Le carnaval des innocents, Evelio Rosero, éditions Métailié

Publié le par dan29000

Après avoir déjà publié Les armées, en 2008, les éditions Métailié nous offrent aujourd'hui Le carnaval des innocents, du romancier colombien Evelio Rosero, qui a reçu en 2014 le prix national du meilleur roman.

 

C'est l'histoire d'un docteur, Justo Pastor Proceso, gynécologue de son état, qui a tout pour être heureux dans la vie, dans une petite localité du sud de la Colombie. En effet, il a une femme agréable, deux filles, et même une résidence secondaire. Que demander de plus ? Il se trouve pourtant que notre docteur a un hobby, faire des recherches historiques sur la véritable histoire de Simon Bolivar (1783-1830), le célèbre libérateur sud-américain.

 

Peu à peu, il découvre que le fameux libérateur s'est attribué quelques victoires indues, qu'il était un fieffé menteur et parfois enlevait même des petites filles ! Notre docteur-historien va profiter de l'institution locale annuelle, le carnaval, pour préparer, avec l'aide de quelques artisans de la ville, un char satirique afin que la vérité sur Bolivar soit enfin connue. Belle idée. Enfin pas tout à fait, car il est parfois très dangereux de vouloir faire tomber les mythes, surtout dans une petite ville de province.

 

Dès lors, le scandale ne cessera de s'amplifier. Dans cette Colombie où les guérillas se réclament justement de Bolivar, toucher à cette icône relève du blasphème. La nation repose sur son héros, et le peuple, rejoignant ainsi les élites au pouvoir, a besoin, lui aussi, d'un héros national. Au fil des pages, le lecteur est emporté par le talent de conteur de Rosero. Non sans humour, maniant l'ironie avec bonheur, Evelio Rosero illustre que parfois le peuple préfère vivre dans un mensonge prestigieux plutôt que de remettre en question l'histoire nationale.

 

Né en 1958 à Bogota où il séjourne encore, Evelio Rosero a déjà publié de nombreux romans et reçu plusieurs prix (Prix Tusquets en 2007, Foreign Fiction Prize en 2009). Il sait transformer une farce en un drame, avec un style chatoyant qui enchante son lecteur, bien dans la grande lignée des Alvaro Mutis ou Gabriel Garcia Marquez. Au-delà de cette histoire originale de char et de Bolivar, il peint ici une société provinciale conservatrice, alors que la libération des mœurs est en approche.

 

Dan29000

 

Le carnaval des innocents

Evelio Rosero

Traduit de l'espagnol (Colombie) par François Gaudry

Éditions Métailié

Bibliothèque hispano-américaine

2016 /304 p / 21 euros

 

Le site de l'éditeur

 

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EXTRAIT :

 

Aide-moi à exhumer l’ombre du docteur Justo Pastor Proceso López, à retrouver la mémoire de ses filles, depuis le jour où la cadette eut sept ans et l’aînée fut déflorée dans l’étable de la ferme, jusqu’à celui de la mort du docteur, tué par la ruade d’un âne en pleine rue, mais parle-moi aussi de l’égarement de sa femme, Primavera Pinzón, chante son amour insoupçonné, donne-moi la force de revenir à ce jour néfaste où le docteur s’est déguisé en singe, en guise de farce inaugurale, résolu à surprendre sa femme par une première frayeur à l’approche du carnaval des Noirs et des Blancs[1]. Quel jour ? Le 28 décembre 1966, jour des Saints Innocents, jour des farces, jour de l’eau et des bains purificateurs, à six heures du matin, un brouillard ténu flottait encore aux portes et aux fenêtres des maisons, s’emmêlait comme des doigts blancs aux saules des carrefours, les âmes dormaient, sauf celle du docteur – qui tournait en rond dans son vaste cabinet, accoutré d’un déguisement de singe qu’il avait fait venir en secret d’un célèbre magasin du Canada : il avait déjà enfilé les jambes et le tronc, ses bras se gonflèrent de muscles et de poils (un pelage hirsute d’authentique orang-outan), et il ne lui restait plus qu’à ceindre l’énorme tête velue qu’il tenait indécis contre son cœur.

