Répression policière : une nuit aux urgences, le témoignage de Lola lycénne à Marseille

Publié le par dan29000

Lola est en première STL au lycée Marie Curie à Marseille. Ce 28 avril, elle manifestait aux côtés de ses camarades contre la loi travail. Une manifestation qui s’est terminée, à Marseille comme dans de nombreuses villes, par cette brutalité policière qui sévit depuis le 9 mars à l’encontre de la jeunesse mobilisée. Après avoir reçu en plein ventre ce qui s’apparente à un tir de flashball, Lola a passé la nuit aux urgences. Elle et sa mère ont souhaité témoigner de cette brutalité policière.

 

Propos recueillis par Flora Carpentier

 

Peux-tu nous raconter comment s’est passée la manifestation jusqu’à ce que tu sois embarquée par les pompiers ?

 

La journée a commencé avec un blocus de mon lycée, qui n’a pas beaucoup marché donc on est allé au lycée Montgrand, avec le lycée de la Fourragère, on s’est rendu à Castellane et là les CRS nous ont chargé, avec les lacrymos, etc. Ca a duré longtemps, des jeunes ont lancé des bouteilles, il y a eu des interpellations, ça a été assez violent. Des jeunes ont été blessés, des filles ont pris des coups à la tête.

Après Castellane, on était encerclés donc on a dû quitter les lieux. On a repris la Canebière et on est remontés vers le boulevard Camille Flammarion. Moi j’étais tout devant, en tête du cortège, à côté des gens qui tenaient la banderole. Les flics étaient à 20 mètres de moi, ils m’ont bien vue. Et c’est là qu’au rond-point, je me suis pris un flashball ou une grenade, juste sous le sein, je ne sais pas ce que c’était, personne n’a su me dire. Moi j’étais sonnée, un peu perdue, donc je ne sais pas réellement ce qui m’a touchée. Je suis tombée à terre de suite, on a dû me porter, j’avais le souffle coupé. J’étais complètement désorientée, donc j’ai cherché à retrouver mes copines, pour me mettre en sécurité. On m’a fait entrer dans un bar pour pouvoir me mettre de la glace, me soigner. La dame du bar a contacté les pompiers et ma grand-mère, et après on m’a emmenée aux urgences. J’ai passé la nuit aux urgences, on est sortis à 1h30 du matin.

Tu étais dans quel état en arrivant aux urgences ?

 

A l’hôpital, j’étais en tachycardie, j’avais un énorme bleu, au début de 15 centimètres de diamètre. Ca prenait tout le ventre, le sein, j’avais un énorme hématome, qui depuis s’est bien résorbé, mais sur le coup ça m’a carrément coupé le souffle. Mes copains étaient choqués quand ils m’ont vue, quand ils ont vu l’impact.

Aux urgences, ils étaient impressionnés par l’hématome, pour un flashball, ils ont pensé que j’avais mal estimé la distance, ils m’ont posé plusieurs fois la question. Je me suis dit que j’avais eu de la chance, parce que je portais un pull épais, on voit encore l’impact bien noir dessus, mais si j’avais été en tee-shirt, ça n’aurait pas été le même impact.

Comment réagis-tu face à cette brutalité policière ?

 

J’ai été choquée de voir avec quelle facilité ils nous chargent. Ce n’est pas la première fois, depuis le début du mouvement, j’y suis et c’est vrai qu’à tous les coups, ils chargent sans hésitation, même quand on est assis. Pourtant, c’est bon enfant. La première fois que j’y suis allée, c’était au carnaval de Montgrand, tout le monde était déguisé, c’était des slogans plutôt marrants, c’était cool jusqu’au moment où ça part en vrille, on ne sait pas trop pourquoi finalement. Aujourd’hui, il y avait la CGT, c’était vraiment bon enfant. Même s’il y en avait quelques uns qui avaient l’air de casseurs, ils ont été rapidement calmés par le reste de la foule qui était pacifiste. Et moi, évidemment, je me suis arrêtée là, mais les autres manifestants ont continué en direction de la gare, où ils se sont fait charger très violemment à ce qu’on m’a dit.

Peux-tu rappeler contre quoi vous vous battez ?

 

Contre la loi du travail, et cette réforme qui nous parait anormale. C’est une régression sociale, en plus ça tombe pile le 1er mai, c’est le comble ! C’est soi-disant pour diminuer le chômage, mais je ne vois pas en quoi faciliter les licenciements et dépénaliser les licenciements abusifs pourraient faire avancer tout ça. Pour moi c’est un non-sens, une régression totale.

Mais dans les grands médias, ils veulent souvent faire croire que les lycéens ne savent pas pourquoi ils se battent…

 

C’est clair, comme si on n’avait aucune crédibilité, comme si on était tous des casseurs. Quand je vois la télé, J’ai l’impression que c’est de la propagande, on ne voit que des images de jeunes présentés comme des casseurs, et on ne voit pas le reste. Ils ne présentent qu’une minorité de personnes qui ne représentent pas réellement ce mouvement de manif, pour moi.

