Témoignage d'une Nuitdeboutiste

Publié le par dan29000

Nuit Debout, ou comment trouver et prendre sa place

 

Éclairage d'une nuitdeboutiste.
 
  •  

Nuit Debout a investi les places, symboles urbains d’une convergence des voies, d’un croisement des circulations. Espace à ciel ouvert, visible au regard de tous, la place est à la fois le lieu du passage, de la reprise du souffle et de la rencontre. Comme la rue, elle est un espace qui se redéfinit sans cesse. Un espace dont on peut contraindre l’usage par des infrastructures ou par le recours aux forces de l’ordre. Mais ce qu’évoquent surtout les places c’est leur rôle dans l’histoire des luttes et des rassemblements, le point de départ et d’arrivée des mobilisations citoyennes. La place est porteuse de symboles et d’édifices historiques dont tantôt on célèbre ou critique la gloire.

Place de la République, Nuit Debout occupe un espace dont le symbole n’a justement cessé d’être remis en cause. Elle est devenue le lieu de commémoration des récents attentats qui ont porté atteinte à la vie de citoyens autant qu’à leurs valeurs. Elle est devenue un lieu de contestation des représentants politiques, le bain révélateur des failles de la démocratie actuelle. Néanmoins la diversité des expressions en présence est là pour nous rappeler que chacun ne s’accorde pas sur les mêmes symboles et les mêmes menaces.

C’est sur cette place publique que se construit Nuit Debout, une place a priori à l’usage de tous et qui n’appartient à personne. C’est une évidence qui ne tient que par les mots mais qui permet de rappeler un état des lieux : des individus et des groupes anonymes qui cherchent à se redéfinir.

Prendre la place c’est prendre de la place, c’est investir un espace physique et mental, c’est donner de l’importance à une présence qui demande à exister. La place prend alors son rôle d’estrade d’expression, d’arène citoyenne. Nuit Debout en prend acte en instaurant une assemblée quotidienne où chaque citoyen est en droit de s’exprimer. Même minoritaire, l’expression peut ici s’incarner sans préjuger de son appartenance ou de sa légitimité. Si l’assemblée n’empêche pas l’autocensure et ne peut pas promettre de désinhiber la parole, elle n’impose pas de hiérarchie pour s’en emparer. A la tombée du jour, la place se transforme en laboratoire d’idées et d’actions, en lieu d’espoirs et de poésie, autant qu’en lieu de revendications et de doléances. Tant mieux. Tout n’a pas à être dicté par l’ambition de l’efficacité politique. Ce brouillard semble nécessaire pour construire un socle commun, le temps de définir ensemble les lignes de "ce à quoi nous tenons".

Au delà de ce qui peut sembler n’être qu’un élan informe et débridé, Nuit Debout est bel et bien porteur de convictions et cherche à se définir. On parle de mouvement – pas encore de parti. Le mouvement dépasse la fonction d’un espace public d’expression libre en récréant un espace qui lui est propre. Les installations de Nuit Debout Paris en sont révélatrices : elles n’occupent qu’une partie de la Place de la République, délimitée par une entrée symbolique : le stand d’accueil. Elles recréent des territoires d’identification avec des bouts de ficelles, des circulations entre différentes commissions thématiques. Des manifestes apparaissent, autant que des actions collectives. Des comptes-rendus sont relayés au quotidien sur les plateformes participatives. Les membres de collectifs et d’associations dont la parole est oppressée ou marginalisée trouvent un espace de soutien. Une convergence des luttes s’organise, avec la même difficulté que les unes empiètent sur les autres.

Le mouvement se structure malgré les courants d’air, l’attraction du vide et du repli. La place redevient chaque matin ce qu’elle est toujours, une page blanche des possibles. Il faut alors faire et refaire jour après jour, bâtir sur cet éphémère qui est aussi un gage de liberté. Il faut occuper la place coûte que coûte et que cette existence hic et nunc se fasse entendre. On pose des briques temporaires qui prennent d’autres formes le lendemain. Certaines disparaissent, d’autres mutent. La « logistique » débarque tous les jours avec son camion d’outils pour que chacun compose à sa guise. Un atelier de construction s’installe le week-end pour apprendre, au sens propre et figuré, à bâtir soi-même ses assises. Cette zone d’inconfort est bénéfique, elle met à l’épreuve la résistance des matériaux comme celle de nos volontés et permet de prendre la mesure des moyens qu’ils nécessitent. C’est aussi là que la notion de responsabilité prend sens.

