Imerys, l'entreprise française accusée de polluer en Amazonie

Publié le par dan29000

Une entreprise minière française accusée de semer la désolation en Amazonie

 

par Olivier Petitjean

 

Imerys, une entreprise française spécialisée dans les métaux industriels, exploite des mines de kaolin en plein cœur de l’Amazonie. Ses activités y entraîneraient une pollution endémique des ressources en eau, forçant les communautés à l’exil.

 

Au Brésil, l’Amazonie ne se meurt pas seulement de la déforestation, des grands barrages hydroélectriques ou de l’expansion de l’élevage industriel et des plantations de soja. Elle subit aussi, bien qu’on en parle moins, les effets de l’industrie minière. On y exploite déjà de la bauxite, nécessaire pour produire l’aluminium, ainsi que du manganèse ou encore du kaolin. Ce dernier minerai est utilisé notamment pour la production de papier, de dentifrice, de cosmétiques et autres produits de la vie quotidienne. C’est l’une des spécialités de l’entreprise minière française Imerys, qui possède deux mines contiguës et une usine de transformation du minerai dans l’État amazonien du Pará.

Une série d’incidents survenus au printemps 2014 illustrent les risques que ces activités minières font peser sur les communautés et l’environnement de l’Amazonie [1]. Des eaux usées issues de l’extraction et de la transformation du kaolin se sont déversées dans les cours d’eau locaux, qui sont devenus tout blancs, et impropres à tout usage pour des milliers de personnes. Imerys n’a reconnu qu’une seule fuite d’eaux usées, de faible ampleur. Les riverains et les autorités judiciaires évoquent quant à eux au moins six déversements de substances toxiques, survenus entre le 6 et le 19 mai 2014. Le ministère public fédéral et de l’État du Pará ont initié des procédures contre Imerys. La justice a temporairement interdit à la firme minière française d’utiliser le bassin de décantation à risque et l’a forcée à approvisionner les résidents affectés en eau potable et en nourriture.

Pollutions à répétition

Pour les riverains, ces incidents n’avaient rien d’inédit. L’une d’eux, interrogée par RFI, déclare que « les gens ici savent que lorsqu’arrivent mai ou juin, il y a un déversement de rejets miniers dans l’eau (…). L’impact est généralisé : sur l’agriculture, la pêche. Le poisson, qui est notre plus grande richesse, est contaminé. » Selon une universitaire de l’Université fédérale du Pará, les bassins de décantation d’Imerys sont en terre, et non en ciment comme l’exige la réglementation, ce qui augmente les risques de fuites dans l’environnement. En juin 2007, déjà, avait eu lieu un important déversement d’eaux usées dans les cours d’eau alentour suite à la rupture d’un réservoir. L’administration brésilienne avait alors contraint la firme française à cesser ses opérations pendant un mois et à verser une amende de plusieurs millions de réais. Mais les riverains se plaignent aujourd’hui que les promesses d’amélioration brandies alors par Imerys pour reprendre ses opérations n’ont jamais été tenues.

Un groupe d’universitaires et de militants brésiliens s’est rendu dans la zone il y a quelques mois (lire leur témoignage dans son intégralité ici en anglais), et y a trouvé des communautés désertées par la plupart de leurs habitants, dont les sources d’eau sont contaminées par les métaux lourds, et qui se font livrer de l’eau potable en attendant de recevoir une compensation financière qui ne viendra sans doute jamais. « Imerys prétend avoir acheté la terre où ces gens vivent depuis des décennies – en profitant d’irrégularités dans l’accès à la terre et à la propriété foncière – et refuse dès lors de verser une compensation. La communauté est cernée par des usines industrielles d’une part et par un barrage de rejets miniers d’Imerys de l’autre. Des piles de coke utilisée pour la transformation de l’aluminium pouvaient être aperçues à quelques mètres des maisons. »

