Les courtiers du capitalisme, de Sylvain Laurens

Publié le par dan29000

Les courtiers du capitalisme

 

Daniel Cohn-Bendit a nié, tout récemment sur France inter, l'influence des lobbys sur l'activité des élus européens. Ce n'est pas ce que démontre Sylvain Laurens dans "Les courtiers du capitalisme". Après une enquête de terrain … au sommet, et au cours d'une démonstration brillante, le sociologue révèle les interactions complexes entre lobbys patronaux et haute bureaucratie communautaire.
 

 

La façon dont le lobbying patronal s'y prend pour contrôler ce qui se fait et se décide à Bruxelles est si subtile qu'il est possible que les dénégations de certains députés européens soient sincères. Car les relations d'influence ne se jouent pas essentiellement avec les élus mais avec les hauts fonctionnaires. Quand les textes arrivent au Parlement, c'est trop tard. 3000 textes sont réactualisés chaque année : seulement par des fonctionnaires, pas par des politiques. Des ONG continuent à croire qu'elles doivent s'adresser aux députés pour leur faire entendre raison.

Lors d'une intervention en province pour présenter son livre, Sylvain Laurens expliquait qu'il ne s'agit pas de valises de billets mais de relations privilégiées entre le lobbyiste et un chef de bureau, et parfois avec les assistants parlementaires : car ce sont ces derniers qui rédigent  les amendements, non pas leur député. Tout le débat sur une opposition fondamentale, en système capitaliste, entre le public et le privé est factice. D'une part parce que les partenariats public-privé existent au niveau européen (comme au niveau national, particulièrement avantageux pour le privé), mais surtout parce que, contrairement à ce que l'on pourrait croire, le libéralisme a besoin de l'État (1). Evidemment, dans un cadre bien déterminé, qui n'a pas grand-chose à voir avec ce que l'on pourrait appeler, par ailleurs, "défense du secteur public" lorsque l'on a l'esprit républicain et que l'on croit aux valeurs de la République, comme celle de la solidarité.

 

 

Le chercheur récuse la façon dont revues et commentateurs décrivent sans cesse la collusion des gouvernements nationaux avec le niveau européen et éludent ainsi l'imbrication entre une armée de lobbyistes asservis aux thèses libérales et une haute administration communautaire. Grâce à des contacts discrets avec certains de ces hommes de l'ombre, le sociologue peut décrire le processus qui est fait de liens permanents, sans aucun garde-fou : ainsi un lobbyiste peut devenir bureaucrate et vice-versa [comme un haut fonctionnaire peut devenir banquier d'affaires, en France, puis, sans autre forme de procès, ministre de l'économie]. Certains de ces lobbyistes sont plus royalistes que le roi : pour eux, le Medef est trop "à gauche", car il tient compte du contexte français trop empreint, à leur goût, de "dialogue social".

 

Sylvain Laurens s'emploie à décrire les méthodes qu'emploient la grande bourgeoisie et les groupes patronaux, surmontant les contraintes en présence, pour faire reconnaître leurs intérêts et les institutionnaliser auprès de la nouvelle bureaucratie. Ainsi "les fractions dominantes des mondes économiques disposent, contrairement aux classes populaires, de leurs courtiers permanents, tant au niveau national que supranational, auprès d'une série d'institutions administratives" [sur cette cohésion des classes dirigeantes dans la défense de leurs intérêts, on croirait entendre les sociologues des riches, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, qui ont si bien décrit à la fois l'individualisme de ces classes possédantes et leur capacité à faire bloc, à la différence des classes dominées].

Qui tire les ficelles ?

 

 

Sylvain Laurens remonte aux origines de la Commission européenne pour décrire le dispositif d'"intrication" entre cercles économiques et bureaucratie européenne, dès la Communauté européenne du charbon et de l'acier et la mise en place du Marché commun. Jusqu'au détail des processus actuels. Ce sont surtout les jeunes lobbyistes qui lâchent le morceau : car ils sentent la fragilité du système qui peut à tout moment être remis en cause et s'effondrer (cf. la situation de la Grèce et la menace du Brexit). Ils ne sont pas persuadés de subsister longtemps encore dans cet édifice aux pieds d'argile.

 

Pour le moment, les sociétés qui sont les plus efficaces sur les marchés sont bien celles qui ont les meilleurs lobbyistes. Ces derniers ne sont pas une poignée : ils seraient plus nombreux (30000) que les fonctionnaires européens tant décriés (20000). Des cabinets forment et informent, des ONG sont des faux-nez de lobbys déguisés. Bruxelles héberge un Institut Supérieur Européen du Lobbying. Ainsi le système fonctionne, non pas selon une vue simpliste qui verrait un patron du CAC 40 exercer discrètement et directement son influence : non, c'est tout un échafaudage, complexe, "un ensemble de relations sociales qui ont bien souvent des effets à distance sur notre quotidien mais qui ont été finalement peu étudiées". Cet ouvrage est dense, il fourmille de documents, de témoignages et d'entretiens. Il  jette ainsi un pavé dans la marre, et l'on peut regretter que cette approche ait été effectivement peu étudiée mais surtout, lorsqu'elle l'est (avec cette recherche), elle soit si peu exposée au public : très peu de médias s'en sont fait l'écho.

 

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(1) Sylvain Laurens cite Max Weber : "le capitalisme requiert la bureaucratie" et ajoute qu'il en est ainsi "parce que les administrations sont un des fondements des structures sociales de l'économie".

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Les courtiers du capitalisme, Milieux d'affaires et bureaucrates à Bruxelles, éditions Agone, 2015.

Sylvain Laurens est venu présenter son ouvrage à la Librairie Les Petits Papiers à Auch le 25 septembre dernier. Sa dédicace : "un livre aussi noir qu'un polar".

Plusieurs textes ou extraits d'ouvrage de Sylvain Laurens sont consultables ici et .

 

 Voir également :

. Perturbateurs endocriniens : les lobbies font plier l'Union Européenne, par Hélène Ecochard, 22 juin 2015 (blog sur Mediapart)

 

 Rapport de Benjamin Sourice

. Citoyen contre lobby, ou comment lutter contre la corruption douce, de Benjamin Sourice, 23 octobre 2014 (blog sur Mediapart, accès libre) : il s'agit de l'introduction de son ouvrage Plaidoyer pour un contre-lobbying citoyen (éditions Charles Léopold Mayer). 

 

 

. La "puissance de feu" du lobby financier en Europe, par la rédaction de Mediapart, présentation du rapport d'une ONG, 9 avril 2014.

. 4 journalistes européens ont publié un point de vue sur les lobbys dans le Monde le 7 mai 2014 : Bruxelles, les lobbies à la manœuvre.

 

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SOURCE/ MEDIAPART

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