Travailler aux éditions L'harmattan : un témoignage d'une syndicaliste CGT

Publié le par dan29000

 

Marianne travaille depuis 2008 aux éditions L’Harmattan, dans ses locaux du cinquième arrondissement, situés en plein cœur du Paris des libraires. Il y a deux ans, elle a été élue déléguée du personnel et déléguée syndicale InfoCom CGT. Depuis, elle et sa collègue Véronique, déléguée du personnel suppléante également syndiquée InfoCom CGT, subissent un véritable acharnement de la part de leur hiérarchie. Dans cette entreprise familiale de moins de cinquante salariés, la direction ne supporte pas d’entendre leurs voix dénoncer les mauvaises conditions de travail et remettre en cause le management paternaliste. Dans ce témoignage, Marianne revient sur les pressions quotidiennes, la précarité et le harcèlement moral comme méthode managériale.

 

Propos recueillis par Flora Carpentier

 

Un management paternaliste pour museler les salariés

 

L’Harmattan, c’est une petite entreprise familiale de 43 salariés, avec des salaires très bas et aucune reconnaissance professionnelle. Pourtant, la plupart d’entre nous travaille en totale autonomie et devrait avoir un statut de cadre, mais il y a une opacité totale sur les critères internes au regard de la convention collective. Mais ici, ceux qui sont les mieux payés sont les intimes de la maison. Ils bénéficient d’un régime privilégié, pause au café du coin, absence rémunérée alors que tous les autres sont privés de salle de pause, de machines à café, d’aménagement de congés pour concilier vie privée et vie professionnelle. Et puis c’est un management paternaliste, c’est très pervers. D’un côté on vous paye au lance-pierre, d’un autre on vous dit que les petits arrangements financiers sont possibles. C’est terrible, il y a une dépendance très forte qui s’installe. Il y a des collègues qui se sentent très redevables, comme s’ils avaient contracté une dette à vie, alors que leur travail a largement remboursé cette « dette ». Il y a aussi une discrimination raciste. Il y a des collègues qui n’ont jamais pu évoluer, à qui on n’a jamais permis de faire autre chose que de la facturation ou de l’emballage ou dont le statut de cadre n’a pas été reconnu.
Chaque demande d’un salarié est utilisée comme un moyen de pression potentiel sur d’éventuelles revendications. Lorsqu’une demande est acceptée elle ne se traduit jamais par une extension à toutes les personnes pouvant être concernées, il n’y a pratiquement aucune information interne écrite. Le cas par cas est soigneusement entretenu. De la même manière qu’on concède à un enfant quelque chose pour pouvoir le menacer de lui enlever s’il n’obtempère pas.

Une main d’œuvre majoritairement féminine, pour plus de précarité

Les femmes représentent 70% de l’effectif chez L’Harmattan. Pour l’employeur, l’avantage est double : elles sont moins payées que les hommes, et quand elles sont enceintes ou qu’elles doivent s’absenter à cause des enfants, elles ont tendance à culpabiliser. Comme on n’a pas d’accord d’entreprise, l’employeur ne rémunère pas les congés pour enfant -malade. Donc même si on est 70% de femmes, on n’a vraiment droit qu’au minimum. Il n’y a aucune volonté de permettre aux femmes de concilier leur vie privée et leur vie professionnelle. Si on s’absente, il faut qu’on rattrape, ou qu’on maintienne le salaire avec un congé payé. A côté de cela, l’employeur nous impose déjà de prendre 4 de nos 5 semaines de congés en août, à la période la plus chère. Si notre enfant est malade, on a des réflexions. Et nos salaires sont très bas, surtout pour Paris, ça va de 10 à 13€ de l’heure en fonction de l’ancienneté. C’est rien pour des gens qui travaillent en toute autonomie, dont les fonctions créatives sont importantes, et qui ont indéniablement participé à l’amélioration de nos manières de travailler. Nos responsables sont complètement dépassés par l’informatique et le transfert des données, ils ne comprennent plus ce qu’il se passe et sont complètement sourds au dialogue.

Une entreprise où il faut se battre pour faire appliquer le code du travail

Il faut savoir que L’Harmattan est passé en référé en septembre 2013 pour mise en danger des salariés sur des questions d’hygiène. Les sanitaires n’étaient pas nettoyés, alors les bureaux on n’en parle même pas. Il y avait des branchements électriques fait de manière artisanale, avec des multiprises. Les sanitaires ouvraient directement sur les bureaux, ce qui est contraire au code du travail. La sécurité incendie n’était pas respectée, sans blocs de secours ni extincteurs aux normes… Ce sont des vieux locaux dans le 5e arrondissement, avec des plafonds bas, les auteurs qui viennent nous voir aiment bien mais quand on y travaille c’est dur. J’ai un collègue très grand installé dans un recoin, bas de plafond, c’est terrible. Comme ils sont passés au tribunal, ils ont été obligés de se mettre un minimum aux normes, mais cela fait plusieurs années que l’inspection du travail fait des mises en garde dont ils ne tiennent pas compte.

Le harcèlement moral est quotidien

On a toujours des réflexions, le patron passe tous les matins dans les bureaux, il vient nous dire que le chauffage est trop fort ou des choses comme ça. Nous, on demande une meilleure organisation du travail, parce que l’équipe managériale, ce sont trois personnes qui peuvent nous demander des choses en même temps, sans se préoccuper de la charge de travail que cela peut représenter et du stress généré. C’est impossible à gérer pour les salariés. Mais quand on remet en cause cette organisation, ils crient au scandale « mais qui êtes-vous pour… ? ». Et ils font des attaques personnelles. Ma collègue a souvent des menaces de licenciement, ils lui disent qu’elle crée une ambiance détestable dans son équipe. Moi on me dit que je ne comprends rien, en gros je suis débile, je pose des questions stupides. Ils sont dans un déni total de la réalité des salariés. Nous avons des équipes motivées qui ne demandent qu’à pouvoir se former, à faire reconnaître leur travail, et pour l’instant le seul objectif de la direction c’est de continuer une exploitation éhontée des salariés. Nous avons des effectifs en baisse et des charges de travail délirantes. En réalité, ils veulent nous faire payer à tous l’élection d’élus du personnel il y a deux ans, alors que le but est de demander une égalité de traitement et que nos droits à tous soient respectés.

Dans un deuxième témoignage à paraître, Marianne reviendra sur la criminalisation syndicale et la répression qui s’abat contre les syndicalistes CGT. Enfin, un troisième volet dévoilera le secret de polichinelle qui fait toute la réussite de L’Harmattan, premier éditeur français en nombre de titres.

 

SOURCE / REVOLUTIONPERMANENTE.FR

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