Des industries polluantes au milieu de l’Amazonie

Le kaolin extrait dans les mines d’Imerys est acheminé via deux canalisations plusieurs dizaines de kilomètres au nord vers l’usine de transformation que possède le groupe dans la ville de Barcarena, à quelques kilomètres de Belém. Cette cité s’est transformée au fil des années en une zone de concentration d’industries extrêmement polluantes. On y trouve notamment une raffinerie et une fonderie d’aluminium, propriétés du groupe norvégien Norsk Hydro, et une usine sidérurgique. Toutes se sont installées là attirées par les conditions avantageuses offertes par le gouvernement brésilien. Dans les années 1970, à l’époque de la dictature, les dirigeants du pays ont fait construire le barrage de Tucuruí – l’un des plus grands au monde - pour alimenter en électricité bon marché les usines de la zone. Aujourd’hui encore, ces industries – y compris Imerys – bénéficient d’incitations fiscales très généreuses pour poursuivre leurs activités, au nom du « développement » et de l’impératif d’exporter des matières premières.

« La forte concentration de ces industries a fait de la région une "zone sacrificielle" pour les populations locales. (…) Trois décennies d’industrie à Barcarena ont entraîné une augmentation rampante de la population en raison de l’arrivée de migrants en quête de travail, ainsi qu’une sévère dislocation des peuples traditionnels et des populations rurales qui ont été poussés vers des zones urbaines de type bidonville. » Selon les militants et universitaires qui se sont rendu sur place, malgré la présence à Barcarena de grandes multinationales comme NorskHydro ou Imerys, 30% de la population de Barcarena vit sous le seuil de pauvreté, seulement 14,9% des ménages ont accès à l’assainissement, et la violence et la prostitution règnent aux abords des usines.

Avec un chiffre d’affaires de 3,7 milliards d’euros en 2014, Imerys est spécialisée dans les métaux industriels. Son principal actionnaire n’est autre que le Groupe Bruxelles Lambert, également actionnaire d’Engie, Total et Lafarge, et propriété conjointe de l’homme d’affaires belge Albert Frère et de la famille canadienne Desmarais. L’entreprise minimise les impacts négatifs de ses activités sur l’environnement et les riverains [2], en faisant valoir que le kaolin n’est pas toxique. Les produits utilisés pour son traitement, qui forment l’essentiel des déchets miniers, le sont bien, et plusieurs études scientifiques ont détecté la présence de métaux lourds dans les cours d’eau et les nappes phréatiques.

Le spectre d’une nouvelle catastrophe minière

Il y a quelques semaines, le Brésil était frappé par l’une des plus importantes catastrophes écologiques de son histoire, suite à la rupture de plusieurs barrages retenant des déchets miniers toxiques, propriétés de l’entreprise Samarco (lire notre article). Tout le bassin du Rio Doce jusqu’à l’océan s’en est trouvé contaminé, et l’État brésilien poursuit les deux propriétaires de Samarco, les géants miniers Vale et BHP Billiton, pour couvrir une facture qui devrait s’élever à plusieurs milliards de dollars.

Suite à la catastrophe, les autorités brésiliennes ont passé en revue les barrages de déchets miniers du pays et en ont identifié plusieurs qui posaient des risques similaires à ceux de Samarco et dont les propriétaires n’avaient pas fourni à l’administration les plans d’urgence de rigueur. Selon le quotidien brésilien O Globo, les trois barrages miniers d’Imerys dans le Pará figurent dans cette liste. Malgré un passif d’incidents environnementaux à répétition, Imerys n’a pas pour autant cessé ses activités pour vérifier la fiabilité de ses barrages - « parce que la loi ne l’y oblige pas », ont expliqué ses représentants au Globo. L’entreprise française assure avoir investi ces dernières années pour renforcer la sécurité de ses barrages, et avoir élaboré un plan d’urgence pour les riverains. Mais elle refuse de le communiquer.

Olivier Petitjean

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Photo : Divulgação / MPF

[1Nous avons sollicité les réactions d’Imerys dans le cadre de la préparation de cet article, mais l’entreprise n’a pas souhaité répondre à nos questions.

[2Dans son Rapport de responsabilité sociale 2014, elle évoque de nombreux programmes dans le domaine de la santé, de l’éducation et de la formation, ainsi que des investissements dans les « systèmes locaux de distribution d’eau et d’électricité », « l’acquisition d’un bateau pour les pêcheurs » et des ordinateurs offerts en cadeau aux écoles.

 

SOURCE / MULTINATIONALES.ORG

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