La tête de singe entre les mains, il alla se regarder dans le miroir de la salle de bains pour invités du premier étage de sa maison qui en comptait deux, mais avant d’affronter de nouveau son visage bilieux de quinquagénaire, il préféra l’enfoncer d’un coup dans la noire tête de singe doublée de feutre, et il fut presque heureux de découvrir un simien parfait, aux yeux rougis – un voile rougeâtre couvrait les trous des yeux, de sorte que ceux du docteur paraissaient rougis de fureur et regardaient toutes choses à travers une brume pourpre –, et séduit plus encore par la denture simiesque excessive et dangereusement pointue, le pelage en authentique poil de gorille lui parut même dégager une repoussante odeur de singe, et cette certitude pestilentielle, de mâle simiesque, le fit transpirer avec l’accablement d’un mâle humain, il dit “Bonjour” et un dispositif dans la gorge du déguisement modifia son salut, le transformant en un son guttural, une sorte de plainte ou de menace simiesque, une espèce de hom-hom qui effraya le docteur croyant fugacement qu’un authentique singe se trouvait dans sa maison, voire en lui, “on ne sait jamais”, pensa-t-il honteux.

 

[1] Le carnaval des Noirs et des Blancs de Pasto, capitale du département de Nariño, est l’un des plus importants et des plus spectaculaires de Colombie. Il se déroule du 2 au 6 janvier. Il a pour lointaine origine une révolte d’esclaves, en 1607, que la Couronne espagnole chercha à maîtriser en accordant un jour de repos et de festivités à la population d’esclaves noirs de la province. C’est le “jour des Noirs”. Le “jour des Blancs” est son contrepoint, dont la légende veut que le tailleur de la ville répandit par surprise du talc sur les clientes d’un salon de coiffure en s’écriant “vive les Blancs” et provoquant une bataille rangée de parfums et de cosmétiques. (Toutes les notes sont du traducteur.)

 

PRESSE :

 

 

  • "L'excès fonctionne à plein et Evelio Rosero fait tenir ensemble truculence, ironie, tragique, dérision et nous concocte un feu d'artifices saisissant de lucidité." Lire l'article ici

    Alphonse Cugier
    Liberté Hebdo
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  • "Dilettante rincé par la vie, Justo Pastor montre, le temps d'un carnaval, un courage et une détermination qu'il ignorait posséder. « Dans ce pays qui était lui aussi une plaisanterie atroce », son petit blasphème devient geste de résistance." Lire l'article ici

    Emilien Bernard
    Le Canard enchaîné
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  • "Le carnaval des innocents est un excellent roman qui amène le lecteur à réfléchir sur ses obsessions mais aussi sur la représentation des mythes qui nous entourent." Lire l'article ici

     
    Blog Une pause littéraire
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  • "Chez le Colombien Evelio Rosero, charisme et grandeur d'âme appartiennent au passé. Si tant est qu'ils aient existé un jour. Dans Le Carnaval des innocents, le romancier restaure toutefois temporairement une forme de courage politique." Lire l'article ici

    Anaïs Héluin
    Les Lettres françaises
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  • "Un univers burlesque dans la grande tradition sud-américaine." Lire l'article ici

    Jean-Luc Aubarbier
    L'Essor sarladais
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  • "Evelio Rosero imagine une farce iconoclaste autour du mythe Bolívar." Lire l'article ici

    Véronique Rossignol
    Livres hebdo
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  • "Magistralement écrit, Le Carnaval des innocents est une surprenante fiction basée sur les travaux de l'historien colombien José Rafael Sañudo, révélant un Bolivar inconnu, despotique et cruel, bien loin de l'image d'Epinal que l'on connaissait." Lire l'article ici

    Esther Sanchez
    Qué tal París
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  • "Antipatriotique et irrévérencieux, le nouveau roman d'Evelio Rosero s'attaque à l'Himalaya de la mémoire colombienne : l'icône politique et militaire Simon Bolivar." Lire l'article ici

    Benoît Legemble
    Transfuge

 

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