Escorte, la vie dans le placard

Publié le par dan29000

Escorte: la vie dans le placard

 

Publié le 3 Janvier 2016

 

Escorte: la vie dans le placard

La prostitution, j'ai l'impression que ça m'a toujours un peu trotté dans la tête. Ça m'intriguait.

C'était pas la seule chose qui m'intriguait, cela dit. J'ai toujours été attirée par les trucs un peu marginaux, les chemins de vie qui sortaient de la norme. J'ai exercé pas mal de métiers différents, parfois juste parce que j'avais l'opportunité de les tester.

Mais donc, j'avais une image un peu simpliste et idéalisée de la prostitution. Être escorte, dans mes fantasmes, je voyais ça comme le summum de l'indépendance, de l'audace et de la liberté. Ça sentait le danger, mais l'émancipation, aussi (et j'avais bien besoin de m'émanciper). Et puis voilà, il y avait un truc qui grattait par là-bas, ça me titillait d'aller vérifier moi-même. Voir ce que ça me faisait. Voir si les légendes étaient vraies.

Sauf qu'à l'âge où j'ai voulu me lancer en tant qu'escorte pour la première fois (et où j'ai failli le faire), j'ai rencontré un mec, qui est rapidement devenu « mon mec ». Je suis donc devenue « sa meuf » et c'était hors de question que « sa meuf » couche avec d'autres personnes que lui (surtout pas pour de l'argent, non mais, faut pas déconner, on est des genTEs respectables, nous).

Alors au lieu de devenir une escorte à ce moment-là, je suis devenue une copine rangée, de plus en plus rangée, au fur et à mesure que notre relation devenait de plus en plus toxique. Avec le recul, je crois que j'ai voulu me prouver à moi-même que je pouvais le faire : avoir un copain, comme tout le monde, une vie sentimentale et sexuelle conventionnelle au possible. Être normale, comme touTEs ces genTEs normauxLES. Avoir une relation monogame et exclusive qui marchait bien, puisqu'elle durait longtemps. Prouver au monde que quelqu'unE était capable de me supporter sur le long terme (parce que quand quelqu'unE est capable de te supporter sur le long terme, c'est THE preuve que t'es fréquentable, hein). J'ai vu ça comme un chemin vers le bonheur simple. L'entrée dans la normalité.

Sauf que pour cet homme, je n'étais jamais assez bien, jamais assez jolie, jamais assez drôle, jamais assez intelligente. Il me dictait la vie que je devrais avoir, la copine que je devrais être : celle qui essaie, en permanence, d'être parfaite, et de l'aimer comme il le méritait : parfaitement. Et puis il soufflait le chaud et le froid.

De plus en plus, j'essayais de me conformer à ses attentes, me confrontant à l'échec de n'être jamais assez aimante, jamais assez dévouée, jamais assez attirée par lui. De le faire souffrir, vilaine que j'étais. Sans-cœur, même. Incapable de me conformer.

Il avait des attentes physiques inatteignables. Tu es tellement belle, mais tu serais encore tellement plus belle si t'étais épilée en permanence, avec des seins refaits, avec une autre garde-robe, si tu te maquillais et que tu portais des talons. Là, tu serais une vraie bombe. Pour le moment, tu n'est qu'un brouillon, mais je vais faire de toi une œuvre d'art. Il suffit juste que tu suives mes conseils.

Parce que voilà, mon style, dans ma vie de tous les jours, se situait quelque part entre l'adolescente timide et la randonneuse allemande. Si j'avais pu, j'aurais passé ma vie toute poilue, dans un pyjama urbain, une sorte de combi-polaire-dinosaure que je changerais quand, vraiment, elle serait trop couverte de trous et de taches. Des fois, je mettais une jupe et (soyons fous) un peu de mascara, mais uniquement quand c'était jour de fête, hein, faut pas pousser.

Alors voilà, pour « mon mec », j'étais jamais assez féminine, jamais assez belle. Mais en même temps, quand je me « faisais belle », je l'étais trop : tous les autres hommes devenaient une menace. Sa jalousie possessive était justifiée. D'ailleurs, selon lui, tous les hommes qui s'intéressaient à moi le faisaient forcément parce qu'ils voulaient me baiser (pourquoi s'intéresseraient-ils à moi, sinon, hein, pourquoi?)

J'ai commencé par perdre le peu de confiance que j'avais en moi. Puis j'ai perdu mon sourire. Puis j'ai perdu du poids. Puis j'ai failli perdre mes amiEs, à force de ne plus les voir. Et un jour j'ai été obligée, pour mon équilibre, d'ouvrir les yeux : il fallait que je me barre au plus vite.

