Je pense, donc je te tue, la chronique de Michel Onfray

Publié le par dan29000

La chronique mensuelle de Michel Onfray | N°130 – Mars 2016

 
 
 

JE PENSE, DONC JE TE TUE -

 

 

On sait que la criminalisation pathologique de l’adversaire était monnaie courante en Union Soviétique : pour ne pas souscrire au programme totalitaire de la Russie bolchevique, il fallait bien que l’opposant soit un fou ! Dès lors, il restait à porter un diagnostic psychiatrique contre celui qui ne pensait pas selon l’idéologie dominante pour régler le problème. Et hop, asile psychiatrique pour le restant des jours du rebelle…

Je viens de découvrir la même mécanique à détruire l’adversaire sous la plume d’un brillant journaliste de la grande bourgeoisie parisienne de la gauche libérale. L’homme est un partisan de Proust et des bombardements du peuple libyen, il aime Swann mais aussi Bush quand il détruit l’Irak et génère 100 000 morts parmi les seuls civils, il goûte tout particulièrement Odette de Crécy mais tout aussi bien ceux qui, depuis 1991, sont responsables, donc coupables, de la mort de quatre millions de musulmans sur la planète.

Récemment, dans le compte-rendu du livre d’un atrabilaire qui se prend pour Cioran, le voilà qui joue la carte, mondaine elle aussi, du dandy désespéré, mais pas assez pour se pendre – on n’a pas toujours le courage de ses idées dans ce petit monde-là. Plus facile de faire exterminer des millions de musulmans invisibles que d’en finir avec sa petite personne.

Et je découvre sous cette plume aussi brillante qu’un faux diamant ce jugement politique sur le désespéré-mais-pas-au-point-de-se-suicider : « Il tente de comprendre qui il est sans rendre le libéralisme, la modernité, le mondialisme ou l’euro responsables de sa difficulté d’être ». C’est beau comme du Jdanov ! Car, on l’aura compris, ceux qui critiquent le libéralisme ont des difficultés d’être.

Il se fait que je connais le proustien et qu’en matière de difficulté d’être, il y aurait sur son sujet une longue liste de choses à dire auprès desquelles les histoires d’Atrides passeraient pour une nouvelle variation d’un Martine à Saint-Germain-des-Prés… Il y a aussi, dans cet article fait pour être lu par des tiers de manière codée, cette idée que le héros schopenhauerien est grand car c’est « un individu qui ne s’exprime guère, à tout propos, sur des sujets qui ne sont pas de sa compétence ».

J’aime cette façon de croire que, si on pense comme lui, on est compétent, donc on a le doit de s’exprimer et que, si on ne pense pas comme lui, on n’est pas compétent, donc, on n’a pas le droit de s’exprimer. C’est une autre variation sur le thème de la criminalisation de la pensée adverse. On est contre le libéralisme ? On a des difficultés d’être. On est contre l’euro ? On est incompétent…

Mais lui qui a d’incroyables difficultés d’être et qui est pour le libéralisme, lui qui est incompétent en économie mais qui est pour l’euro, doit-on le criminaliser et chercher dans son lit ou celui de ses très proches le secret freudien de son adhésion à l’Europe libérale et à sa monnaie ?

Il faut être tombé bien bas pour qu’en de jolies formules on estime que celui qui ne pense pas comme soi est un malade mental ou un inculte avéré. Comme dirait l’autre, il faut avoir accumulé bien des difficultés d’être pour écrire et penser de pareilles choses !

©Michel Onfray, 2016

 

 

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