Entretien avec l'écrivain-poète italien, Erri de Luca

Publié le par dan29000

Erri de Luca « Notre classe dirigeante sera issue de Lampedusa »

 

Michaël Melinard
Dimanche, 27 Décembre, 2015
Humanité Dimanche
 
 
L'écrivain, poète et traducteur italien a été jugé et acquitté de l'accusation d'incitation au sabotage de la ligne ferroviaire à très grande vitesse LyonTurin. Militant de Lotta Continua dans les années 1970, ancien ouvrier, le Napolitain Erri De Luca, devenu montagnard dans le val de Suse, chante les louanges des migrants, force régénératrice de son pays.
 
 
 
HD. Qu'est-ce qui vous a poussé à devenir écrivain ?
Erri DE Luca. Dès l’adolescence, écrire était une façon de me tenir compagnie. J’ai écrit mon premier récit à 11 ans. Je fais une grande différence entre le moi-même qui lit et le moimême qui écrit. Celui qui lit est une autre personne. Mes écrits ne viennent jamais de choses lues mais toujours de choses vécues. La séparation est totale.
 
HD. Pourquoi écrivez-vous vos livres à la main ?
E. D. L. J'écris sur des cahiers en laissant la page gauche blanche. Je peux ainsi revenir sur ce que j'écris et rajouter des choses. Ma page de gauche est celle qui redresse la droite.
 
HD. Mais pourquoi écrire à la main à l'heure de l'ordinateur ?
E. D. L. J'ai appris dans le siècle où l'on écrivait encore à la main. Vers 30 ans, lorsque j'étais ouvrier, je me suis aperçu que la main allait à la vitesse de la tête. Si j'avais commencé sur ordinateur, jamais je ne serais passé à la main. Il est beaucoup plus rapide. Mais la main a pris de l'importance. Elle est devenue comme le chef d'orchestre, celui qui bat le temps de l'écriture. Elle me permet d'être plus exact.
 
HD. N'est-ce pas la poursuite d'un travail manuel ?
E. D. L. L'écriture n'est pas un travail. Vendre ma force de travail pour un salaire en était un. L'écriture est le contraire. Quand j'étais ouvrier, l'écriture était le petit temps sauvé, parfois quelques quarts d'heure arrachés à la journée. Ils avaient la valeur ajoutée d'un temps de rachat de la journée vendue. Dans mon cas, l'écriture ne peut pas être associée au verbe travailler.
 
HD. Qu'a changé pour vous le fait d'être publié ?
E. D. L. Cela n'a rien changé à ma vie d'ouvrier. J'ai continué 7 ans après la sortie de mon premier livre. Le changement s'est produit au moment où j'ai pu abandonner mon travail et gagner ma vie avec cette imposture. Je suis un imposteur. Quelqu'un qui vend des mots est un imposteur. Je suis bien sûr un imposteur autorisé. Je le suis moins qu'un politicien qui ne vend pas seulement des mots mais des actions c onséquentes. Quand quelqu'un me demande quel métier fais-tu ? Je réponds : « J'écris des histoires. » On me rétorque : « Oui, mais quel métier fais-tu » ? Quand il comprend que je gagne de l'argent en écrivant, il me prend pour un escroc.
 
HD. Comment est né votre engagement ?
E. D. L. J'ai grandi au milieu de livres. À travers eux, je pouvais m'approcher de la moitié du XXe siècle que je n'avais pas connue et qui avait laissé des traces de son passage écrasant dans les vies des personnes, dans celles de mes parents. Je me formais une éducation sentimentale face à l'histoire. Je suis d'une génération d'insurgés. Un peu partout dans le monde, elle a été la dernière génération révolutionnaire du monde. Je me suis retrouvé avec des contemporains dans les luttes. La seule autre possibilité était de déserter. Donc, je suis descendu du trottoir pour aller au centre de la rue avec eux. C'était la convocation d'une génération à laquelle j'ai adhéré. Après, je n'ai pu appartenir à rien d'autre.
 
HD. Que vous inspirent les images de la chemise déchirée du dirigeant d'Air France ?
E. D. L. J'ai été ouvrier. J'ai moi aussi été licencié avec beaucoup d'autres.
J'ai été expulsé de mon lieu de travail, pas parce que nous faisions mal notre travail mais parce que ceux qui nous expulsaient l'avaient mal fait. Être licencié dans cette circonstance, c'est subir une honte, une injustice. En plus, on justifie notre licenciement parce que nous serions superflus.
C'est une honte supplémentaire. C'est mal de revenir à la maison avec une chemise déchirée. Mais c'est pire de revenir à la maison et devoir dire aux enfants et à sa femme qu'on a été renvoyé. Je suis avec ceux qui sont les renvoyés plutôt qu'avec les renvoyeurs.
 
HD. Vous avez été relaxé de l'accusation d'incitation au sabotage. Comment vivez-vous le fait de pouvoir continuer à vous exprimer librement ?
E. D. L. Je n'étais pas inquiet sur mal iber té d'expression. Même condamné, j'aurais continué à défendre mes positions comme je l'ai déclaré spontanément avant le verdict. Ce n'était pas un défi. J'assumais entièrement mon rôle de coupable. Ce verdict encourage les autres. Il me donne une autorisation légale. C'est un effet positif sur l'ensemble de la société italienne qui a suivi ce procès. Des personnes qui n'avaient jamais lu et ne liront jamais une ligne de moi ont apprécié mes arguments. Ce n'est pas une promotion littéraire mais une promotion comme citoyen italien.
 