J'ai pris quelques affaires et je me suis taillée, un mardi après-midi. Je ne suis jamais revenue, malgré son chantage, sa manipulation, ses supplications, mais aussi ses insultes, sa violence. J'avais vraiment l'impression d'avoir échappé à un truc grave. Je me rappelle la première semaine qui a suivi la rupture : la liberté. Liberté de ne plus devoir répondre aux messages, dire où j'étais, avec qui. Liberté de ne plus me sentir obligée de lui dire que je l'aimais. Liberté de m'endormir seule dans un lit, enfin. C'était comme une grosse bouffée d'air frais après être restée enfermée à l'intérieur pendant trop longtemps.

Et du coup, une des premières choses que j'ai faites, c'est ça : postuler dans une agence d'escortes. Sauter le pas, enfin, après tant d'années à ne pas pouvoir le faire. A ne pas avoir l'autorisation de le faire, autorisation censée être accordée par mon mâle attitré. Mais là, j'avais plus de mâle attitré.

Puis j'avais un peu peur, j'avais plus d'appart, j'avais plus de repères. Ça me semblait être la solution pratique, la solution de facilité. Au fond de moi, je savais que c'était maintenant ou jamais. Qu'il fallait que je le fasse tant que j'étais dans cette période un peu folle et déterminée de post-rupture, tant que je me sentais libre de le faire, tant que j'osais.

Puis tout s'est enchaîné tellement vite. A mon premier rendez-vous, j'avais l'impression de faire un truc complètement dingue. D'être l'agent 007 en mission secrète. Habillée en tailleur, là, dans cet hôtel, comme une actrice dans mon propre film, j'avais l'impression de faire un truc sacrément aventureux, et excitant, dans tous les sens du terme. J'étais enthousiaste, mais un peu nerveuse aussi, je transpirais grave des aisselles et je me demandais si il allait le remarquer et si ça allait être la honte. J'avais peur de pas y arriver, ou de pas être à la hauteur, assez belle, assez coquine, assez high class, assez… parfaite. Mais en même temps, j'avais vraiment hâte.

Mais donc, assise là à transpirer du dessous des bras, je l'ai vu débarquer, mon tout premier client, celui par qui j'allais devenir une pute, une vraie, une professionnelle. Et je me suis dit :

« Ah ben putain. Ça va être facile, en fait ».

Parce qu'il était franchement pas moche, et qu'il avait l'air sympa. Et en effet : c'était facile. C'était pas plus dur que de coucher avec n'importe qui d'autre, en fait. Avec la satisfaction qu'au moins, avec celui-là, j'aurais pas besoin de gérer l'après. Qu'il tomberait pas amoureux de moi. Qu'on savait touTEs les deux pourquoi on était là.

Je suis sortie avec un sourire pas possible, limite je sautillais. Dans ma poche, je sentais ce paquet de billets et j'avais l'impression de l'avoir bien mérité, que j'avais bien fait ça. J'étais fière de moi. J'avais fait un truc toute seule, j'étais indépendante, j'étais capable de me débrouiller sans l'aide de personne. Ça sentait la liberté.

Je suis rentrée, il y avait un pote dans le salon, il m'a demandé si le boulot s'était bien passé (vu que du coup j'ai inventé un faux boulot). J'ai dit oui, en riant intérieurement, en pensant « si tu savais ce que j'étais en train de faire il y a à peine une demie-heure... »

C'était l'aventure, c'était un peu jouissif quoi. J'avais un truc secret, rien qu'à moi, qui me faisais me sentir confiante, valorisée.

Ce qui était marrant, c'est que vu que je pouvais pas vraiment aller aux rendez-vous en pyjama-combi, avant mes passes, je me métamorphosais de la tête aux pieds. Ce qui me prenais parfois plus de temps que la passe en elle-même… Et malgré tout, je restais l'escorte un peu « bio nature » de l'agence, celle à qui les clients répétaient que « toi, au moins, on voit pas que t'es escorte » (parce que oui, les clients aiment se payer des prostituées qui ne ressemblent pas à des prostituées. Vu que eux pensent être des clients qui ne ressemblent pas à des clients. Bref).

