Retour sur le carnaval de Rennes et les "incidents"

Publié le par dan29000

Dans les anciens régimes monarchiques, le carnaval était le moment de l’inversion des valeurs (contrairement au charivari, qui les incarne violemment). Le pauvre était autorisé à moquer le riche et le puissant. À condition de rentrer sagement dans le néant, lui et ses obscènes pitreries, le carnaval une fois terminé. Fascinant, féérique ou horrifique, le défoulement concourait ainsi à l’ordre des choses, des classes et des genres.

 

La terrorisation démocratique ne tolère plus que les carnavals en chambre (et en clubs privés). Dans la rue, force doit rester à la loi, aux gens d’armes et aux marchands.

C’est ce qu’ont éprouvé et démontré, une fois encore, les carnavaleurs et carnavaleuses de Rennes, en opposition — haut et fort proclamée — à l’état d’urgence et à l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Trois carnavaleux ont été condamnés à des peines de prison ferme pour avoir résisté à la police et/ou « dégradé » des bâtiments.

Lorsque l’on visionne le film de Doc du réel, on ne voit pourtant que de beaux masques, des couleurs ajoutées à la ville, des cloisons de verre brisées, des machines à distribuer de l’argent souillées de paille et de peinture, dans la meilleure tradition farcesque et subversive.

Ce que le carnaval de Rennes a symboliquement dégradé, et l’on ne peut qu’y applaudir, c’est bien la valeur. La « valeur de l’argent » dont on attend des parents pauvres (mais « dignes ») qu’ils l’inculquent à leurs rejetons. Banques, entreprises de précarisation de l’exploitation salariée, appareils à produire des supports de valeur[1], ont ainsi « souffert » du passage rageur de celles et ceux qui, d’ordinaire, leur sont asservi(e)s.

Passons sur l’obscénité ridicule (mêlée de soulagement, peut-être) de soi-disant « responsables politiques » qui évaluent frénétiquement sur leurs calculettes à quelle somme s’élève le bilan de la transgression. Somme d’ailleurs purement fantasmatique — comme toute « valeur » —, puisque le système recycle aussitôt en produits d’assurances et devis d’artisans la pseudo « facture » des événements.

Il ne vaut rien, ce monde où l’air, l’eau et la compassion ont été transformées en marchandises, où la « valeur » estimée de chaque chose, de chaque geste, de chaque sentiment, sert de base au calcul de l’exploitation du travail.

Vandales, casseurs et émeutières de Rennes l’ont exprimé dans la rage et la joie. Ils et elles méritent par là toute notre sympathie.

 

SOURCE / LIGNES DE FORCE (CLAUDE GUILLON)

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