HD. Quels souvenirs conservez-vous de l'époque où vous étiez ouvrier ?
E. D. L. Je me souviens d'avoir travaillé au marteau-piqueur pour la première fois pour la démolition du vieux stade de Colombes en 1982 . Le patron de l'entreprise a donné des chèques en bois et cessé de payer les ouvriers.
On a passé Noël 1982 dans son bureau. À la fin, l'État français a payé nos salaires. C'était un travail dur mais il a été considéré digne par l'organisation de l'État qui a soutenu les ouvriers. J'ai des souvenirs très précis de cette courte période de moins de deux ans passée en France.
 
HD. Il y avait une différence entre être ouvrier en France et en Italie...
E. D. L. La différence est qu'en France, j'étais le seul Italien. On était tous étrangers de l'Afrique, de la Turquie, de la Yougoslavie. C'était un chaudron de mauvais Français. On apprenait à entendre un français très varié, multicorps, dit par un Slave ou un Algérien. En Italie, j'étais parmi les miens. À l'époque, il n'y avait pas d'étrangers sur les chantiers.
 
HD. Que vous inspire l'arrivée de tous ces gens venus d'ailleurs ?
E. D. L. L'Italie est une espèce depont jeté dans la Méditerranée vers le sud-est, à moitié entre l'Asie et l'Afrique. C'est un pont et un point de passage. Maintenant, on reçoit les gens qui constituent matériellement notre richesse. Ils paient nos retraites. Ils viennent renouveler les forces d'une nation affaiblie. Le pouvoir parlait de vagues d'arrivées. L'emploi du mot « vague » est mensonger. Il ne sert qu'à susciter une réaction de défense. Contre les vagues, la côte met des barrages. Le mot juste est flux. Il ne vient pas à l'idée d'étrangler le flux, cette nouvelle énergie de vies qui vient réanimer les fibres d'une communauté ancienne, qui fait les travaux les plus durs. C'est du bonheur de voir le renouvellement des fibres de mon pays. J'ai commencé à écrire sur cette question en 1997, quand le gouvernement italien avait arraisonné un bateau albanais dans la mer adriatique. Mon engagement a été pour Lampedusa, le centre de la civilisation en Méditerranée. Quand l'Italie a fait des lois pour empêcher les pêcheurs de sauver des vies humaines en les punissant pour immigration clandestine et en séquestrant les bateaux, j'étais à leurs côtés. Ils ont saboté cette loi parce qu'ils ne pouvaient pas s'empêcher de sauver des naufragés.
 
HD. Que vous inspire la thèse du « grand remplacement » ?
E. D. L. Ces thèses n'existent pas encore en Italie. Les États-Unis sont déjà une nation à majorité hispanique.
Sont-ils foutus, moins américains, plus faibles, le dollar est-il moins fort qu'avant ? Au contraire, ils sont plus forts. Ils ont surmonté la crise. La légalisation de millions d'immigrés irréguliers par Obama leur a donné plus d'élan. J'ai prophétisé que nous aurions une classe dirigeante de descendants de ceux qui ont débarqué à Lampedusa.
 
HD. Vous vivez dans le val de Suse. Quel rapport entretenez-vous avec la montagne ?
E. D. L. C'est là où mon corps s'exprime le mieux. J'ai découvert cette capacité à 30 ans. C'est une façon pour le corps de jouir, d'être heureux. La montagne m'offre cette possibilité avec des endroits restés intacts malgré la présence de l'être humain. C'est un désert magnifique. Monter sur une paroi est un acte de liberté. Je monte sur un sommet pour être le plus loin possible du point de départ. Le fait que cet exercice soit inutile apporte de la valeur ajoutée. Nous sommes dans un système où les actes doivent servir à quelque chose. En montagne, cela ne sert à rien et cela me convient très bien.
 
HD. Que représente la ville de Naples dont vous êtes originaire ?
E. D. L. Cette ville a formé mon éducation sentimentale. J'y ai expérimenté la compassion, la colère, la honte, qui sont pour moi les sentiments qui forment une personnalité. C'est une ville de hasards fondée à côté d'un volcan catastrophique, sur une zone sismique. Nous avons une relation de terreur avec la beauté. La beauté n'est pas une décoration, une peinture de fond, c'est une force qui vient du fond de la terre et qui peut se débarrasser de nous à chaque moment sans possibilités de prévisions. Nous avons un sentiment de précarité. Même saint Xavier, le saint protecteur de la ville, est spécialisé dans les éruptions. Même notre sentiment religieux est plus tellurique que terrestre. Mon système nerveux est très napolitain. Je suis prêt à bondir. Je suis aussi indifférent, insensible aux insultes sauf si on m'insulte en napolitain. En italien, je suis invulnérable, c'est comme jeter des pierres sur une ombre. Naples m'a donné son système d'immunité.
 
SOURCE/ L'HUMA

Publié dans lectures

Commenter cet article