beaucoup de jeunes ne croient plus en la politique globale. Quel est notre intérêt ?

J'ai l'impression que les médias en général n'ont pas assez expliqué l'importance des élections. Les événements tragiques récents n'ont pas aidé. Concernant le barrage à l'extrême droite, je ne suis pas certains que les votes changent quelque chose. Oui, ce n'est pas bien d'être abstentionniste, bla, bla, bla. Les gens sont cons, est-ce que ça va changer quelque chose ? Le FN base tout sur la peur de l'autre, de l'immigration. La démagogie, il n'y a rien de mieux de nos jours. Donc, je pense qu'il faut combattre le FN (et les extrêmes en général) en les mettant devant leur programme au lieu de leur laisser une tribune pour faire de l'audience.
La solution serait le vote blanc. J'irais mettre mon papier dans l'urne sans sourciller. C'est un moyen efficace et démocratique pour montrer le mécontentement contre les politiques en place. »

Mehdi, 27 ans, Villemomble, Seine-Saint-Denis
« Je ne m'intéresse pas à la politique. Les mecs en place ont tous un dossier sale sur le dos et ça ne les empêchera pas d'exercer. Ils dépensent plus d'énergie à dire de ne pas voter pour X ou Y qu'à proposer de vraies choses. Ou ils promettent des choses qu'ils ne tiennent pas.

J'ai voté deux fois, pour les seconds tours des présidentielles en 2007 puis 2012.

Faire barrage au FN ? Pour ça il faudrait admettre que 100 % des abstentionnistes ne sont pas pour le FN – or, on n'en sait rien.

Je ne comprends pas pourquoi ils disent que l'abstentionnisme est un truc de fainéant au moment même où il s'agit de boycott, tout simplement. À plus de 50 % d'abstention, ils devraient réfléchir pourquoi c'est si important. »

 

Nicolas, 26 ans, Choisy-le-Roi, Val de Marne.
« Je ne vote pas parce que ça ne m'intéresse pas. J'ai voté pour Cheminade en 2012 parce qu'il voulait se barrer sur Mars, c'est à peu près tout. Le barrage au FN ? Je pense que c'est du cinéma. Les partis s'en servent comme d'un grand méchant loup, un Babadook. Sérieux, il faudrait se forcer à aller voter car des journalistes du XIe nous le disent ? Hum. Si on comptabilisait le vote blanc ? Moi tant que j'aurais des épisodes de Arrow en retard à mater les jours de scrutin, ils pourront aller se torcher avec leurs bulletins, hein. »

Genono, 28 ans, Mantes-La-Jolie, Yvelines.
« Je ne vote pas parce que je ne crois pas du tout aux politiciens. Leur première préoccupation demeure leur mandat. Le bien-être des citoyens, c'est plus que secondaire.

Je n'ai jamais voté de ma vie – j'ai failli me faire virer de mon travail à cause de ça d'ailleurs ; y'avait des élections internes et j'ai poliment décliné. L'idée de faire barrage à l'extrême droite me parle pas du tout non plus, voter pour un voleur à la place d'un raciste... Ceux qui sont au pouvoir actuellement, PS ou la droite à tour de rôle, ne sont pas nécessairement moins racistes que le FN. Jusqu'à preuve du contraire ce n'est pas le FN qui interdit à ma femme d'être accompagnatrice en sortie scolaire parce qu'elle porte un voile. Ce n'est pas non plus le FN qui perquisitionne les mosquées ou certaines associations musulmanes. Si on comptabilisait le vote blanc, franchement je ne pense pas que ça m'inciterait. Faudrait que la situation se présente pour voir si je prendrais la peine d'y réfléchir. À mon avis, pas du tout : le fait de mettre une enveloppe dans une urne, ça me donne de l'urticaire. »

Sérieux, il faudrait se forcer à aller voter parce que des journalistes du XIe nous le disent ? Hum.

Aurélien, 29 ans, Asnières-sur-Seine, Hauts-de-Seine.
« Personne ne m'a donné envie de voter. Et j'estime que ce ne sont pas les hommes politiques qui vont changer ma vie. Je trouve ça plutôt con de croire le contraire. J'ai déjà voté une fois, "Non" au référendum sur l'Union Européenne en 2005, et évidemment celui-ci n'a pas été pris en compte – alors que le Non était majoritaire.

Le fait que tout le monde ait le droit de vote, c'est déjà pas normal pour moi. Y'a quand même énormément de cons, qui vont élire quelqu'un juste parce qu'il a une bonne image. Quelqu'un qui ne comprend rien à la politique, je trouve ça ridicule que sa voix pèse autant que celle d'un autre. Ouais, pas sûr que je sois un grand démocrate. »

 

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