Il faut sauver la maison de James Baldwin

Publié le par dan29000

« La France doit sauver la maison de James Baldwin »
 
par Thomas Chatterton Williams - Le Monde 11 mars 2016
 
 
Près de trente ans après sa disparition, James Baldwin, l’enfant de Harlem, est toujours considéré comme le plus fin essayiste de langue anglaise du XXe siècle. Et même s’il ne s’exprimait pas en français, la France devrait en revendiquer l’héritage. Car c’est ici qu’il a connu sa période la plus faste, c’est ici qu’il a écrit ses plus grandes œuvres de fiction : La Conversion (Rivages, 1999), La chambre de Giovanni (Rivages, 1998) et Un autre pays (Gallimard, 1964), romans publiés dans leur version originale anglaise en 1953, 1956 et 1962.
Venu en France à 24 ans, en 1948, il était d’abord parti poussé par un sentiment d’urgence. Noir, homosexuel et pauvre, il avait tout à craindre de l’intolérance qui sévissait à New York au milieu du siècle dernier. Au moment du départ, comme il l’expliqua bien des années plus tard, en 1984, à la Paris Review, « ce n’était pas tant le choix de la France – il s’agissait avant tout de quitter les États-Unis. Si j’étais resté, j’aurai sombré ».
Mais ce choix ne relève pas entièrement du hasard, il s’inscrit dans un mouvement déjà suivi par nombre d’artistes noirs américains, ainsi que par des femmes et des hommes moins célèbres. Depuis l’époque de la Louisiane française, la France, plus qu’aucun autre pays, a en effet été un refuge et une source d’inspiration pour les noirs américains, qu’il s’agisse de l’élite métisse de la Nouvelle Orléans, des GI qui prirent part au Débarquement ou de personnalités en exil comme Joséphine Baker ou l’écrivain Richard Wright, le mentor de James Baldwin arrivé en 1946 et qui aida son jeune protégé sans le sou à son arrivée à Paris.
Miles Davis, Harry Belafonte, ou Nina Simone
Très engagé dans le combat pour les droits civiques, Baldwin ne se détourna jamais des États-Unis. Mais c’est finalement en France qu’il s’installa en 1970, après des années d’errance entre Paris, la Suisse et la Turquie . Il emménagea dans un mas à Saint-Paul-de-Vence, dans une propriété de quatre hectares située aux pieds des Alpes-de-Haute-Provence, surplombant au loin la Méditerranée. Dans ce village, Baldwin écrira la majorité des essais qui font aujourd’hui sa réputation. Au cours des 17 dernières années de sa vie, il devint l’une des figures emblématiques de l’endroit et joua les hôtes pour la communauté noire américaine de passage en France, offrant le gîte aux plus illustres artistes de l’époque, Miles Davis, Harry Belafonte, Ella Fitzgerald ou Nina Simone. Et c’est là qu’il finit ses jours en 1987, un an après avoir reçu la Légion d’Honneur des mains du président Mitterrand, cérémonie à laquelle il se rendit accompagné de sa femme de ménage et de la propriétaire de la maison de St-Paul-de-Vence.
James Baldwin est bien plus qu’un auteur de génie. Sa vie offre un brillant témoignage des forces de l’esprit face à l’adversité et à la discrimination, une preuve criante du pouvoir des idées et des mots pour changer la société et les hommes. Son rôle en tant qu’artiste, comme il le disait lui-même, est « d’illuminer cette obscurité, de tracer des chemins à travers de vastes forets pour que nous ne perdions pas de vue le sens dans l’effervescence de nos actes, et pour que nous fassions du monde un endroit plus habitable ».
Il ne laissa jamais séduire par une politique du ressentiment, préférant la nuance et la complexité, alors que dans les années 1960 et 1970 le mouvement Black Power atteignait son zénith aux États-Unis. Il passait, aux yeux de beaucoup, pour un intellectuel trop modéré.
« J’imagine qu’une des raisons pour lesquelles les gens s’accrochent à leurs haines avec tellement d’obstination, écrivait-il dans Chronique d’un pays natal, est qu’ils sentent qu’une fois la haine partie, ils devront affronter leurs souffrances. » Baldwin a toujours essayé de trouver cette humanité, y compris chez ceux-là même qui détestaient les gens comme lui. Il savait que la haine et l’intolérance sont des poisons jumeaux pour ceux qu’ils affectent, qu’ils soient persécuteurs ou persécutés. Nous sommes tous, indépendamment de nos identités individuelles et des circonstances, enfermés dans les rôles que nous devons jouer, remarquait-il dans l’essai The black boy looks at the white boy (Le garçon noir regarde le garçon blanc). « Tous les rôles sont dangereux, écrivait-il, c’est toujours très difficile de garder du recul, une distance critique entre soi tel qu’on semble être, et soi tel qu’on est réellement. » Et c’est pourtant ce que nous devons parvenir à faire.
Analyse à la fois poétique et rigoureuse
