Entretien avec une belle personne, Maya Konforti

Publié le par dan29000

« Même si je fais tout ce que je peux pour aider les réfugiés, j'ai honte de ce que fait la France.»

 

Entretien réalisé par Sylvie Ducatteau
Vendredi, 4 Mars, 2016
Humanite.fr

 

Maya Konforti, responsable de l’Auberge des Migrants à Calais
 
 

Maya Konforti est responsable de l'Auberge des migrants à Calais. Elle est engagée aux côtés des réfugiés depuis près de quinze ans. L' association leur assure une aide quotidienne grâce à un vaste réseau de six mille bénévoles. Maya Konforti critique vivement le démantèlement de la zone sud du bidonville entamé lundi, sous haute surveillance policière.

Vous êtes très affectée par le démantèlement de la « jungle » pourtant le bidonville n'est pas la solution ?
Maya Konforti. La situation est de toute façon terrible. Vous voyez la plupart des gens ne bougent pas. Ils s'angoissent. Se demandent où aller. Il n'y a quasiment plus de places dans les containers du camp temporaire. Quant aux centres d'accueil et d'orientation (CAO), ils concernent uniquement les réfugiés demandeurs d'asile en France. Beaucoup sont venus jusqu'à Calais pour aller en Angleterre. C'est vraiment un catastrophe de virer ces gens alors qu'il fait si froid. Ils veulent retrouver la vie normale qu'il ne pouvait plus avoir chez eux. Ils s'organisent au mieux avec ce que les associations leur fournissent, du bois et du plastique, pour se loger, pour vivre. Ils ne se plaignent pas. Ils ne manifestent pas et on les expulse. Du même coup, on détruit le travail des associations que l'Etat aurait du faire mais qu'il n'a pas fait. Les barrières n'empêcheront jamais les gens de venir. Ni les obstacles, ni le confort ne les arrêtent ou ne les fait rester. Ils veulent aller en Angleterre.
 
Vous savez que des réfugiés ont décidé de se coudre les lèvres pour protester contre la destruction de leur maison ?
Maya Konforti. C'est terrible. La destruction de leur maison réveille sûrement des traumatismes qu'ils ont déjà vécus. Ils sont à bout et on les pousse à bout. Comment reconnaître la France comme terre d'accueil. Je suis catastrophée et en colère.
 
Les containers du centre d'accueil provisoire (CAP) sont quasiment pleins ; les centre d'accueil et d'orientation (CAO) concernent peu de monde. Où vont les personnes expulsées ?
Maya Konforti. Mercredi il y avait quatre places en CAO. Certains se réfugient dans les bois ou s'installent dans des squats. D'autres prennent le train pour aller à Paris ou tentent d'aller en Allemagne où ils connaissent quelqu'un. Ceux qui ont des copains dans la zone nord du camp leur demandent un morceau de couverture. En réalité, ils ne savent pas où aller. Ils nous interrogent tout le temps. J'ai questionné un groupe de soudanais dont la maison venait d'être détruite. Ils ne savaient pas. Ils vont vingt mètres plus loin, avancent, reculent. Le problème est déplacé. C'est tout. C'est la France qui fait cela. J'ai honte même si je fais tout ce que je peux pour les aider, j'ai honte.
 
Vous attendez des décisions efficaces de l' Europe notamment...
Maya Konforti. Pourquoi l'Europe, le monde ne s'occupent-ils pas des réfugiés ? C'est incompréhensible. Il suffit de passer quelques jours ici, dans les restaurants, les églises, les mosquées, les écoles pour faire connaissance avec des gens qui ont de la ressource, de l'ingéniosité. Beaucoup sont diplômés. Ils savent faire tourner un camp de réfugiés. D'ailleurs, nous, associations, devrions travailler plus avec eux. Le camp devraient être géré par eux-mêmes.
 
Vous êtes engagée auprès des réfugiés de Calais depuis leur arrivée, il y a plus de dix ans. Qu'est-ce qui a changé aujourd'hui ?
Maya Konforti. Depuis quatorze ans, rien n'a vraiment changé. Les associations se démènent puis le gouvernement détruit et chasse les gens. Les réfugiés trouvent des solutions animés par le même désir d'Angleterre. En 2009, il y avait quatre cents réfugiés aujourd'hui ils sont au moins 4000. Voilà la différence. L'Etat doit se confronter au problème et cesser de l'ignorer ou de le déplacer. La Grande Bretagne doit ouvrir ses portes. L'Europe doit accueillir ces populations venues de pays souvent colonisés ou bénéficiaires de nos ventes d'armes. Nous vivons dans un monde où les biens matériels peuvent circuler sans entrave alors pourquoi doit-il en être autrement pour les personnes. Nous disposons de passeport pour voyager partout dans le monde mais pas eux. Sommes-nous si différents ?
 
Vous vous êtes installée dans "La jungle" il y a deux mois parce que vous saviez y trouver l'humanité dont vous aviez besoin suite à un accident personnel. On imagine difficilement cela d'un bidonville...
Maya Konforti. Un exemple vécu lundi matin. Je passe à proximité d'un groupe de cinq réfugiés du Darfour. Ils viennent de recevoir l'orde de quitter leur baraque. Ils ont dix minutes devant eux avant sa destruction. Assis autour d'un feu, ils préparent un café. Ils m'interpellent pour m'inviter à partager ce moment. Ils vont partir mais ils tiennent à m'offrir un dernier café. Voilà un geste d'humanité. L'élégance de cœur oubliée par nos sociétés européennes. 
 
SOURCE/ L'HUMA
 

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