Et vous qui êtes la maman de Lola, comment avez-vous vécu cette journée ?

 

Je n’étais pas à Marseille quand c’est arrivé. Donc c’est ma mère qui est intervenue, et quand je suis arrivée j’ai été directement à l’hôpital. On y est arrivés à 15h30, et on est repartis à 1h30 du matin. Elle a été prise en charge tout de suite : radio, elle n’avait pas de cote cassée, mais au niveau du cœur, elle était en tachycardie, donc ils l’ont surveillée un long moment. Après ils ont fait des prises de sang, des échographies, elle a été vue par 4 médecins et finalement ils ont décidé de faire un scanner. Ils pensaient qu’elle avait quelque chose au foie. Finalement, elle n’avait que ce gros hématome mais il n’y avait pas d’hémorragie, pas de percement d’organe. Mais l’impact c’était très impressionnant.

Que pensez-vous de la réaction de la police face aux manifestants ?

 

Moi je connais bien ma fille, donc je savais très bien qu’elle faisait les manifs, je sais très bien qu’elle n’est pas du genre à se mettre en deuxième ou troisième ligne, que c’est la première ou rien. Je sais qu’elle prend des risques en faisant ça, mais je pense que c’est disproportionné par rapport à ce qu’il s’est passé. C’est hallucinant qu’on laisse une gamine comme ça, sur la voie publique, dans l’état où elle était. Si la dame du bar n’était pas sortie, ne l’avait pas ramassée… ça me semble délirant. Si vous connaissez ma fille, elle fait moins d’1m50, elle pèse 42 kilos, c’est un tout petit gabarit. Si c’est elle qui fait peur aux flics en civil, on est dans la merde.

Pensez-vous que les jeunes ont raison de se mobiliser contre la loi travail ?

 

D’un côté je vais dire oui, d’un autre, en tant que maman je vais dire non. Je voudrais que tous les jeunes de France et de Navarre se mobilisent. Moi-même j’étais en réunion syndicale au même moment, j’étais en train de faire la même chose à mon niveau. Je ne suis pas étonnée que ma fille se mobilise parce que je l’ai sûrement élevée un peu comme ça, il n’y a pas de fumée sans feu. Mais j’aurais aimé que le monde entier se mobilise sauf la mienne pour qu’il ne lui arrive rien.

Mais ce n’est pas normal du tout. Quand je suis arrivée aux urgences, il y avait 10 lycéens de sa classe dans la salle d’attente, ce n’était pas des méchants. Ils sont là pour défendre leur avenir. Alors est-ce que n’est pas pour faire de la pub pour la police, de tirer sur des gamins comme ça, je ne sais pas mais ça m’énerve un peu.

Comment avez-vous eu l’idée de nous contacter ?

 

J’ai lu un de vos articles sur les incidents qui avaient eu en marge de la manifestation de Marseille. Et parmi ces incidents il y avait ma Lola. Donc j’ai eu envie de partager mon témoignage, parce que je suis révoltée, parce qu’on a touché mon bébé,parce que je suis convaincue qu’elle avait sa place dans la rue, mais que tel que ça se passe actuellement, ça en devient dangereux pour nos gamins.

Je suis contente d’avoir une fille militante, mais d’un autre côté j’ai peur pour elle parce que les manifs ne sont pas cool actuellement. Moi j’ai 44 ans, des manifs à l’âge de Lola, j’en ai faites et je n’ai jamais vécu ce qu’elle a vécu. La première fois qu’elle y a été, elle est rentrée, elle s’était pris des lacrymos dans la gueule. Ce n’est pas normal qu’à 16 ans, on gaze des gamins, c’est des lycéens ! C’est pas encore des grands, c’est plus des enfants, mais ils ont aussi leurs convictions, leur mot à dire, et oui ils sont participatifs à ce qu’il va se passer, donc pourquoi ne pas les écouter ? Est-ce qu’on est obligé de les gazer, de leur en mettre plein la gueule, est-ce qu’on est obligé de leur tirer des flashballs dans le ventre ? Non, je ne suis pas convaincue de ça, je n’y crois pas. Ce n’est pas ma vision de la France, ce n’est pas ma vision du militantisme, je ne le vois pas comme ça. Je suis fière de savoir que ma fille a des idées, qu’elle prend position. Mais je suis craintive, parce que j’ai passé la nuit aux urgences avec ma fille, et que ce n’est pas normal.

En plus de votre témoignage, vous comptez réagir à ce qu’il s’est passé ?

 

J’ai pris contact avec l’association des élèves du lycée de Lola, parce qu’apparemment il y a pas mal d’élèves de son lycée qui ont été soit blessés, soit arrêtés, donc on va peut-être réfléchir à des actions communes.

 

SOURCE/ REVOLUTIONPERMANENTE.FR

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