La force et la simplicité de son message sont de nouveau remarquées aujourd’hui. Les mêmes qualités qui l’isolèrent de sa génération et de l’Amérique noire il y a quarante ans font maintenant de lui un penseur incontournable pour aborder les questions de race, de genre ou d’orientation sexuelle qui tourmentent la société américaine. L’analyse à la fois poétique et rigoureuse des dynamiques d’oppression et de répression qui continuent de ronger nos sociétés occidentales combinée a son talent littéraire ont fait de lui l’une des auteurs les plus cités par le nouveau mouvement contre les violences policières aux États-Unis, Black Lives Matter, dont la présence se fait sentir jusque dans la campagne présidentielle. « Tous les hommes sont frères, voilà la vérité, insistait Baldwin, Si vous n’acceptez pas ce point de départ, vous n’acceptez rien du tout. »
C’est aussi dans une société comme la France, où une violente peur de l’autre s’installe, où les divisions ethniques et religieuses vont en s’aggravant, que l’ amour cosmopolite et la fraternité défendus par James Baldwin doivent être célébrés. Il émet également une critique sociale qu’il faut entendre. Il mérite toute sa place dans le Panthéon des artistes américains aux côtés de Hemingway, Fitzgerald ou Gertrude Stein – ces artistes qui ont fait la France autant que la France les a faits.
« On ne peut pas surestimer le statut d’icône culturel de James Baldwin », me disait Jake Lamar, un écrivain noir américain installé à Paris. « Il incarne plus que Joséphine Baker la relation spéciale que les noirs américains entretiennent avec la France. Sa maison pourrait devenir un lieu important de pèlerinage, comme le château des Milandes de Josephine Baker en Dordogne. » Baldwin le souhaitait d’ailleurs, il voulait que sa résidence de Saint-Paul-de-Vence soit transformée en une retraite pour les artistes et les écrivains. Mais après la mort de son frère David, la propriété fut retournée aux héritiers de son ancienne propriétaire et amie, Jeanne Faure, aux mains desquels elle tomba en déshérence.
Récemment, elle a été rachetée par un promoteur immobilier qui entend raser la maison et subdiviser le lot en de luxueuses villas avec piscine. Ce serait une honte dans un pays comme la France qui a pour coutume de commémorer ses plus grandes figures intellectuelles et artistiques. Classer cette demeure permettrait de la restaurer et de la protéger. Le gouvernement, les collectivités locales et les mécènes de bonne volonté doivent explorer toutes les pistes pour préserver cet irremplaçable testament des échanges et de l’héritage culturel franco-africain-américain.
Un héros que la France a contribué à créer
James Baldwin, l’homme et son œuvre, jette un pont entre les continents et les hommes. Il incarne avec modernité la pleine réalisation de l’idéal universelle de la France, une promesse trop souvent élusive. Sa maison à Saint-Paul-de-Vence est le lieu désigné pour établir un centre culturel en son nom pour la promotion des arts et des idées qui nous unissent : une résidence pour écrivains, un lieu de rencontre pour les intellectuels et les militants, un lieu d’hommage à l’héritage que nous laissent sa vie et son œuvre.
Au printemps dernier, je me suis rendu à Saint-Paul-de-Vence, et j’ai flâné le long de la route du Colle pour voir cette maison de mes propres yeux. Les deux ailes de la ferme étaient rasées, des oiseaux passaient au travers des fenêtres du deuxième étage mais la pièce qui lui servait de bureau en dessous était intacte. « Ce sont les livres qui m’ont appris que ce qui me tourmentait le plus était précisément ce qui me connectait à tous ceux qui sont en vie ou qui ont jamais vécu », disait-il encore. En pénétrant dans cette maison en ruine, j’imaginais Jimmy, comme il se faisait toujours affectueusement appeler, travaillant à ces livres qui ont changé la vie de tant d’entre nous. L’idée que la plus grande figure littéraire de ce métissage entre les cultures noire américaine et française pourrait être bientôt déchue de toute empreinte physique en France, l’idée que comme nombre de familles noires anonymes qui ne transmettent jamais d’héritage, son legs à lui puisse également disparaître pour être transformé en maisons pour vacanciers fortunés me remplit de tristesse. La France ne devrait pas se passer d’un héros qu’elle a contribué à créer. Sauvons ensemble la maison et la mémoire de Jimmy.
Toni Morrison, une amie de Baldwin et la seule récipiendaire américaine vivante du prix Nobel de littérature se joint à la cause du sauvetage de cette maison.
 
(Traduit de l’anglais par Valentine Faure Williams et Shahin Vallée)
 
Thomas Chatterton Williams est un écrivain américain vivant à Paris. Il est l’auteur d’un livre autobiographique, « Losing my Cool » (Penguin, 2010). Né en 1981 dans le New Jersey et formé dans les universités de Georgetown (Washington DC) et de New York, il collabore, en tant que journaliste à la « London Review of Books », « The New York Times », au « Harper’s Magazine », au « Washington Post » et à la « Virginia Quarterly Review ».
 
 
SOURCE/ COLLECTIF-JAMES-BALDWIN

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