Mais donc en fait, je me suis rendue compte que je me préparais un peu comme mon ex aimait que je me prépare. Sauf que là, j'étais payée pour ça. Là, quelqu'un reconnaissait que le fait de me doucher-épiler-coiffer-maquiller-porter-de-la-lingerie-m'habiller-dans-des-habits-chics, que le fait de me conformer aux critères de beauté de la société, c'était un sacré putain de boulot, qui méritait un sacré putain de salaire. Que c'était pas juste un truc que toutes les femmes devraient faire, uniquement parce qu'elles sont femmes. Que c'était un travail difficile, usant en temps, en argent et en énergie. Que c'était pas un dû.

C'était plus un truc obligatoire : c'était un choix professionnel stratégique, un effort que je faisais dans un but précis, pour une durée déterminée. Ça m'a paru vachement mieux, vu que ça voulait dire que je pouvais ne plus en avoir rien à foutre hors boulot, et que je pouvais devenir joyeusement, pendant 90 % de mon temps, le yéti en combi-dinausaure que j'avais toujours rêvé d'être.

Au fur et à mesure, je me suis rendue compte que certains mecs voulaient me payer juste pour me donner du plaisir. Juste pour me voir jouir. Ou juste pour parler, débattre, manger un truc, boire du vin. Qu'en fait, contrairement à ce que mon ex me disait, les hommes, même quand ils me payaient pour, ne voulaient pas tous juste « me baiser » (ce qui, dans la bouche de mon ex, voulait surtout dire "profiter de moi"). Certains de mes clients me traitaient dans l'intimité avec beaucoup plus de respect que certains ex-partenaires dans ma vie privée.

La rupture m'allait bien, j'ai repris confiance en moi, doucement. Je valais quelque chose, ce qui était mieux que valoir rien. J'avais des droits, notamment celui de poser mes limites. J'osais de plus en plus émettre un « non » clair et audible à quelque chose que je ne souhaitais pas faire, d'abord avec les clients (parce que c'était plus simple), puis avec celleux qui partageaient ma vie dans le privé. Vendre du sexe m'a fait prendre conscience que je n'avais aucune obligation d'en donner, si je ne le souhaitais pas.

J'ai découvert qu'en fait, le travail du sexe, c'était pas nouveau pour moi. La seule nouveauté était que je me faisais payer pour ça. Mais que finalement, ça restait du sexe. J'ai pu tester des trucs que j'aurais jamais pu tester dans le privé, il y a des fois où je me suis vraiment bien amusée. Où j'ai fait de belles rencontres, autant du côté des clients que du côté de des collègues.

Parfois, c'était cool, parfois, ça l'était moins. Quelques fois, je suis sortie en colère, honteuse, ou découragée. Ça a remis en question mes préjugés sur le travail du sexe, ma vision idéalisée. Je suis devenue plus réaliste. Mais dans l'ensemble, je sais pas, ça me plaisait, c’était la surprise à chaque fois.

Être escorte me faisait plutôt du bien, en fait. Mais voilà : c'était un truc secret. Si je voulais pas que ça se sache, ben fallait pas en parler. J'avais peur de devoir me justifier en permanence, moi qui n'étais même pas toujours sûre de pourquoi je faisais « ça », de pourquoi j'aimais me transformer en BeautéConforme™ et vendre du sexe à des hommes riches, moi dont la vie de bohème se situait aux antipodes du luxe et des hôtels avec étoiles.

Je savais juste que ça me plaisait, que globalement, je trouvais ça plutôt fun et sympa – en tous cas plus fun et plus sympa que d'autres métiers. C'était le meilleur rapport effort-salaire à mes yeux, disons. Et surtout, c'était mon indépendance, tant face à mon ex que face à ma famille.

Parce qu'en tant que gosse de riches, je pourrais ne pas être escorte. Sauf qu'en tant que gosse de riches incestueuxSES, ben l'argent de ma famille a toujours pué la merde et même si il était là, bien réel, preuve que j'avais pas besoin d'être escorte pour subvenir à mes besoins, ben j'avais besoin de me prouver à moi-même que j'étais capable de m'en passer.

En fait, le prix à payer pour cette sécurité financière aurait été de rester en bons termes avec mes agresseurSEs. D'être reconnaissante de leurs « cadeaux », de leur faire les yeux doux. D'être dépendante d'elleux, ce qui craint pas mal.