Peu à peu, un nous prend forme. Un nous d’anonymes né dans la nuit et dont l’objectif est de refaire jour sous une autre forme. Oui il y a sans doute un besoin de sortir de l’invisibilité, celle aussi qui nous confond parfois dans l’illusion de l’égalité et de la majorité citoyenne. Pour autant l’enjeu n’est pas de faire primer le je avec son bagage d’aprioris et de déterminations. Dans les commissions on oubli son nom de famille, on oubli son CV. La curiosité nous la plaçons ailleurs, nous la plaçons dans ce qui nous mobilise. Nous sommes les gestes que nous avons entre nous, les actions et les projets que nous produisons au jour le jour. Certains ont traversé la France pour passer la semaine, certains consacrent leurs week- ends et d’autres viennent un peu chaque jour. Chacun s’empare de l’activité qu’il souhaite mener, expert ou pas. Nous avons bien compris que la connaissance n’est rien sans le moteur du désir qui nous pousse à agir.

Pour l’instant nous prenons soin de préserver l’indépendance et la souplesse de cet anonymat, de n’émettre de convictions que si nous les avons construites ensemble. Il n’est donc pas question de laisser place à la promotion de partis politiques ou de syndicats. Il y a un rejet de ce qui est dominant et institué. Un rejet de ceux qui, portés par la voix de la majorité, auraient trahi leurs promesses, compromis leurs engagements. Bien sûr cela ne signifie pas d’être l’abri de récupérations et de radicalisations. Les encartés et militants aguerris dont on dit redouter l’infiltration sont d’ailleurs bien visibles. Peu sont dupes des pensées en bannière qui cherchent à forcer l’adhésion plutôt qu’à la construire.

Quant aux « limites à ne pas franchir » qui visent à instaurer une éthique du comportement et de l’action, elles sont évidemment floues. Nuit Debout est dans l’espace public, il ne constitue pas non plus un collectif nominatif qui pourrait en régir les membres. Devrions-nous endosser le rôle de la police et édicter nos lois ? Le mouvement n’a pas encore ce pouvoir et d’ailleurs, il l’inspire peu. N’est-ce pas plutôt que l’on reproche à cette mobilisation d’être le catalyseur d’expressions qui ne demandent qu’à se débrider ? Qui en est responsable ? Des personnalités médiatiques ont déambulé sur la place, elles ont été confrontées à un manque de tolérance et à des offenses physiques. Si leurs visages a pu inspirer la méfiance ou l’agressivité c’est parce qu’elles auraient fait preuve d’une intolérance dont la portée dépasse de loin celle d’une place publique. Oui il ne faut pas encourager la violence, mais il faut aussi pouvoir la prévenir en dénonçant celle qui s’exerce de façon insidieuse et qui cause parfois plus de mal qu’un crachat.

Nombre d’entre nous refusent de recourir à l’intimidation et souhaitent que le débat prime sur tout mode d’action. Nombre d’entre nous veulent faire en sorte que le respect de toutes les opinions en présence soit une étape nécessaire avant de convenir de celles que l’on refuse. Mais nous concevons que la force des courants et des luttes qui nous animent implique que l’on déborde sur les règles de la bienséance. Nous constatons surtout qu’au XXI siècle le dialogue n’est toujours pas suffisant pour renverser les rapports de force. Nous constatons que les formes de l’hégémonie agissent comme une force de gravité qui surpasse les recours légalistes.

Nuit Debout va bientôt acter d’un mois de mobilisation continue. Les médias et les représentants politiques guettent l’issue : épuisement et constat d’un échec de consensus, ou révolution ? Que va devenir ce mouvement spontané ? Chacun se demande qui se chargera d’en récupérer « la substantifique moelle » et d’en définir les contours d’action. En effet, si Nuit Debout veut se donner une voix politique, le mouvement devra faire des choix. Cela ne signifie pas de se confiner dans une identité mais cela implique de définir clairement des objectifs. La convergence horizontale est un paradoxe en soi et les utopies plaquées au réel créent aussi des monstres. Alors faut-il nécessairement désigner des leaders ou élire au hasard les exécutants d’un projet écrit collectivement ? Si le temps presse dans l’agenda politique, il faudra se donner le temps de repenser les termes de cette démocratie représentative. Réforme de la constitution, démocratie directe, VIe République ? La voie est libre.

L’initiative Nuit Debout a le mérite de rendre tangible notre rôle de citoyen. Nous renouons avec le dialogue et reprenons confiance en notre capacité de jugement. Nous reprenons de la force pour entreprendre dans les angles morts de la pensée dominante. Des graines ont été plantées et certains liens ne se déferont pas. Nous serons nombreux à être acteurs de notre société.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

 

 

SOURCE/ MEDIAPART

Publié dans actualités

Commenter cet article