La médiocratie, Alain Deneault, chez Lux éditeur

Publié le par dan29000

Un peu partout dans le monde, règne la médiocratie. Vaste sujet passé au scanner par le philosophe Alain Deneault, dans son nouvel essai intitulé La médiocratie, chez Lux éditeur. Un ouvrage dynamique qui échappe tout à fait à ce qu'il nomme, à juste titre, la révolution anesthésiante.

 

Alain Deneault, docteur en philosophie enseigne la pensée critique en science politique à l'Université de Montréal. Auteur de Noir Canada en 2008, Paradis sous terre en 2012 et de Gouvernance. Le management totalitaire en 2013 chez Lux éditeur, analyse avec justesse et finesse comment les médiocres ont pris le pouvoir. Il ne manque pas d'épingler la notion si tendance, de gouvernance, un terme issu de l'entourage de Thatcher : appliquer aux services publics les méthodes de gestion des entreprises. En France, le meilleur exemple serait les nombreuses réformes de notre système de santé, avec la mise en place de l'Agence régionale de santé (ARS) première étape de la privatisation des structures hospitalières. Les patients devenant des clients. Idem dans les services publics territoriaux, les usagers d'une médiathèque perdant leurs statuts d'abonnés, pour aussi se transformer en clients.

 

Dans les universités, elles aussi en voie de privatisation, les entreprises siègent aux conseils d'administration, et doivent donc enseigner en fonction des futurs besoins de ces structures patronales. Modeler les jeunes cerveaux, sur le mode du PDG de TF1 et de son fameux Temps de cerveau disponible. Abandonner le sens critique, penser mou, agir consensuel, rentrer dans des cases, règne mortifère des experts de l'expertise, pour paraphraser Godard. Mesurez donc vos passions, le robinet d'eau tiède coule un peu partout. Si le nombre de chaînes de télévision augmente avec la TNT, la qualité baisse, et parfois atteint des gouffres insondables avec Cyril Hanouna.

 

Si parfois le lecteur français peut se trouver en léger décalage, il pourra transposer du Québec à l'hexagone. Sur tous les terrains, toutes les formes de médiocrités font rage, en politique, en cinéma, dans l'art, relire notre récent article sur le film La ruée vers l'art où l'argent a pris les commandes, la spéculation dirigeant presque le marché. Car le point commun de l'envahissement exponentiel de cette médiocratie ambiante est bien l'argent et ce que l'auteur nomme l'économie cupide. Ultime exemple en France, la récente polémique entre le premier ministre Manuel Valls s'égarant dans un discours où il attaqua avec violence les sociologues. Les réactions furent nombreuses et salutaires.

 

Les ultimes pages de ce bel ensemble de textes sont consacrées à la résistance. Savoir dire non. Alain Deneault convoque Aristote, Camus ou Rosa Luxembourg. A notre tour d'altérer fondamentalement le régime établi. Cultiver les Carrés rouges, Occupy, les Printemps... Un livre tout à fait vivifiant, en forme d'antidote à la médiocratie.

 

Dan29000

 

La médiocratie

Alain Deneault

Lux éditeur

C.P. 60191,

Montréal(Québec)H2J4E1
tél. (514) 521.5499 fax. (514) 521.4931

224 p / 2015 / 15 euros

Collection Lettres libres

Diffusion/ Distribution Harmonia Mundi

 

Le site de l'éditeur

 

Entretien avec l'auteur

 

EXTRAIT :

 

 

 

Rangez ces ouvrages compliqués, les livres comptables feront l’affaire. Ne soyez ni fier, ni spirituel, ni même à l’aise, vous risqueriez de paraître arrogant. Atténuez vos passions, elles font peur. Surtout, aucune « bonne idée », la déchiqueteuse en est pleine. Ce regard perçant qui inquiète, dilatez-le, et décontractez vos lèvres – il faut penser mou et le montrer, parler de son moi en le réduisant à peu de chose : on doit pouvoir vous caser. Les temps ont changé. Il n’y a eu aucune prise de la Bastille, rien de comparable à l’incendie du Reichstag, et l’Aurore n’a encore tiré aucun coup de feu. Pourtant, l’assaut a bel et bien été lancé et couronné de succès : les médiocres ont pris le pouvoir.

La principale compétence d’un médiocre ? Reconnaître un autre médiocre. Ensemble, ils organiseront des grattages de dos et des renvois d’ascenseur pour rendre puissant un clan qui va s’agrandissant, puisqu’ils auront tôt fait d’y attirer leurs semblables. L’important n’est pas tant d’éviter la bêtise que de la parer des images du pouvoir. « Si la bêtise ne ressemblait pas à s’y méprendre au progrès, au talent, à l’espoir ou au perfectionnement, personne ne voudrait être bête », remarquait Robert Musil. Se satisfaire de dissimuler ses carences par une attitude normale, se réclamer du pragmatisme, mais n’être jamais las de perfectionnement, car la médiocratie ne souffre ni les incapables ni les incompétents. Il faut pouvoir faire fonctionner le logiciel, remplir un formulaire sans rechigner, reprendre naturellement à son compte l’expression « hauts standards de qualité en gouvernance de sociétés dans le respect des valeurs d’excellence » et dire bonjour opportunément aux bonnes personnes. Mais, surtout, sans plus.

 

SOURCE/ CONTRETEMPS.EU

 

 

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