Alors devenir escorte, surtout au début, m'a un peu donné des ailes, je me suis réapproprié ma vie, ma sexualité, mon corps. Mais c'était hors de question de le dire. J'ai commencé à mentir un peu tout le temps, sur des petits trucs, mais à force, ça fait beaucoup de petits mensonges. Pourquoi tu te fais pas de tatouages, alors que t'as envie ? Pourquoi t'arrêtes pas ce boulot chiant où tu dois t'habiller en poule de luxe ? Pourquoi tu prends une douche chaque fois que tu rentre dudit boulot ? Et ça va, tu t'en sors financièrement ? Pourquoi t'as de la lingerie chère, là, dans un coin ? Pourquoi tu veux pas qu'on retire la capote, même si on a fait les tests ? Pourquoi t'as toujours de l'argent alors que t'as jamais de boulot bien payé ? Et tu fais quoi, en ce moment ? Tu bosses où, avec qui ?

Je m'inventais une vie, ou alors je mentais par omission. Surtout dans les débats sur la prostitution… J'hésitais entre donner mon avis et risquer de me faire griller, ou me taire alors que je fais partie de ces « premierEs concernéEs » dont personne, bizarrement, n'entend jamais parler.

A force de mentir, parfois, j'ai l'impression que mon double prend le pas sur ma vie. Alors que pourtant, dans ma tête, c'est tellement séparé. La plupart du temps, j'y pense même pas. A force, c'est devenu vraiment juste un travail, auquel je ne penses que lorsque je vais travailler. Mais voilà, les autres posent des questions. Même en restant évasive, parfois, il faut bien répondre. S'enfoncer toujours un peu plus dans le mensonge, en me demandant si tout ça est réversible. Réparable. Quels mensonges illes me pardonneront, le jour où illes l'apprendront.

En fait, c'est ça qui a failli me faire craquer, me faire tout arrêter : l'obligation de mentir à tout le monde. Parce que j'ai peur de devenir « la pute », cette fille, là-bas, que sisi, je te jure, elle baise avec des mecs pour de l'argent. Que pfoua, c'est trop dégueu. Que c'est qu'une connasse vénale, ou une pauvre fille perdue, d'ailleurs, avec tout ce qu'elle a vécu, pas étonnant qu'elle soit tordue. Personne pourrait être amiE avec une fille pareille, encore moins partager son intimité. Baiser avec une pute, c'est la honte, et en tomber amoureuxSE, encore plus.

J'ai eu peur, et j'ai toujours peur, de me taper cette étiquette. D'être marquée au fer rouge. De ne plus jamais pouvoir revenir en arrière, d'être obligée de me confronter aux genTEs qui, en permanence, s'imagineront ma sexualité avec une curiosité avide et dégoûtée. Qui me réduiront à cette seule partie de moi : Decade, la pute.

J'ai pas envie d'avoir à me justifier. « Pourquoi tu fais ça alors que t'en as pas besoin financièrement ? Alors que tu pourrais faire autre chose ? Pourquoi t'infliges à ton entourage d'être pote avec une pute, ou amoureuxSE d'une pute ? Pourquoi t'arrêterais pas, ça serait tellement plus simple pour tout le monde, si t'arrêtais. Pourquoi c'est si important pour toi de coucher avec plein de genTEs ? T'es une salope égoïste ou quoi ? Ou alors c'est pour l'argent ? Mais du coup, t'es une connasse de matérialiste ou quoi ? Est-ce que c'est à cause de ton passé ? Est-ce que c'est parce que t'es traumatisée ? Tu donnes un pourcentage de ce que tu gagnes à quelqu'unE d'autre, mais c'est pas immoral ça ? C'est pas anti-féministe ? C'est pas contraire à tes principes ? Comment tu justifies ça ? Vas-y, on sort les pop-corns et on te regarde te débattre dans la boue face à nous »

Je les entends déjà. Je sens déjà leurs regards. Je vois déjà les portes se fermer, les dos se tourner. Les pervers se réveiller et essayer d'en profiter. Les rieurSEs s'emparer de la nouvelle. Et surtout, la blessure et l'incompréhension dans les yeux de celleux que j'aime.

Et j'ai pas envie de forcer mon entourage à prendre position pour ou contre moi, à me défendre face à leurs propres amiEs, j'ai pas envie de les mêler à un truc qui risquera, pour elleux aussi, d'être lourd à porter. Si je me sens capable moi-même de résister à tout ça, je me sens beaucoup moins capable de les entraîner malgré elleux dans la tempête.

Je peux vous assurer, même si ma première fois, à l'hôtel, je transpirais sous les bras, mon angoisse, c'était rien, mais alors rien du tout, comparé à l'angoisse que j'ai à l'idée de sortir du placard.

Et en même temps, j'ai hâte.

Parce que j'aimerais tellement le dire, le crier sur tous les toits, que la réalité du métier, c'est pas nécessairement ce qu'illes imaginent. Souvent, je me dis « si seulement les genTEs savaient... » Mais voilà, les genTEs ne sauront pas, vu que les putes, on est nombreuxSES à devoir rester enferméEs dans nos placards, à cause de cette société qui nous stigmatise et nous rejette.

Cette société qui ne veut pas entendre les premierEs concernéEs, mais plutôt les médias sensationnalistes, qui ne donneront jamais qu'une vision soit exagérément glauque, soit exagérément glamour des métiers du sexe. Cette société qui voudrait que nous ayons un avis tranché sur notre travail : soit je l'adore, soit je le déteste, et qui, du même coup, nous empêche d'en soulever les problèmes pour améliorer nos conditions, au risque de s'entendre dire « bah si t'es pas contentE, t'as qu'à changer de métier. Ça serait tellement plus simple pour toutE le monde si tu changeais de métier ».

Il fallait t'y attendre. C'est normal, d'être stigmatiséE. C'est normal d'être rejetéE, insultéE, harceléE. Finalement, tu l'as bien cherché, non? C'est un choix. Faut bien "assumer".

Alors un jour, il faudra que je le dise, que je sorte de ce foutu placard, avant que quelqu'unE d'autre n'enfonce les portes à ma place… Parce que tous les jours, je me demande.

« Est-ce qu'aujourd'hui va être le jour où je me ferai dénoncer ? Est-ce que je vais me faire griller ? ». Tous les jours, je me demande si aujourd'hui, je serai démasquée, si l'étiquette va se poser, si je vais devoir me préparer à me justifier, a expliquer en boucle pourquoi je fais ça, essayer de prouver que mes raisons sont de bonnes raisons, que je suis mentalement équilibrée, supporter les regards méfiants, jugeants ou dégoûtés.

Alors oui, des fois, coucher avec des mecs que j'apprécie pas contre de l'argent, c'est dur, et des fois, j'aimerais pouvoir en parler librement. Mais justement, je peux pas en parler librement à cause de ce stigma social qui pèse sur les postituéEs, et qui, jour après jour, m'empêche d'être moi-même aux yeux des autres, sous peine de finir épinglée « pute ». Qui jour après jour, m'enfonce un peu plus dans le mensonge.

Vous voulez nous aider ? Il faudra bien finir par nous écouter sans nous demander de nous justifier, de prouver qu'on exerce ce métier pour les « bonnes raisons ».

Parce que voilà, le jour où je sortirai du placard, il y aura une question à laquelle j'aurai pas forcément envie de répondre : « Pourquoi tu fais ça ? ». Parce que, vous voyez, la plupart du temps, c'est pas une réponse que mon interlocuteurRICE attendra de moi : c'est une argumentation bien rodée, une justification que j'ai de bonnes raisons d'être travailleuse du sexe, par A+B.

Le travail du sexe existe, point, et touTEs les travailleurSEs du sexe ont leurs bonnes raisons de vouloir continuer à l'exercer, ou de vouloir arrêter. Le problème il est pas là. La question, c'est pas de savoir si les prostituéEs se prostituent pour les bonnes raisons, si la prostitution c'est bien ou mal, moral ou pas moral (ça serait un peu comme se demander si le couple est bien ou mal). La question c'est : les travailleurSEs du sexe sont là, on existe, et concrètement, dans la vie de tous les jours, c'est quoi les problèmes auxquels on se confronte ? Et comment essayer de les régler ?

Alors il faudra bien nous écouter sans parler à notre place, sans faire de nous les arguments de vos thèses philosophiques, vos cartes joker à sortir pendant les débats pour appuyer vos avis tranchés. Arrêter de faire de notre bonheur ou notre malheur les preuves indiscutables pour vous situer dans un « pour » ou « contre » le travail du sexe. Il faudra bien nous écouter sans nous demander de rentrer dans vos cases : victime ou vénale, perduE ou manipulateurICE, par besoin ou par plaisir, oppriméE ou émancipéE, heureuxSE ou malheureuxSE, pour ou contre la prostitution.

Parce que sinon, on pourra jamais sortir du placard... Or, nous sommes touTEs le/la proche de quelqu'unE. Peut-être même unE de vos proches, tapiE dans l'ombre, là, qui n'ose pas vous en parler, de peur de se faire juger, d'entendre de votre bouche qu'ille n'a que deux choix disponibles : aimer ça ou arrêter.

Rédigé par Decade

==================

 

Merci à Decade pour son autorisation de publication, Danactu est tout à fait en adéquation avec cet article.

 

Dan29000

 

 

Publié dans actualités

Commenter cet article