Comment la mafia italienne s'exporte grâce aux affaires

Publié le par dan29000

La mafia italienne s’exporte grâce aux affaires


de : Matteo Rosso
mardi 28 juin 2016

 

Le scandale « Mafia capitale », qui secoue l’Italie depuis plus de deux ans, doit être l’occasion pour le « pays le plus corrompu de l’UE » de prendre de réelles mesures pour endiguer le phénomène.

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Certains promettent de mettre la finance au pas ; elle a choisi d’asséner un coup fatal à l’affairisme. « Elle », c’est Virginia Raggi, membre du Mouvement 5 étoiles, élue dimanche 19 juin dernier maire de Rome. Une grande première pour la capitale italienne, qui n’avait vu jusqu’à présent trôner au Capitole (le siège de la mairie) que des hommes, appartenant de surcroit à une classe politique vieillissante, selon l’ancienne avocate de formation qui a recueilli près de 67 % des suffrages. Une classe politique également jugée incapable de venir à bout des problèmes récurrents de la « Ville Éternelle », qui se trouvent être les mêmes que ceux du pays tout entier, avec, en priorité, l’affairisme mafieux.

« Les projets préliminaires sont souvent superficiels »

Si l’affaire « Mafia capitale », où des dizaines de personnes – du fonctionnaire au politique, en passant par le criminel – sont soupçonnées d’avoir participé à des entreprises de corruption et de conflits d’intérêts, occupe le devant de la scène médiatique à Rome, celle du métro de la ville est également une belle épine dans le pied des dirigeants municipaux. En mai dernier, les ouvriers de la linea C en construction ont mis au jour une caserne militaire datant de l’empereur Hadrien – IIème siècle après J.-C. – et, par conséquent, été obligés de stopper les travaux. Un obstacle de plus qui se dresse face au projet, dont l’idée est née dans les années 1990 et l’ouverture initialement prévue pour l’année… 2000.

Ces seize années de retard – pour l’instant – ne sont pas imputables uniquement aux vestiges et autres découvertes architecturales sur le chantier. Réalisée par un consortium de grandes entreprises – dont Caltagirone, « le roi de l’immobilier romain » –, la « troisième ligne » du métro a changé une quarantaine de fois de tracé et a vu certains de ses acteurs profiter des centaines de millions d’euros d’argent public, tandis que la dette de la ville aux sept collines culmine à plus de 12 milliards d’euros. Aujourd’hui, certains estiment que les travaux ne seront terminés qu’en 2020 ou 2021, avec une facture trois fois plus salée à l’arrivée – 6 milliards d’euros.

L’explosion du budget n’étonne en rien Roberto Cecchi, ancien commissaire extraordinaire pour les lignes métropolitaines de Rome et de Naples. « Ça se passe comme ça en Italie, les projets préliminaires sont souvent superficiels, imprécis et étalent l’incompétence de leurs auteurs. Ensuite, entre les ajustements nécessaires et la correction des erreurs commises, les coûts grimpent pendant la réalisation. Mais ils sont d’abord sous-estimés, car, si la vraie ampleur des travaux était présentée aux décideurs politiques, ils se décourageraient et n’investiraient pas. »

Tissu mafieux

Aujourd’hui, le projet de la ligne C fait travailler plus de 2 000 entreprises pour le compte du consortium – qui gère 5 000 contrats de sous-traitance –, et ne manque pas d’attiser les soupçons d’irrégularités, voire d’infiltrations mafieuses, d’après Olivier Tosseri, correspondant à Rome pour « les Echos ». Riccardo Magi, conseiller municipal (Parti radical) à Rome, pointant du doigt un « projet qui a complètement failli », ne fait que corroborer les propos du journaliste : il s’agit selon lui de « la plus grande mangeoire d’Italie (…), un mécanisme qui sert à générer des profits pour certains. » La solution ? « Arrêter immédiatement les dégâts, résilier le contrat et relancer un appel d’offres transparent et international » conclut l’homme politique qui fut à l’origine d’un rapport sur le métro, repris par l’Autorité nationale anticorruption en Italie (ANAC) et la Cour des comptes.

Véritable « sujet de comptoir » à Rome, cette affaire est loin d’être la seule qui éclabousse l’Italie ; d’après Transparency International, le pays est même le plus corrompu de l’Union européenne (UE). Un classement dû en grande partie à l’inefficacité de l’administration et au pouvoir du tissu mafieux, selon l’organisation non gouvernementale, ce dernier faisant fuir les investisseurs étrangers. La Banque mondiale (BM) estime ainsi que l’Italie a été privé d’environ 16 milliards d’euros entre 2006 et 2012 car certains entrepreneurs ont préféré éviter le pays, craignant de croiser la route de la mafia.

De leur côté – et à l’inverse –, les entreprises transalpines sont nombreuses à se porter candidates à l’étranger, dans les pays voisins notamment, et adoptent parfois les mêmes pratiques peu scrupuleuses que sur le territoire national. A Viège (Suisse) par exemple, le tunnel d’Eyholz dans les Alpes, débuté en 2008, est à l’arrêt depuis deux ans. En cause : un différend entre le consortium chargé des travaux – dont une entreprise, Interalp Bau, est gérée par un Italien – et l’Etat du Valais, maitre d’ouvrage, au sujet de trois paiements complémentaires dont la somme est contestée par le second. En mars 2015, le Contrôle fédéral des finances avait annoncé son intention de procéder à une inspection du projet, tandis que le directeur d’Interalp Bau était placé en détention préventive pour soupçon de corruption.

« Efforts internationaux »

Mais c’est entre la France et l’Italie, sur l’axe Lyon-Turin plus précisément, que le cas de « mafia infiltrée » est le plus important. Le projet de ligne à grande vitesse qui doit relier les deux villes d’ici 2030 – par ailleurs énormément décrié pour son coût (26 milliards d’euros) et son impact sur l’environnement – a vu s’immiscer, grâce à des contrats de sous-traitance, quatre sociétés liées à la criminalité organisée. Dès 2012, le magazine « Politis » s’était interrogé sur la présence de ces entreprises « douteuses » et, plus largement, sur la gestion globale du projet. Des soupçons confirmés par le « Canard Enchainé » qui, le 12 novembre 2014, pointe du doigt la société Italcoge Spa pour ses contacts avec la Ndrangheta, une organisation mafieuse de la région de Calabre (Sud de l’Italie). De son côté, Lucia Giunti, du mouvement No TAV (« pas de TGV » en italien), estime que « toutes les procédures qui doivent garantir la transparence des marchés publics et des appels d’offre sont perpétuellement violées et piétinées ».

Pour endiguer le problème, la société TELT (pour Tunnel Euralpin Lyon-Turin), opératrice du projet de tunnel ferroviaire entre les deux villes, a instauré une « liste blanche » sur laquelle les entreprises qui travaillent sur le chantier, devront figurer afin de prouver qu’elles ne sont pas infiltrées par la mafia. Le projet « est le premier cas en Europe d’application d’une réglementation antimafia au niveau transnational » d’après la société, détenue à 50 % par l’Etat français et à 50 % par les chemins de fer italiens. « Cette procédure ne concernera pas seulement les nouveaux chantiers. Tous les marchés en cours côté français devront adhérer à ces nouveaux critères, tandis qu’en Italie les procédures antimafia prévues par le droit italien sont déjà appliquées » poursuit-elle.

Et justement, certaines entreprises liées à l’affaire « Mafia capitale » ont dores et déjà été confrontées à la justice italienne. C’est par exemple le cas de la société Impresa Pizzarotti, spécialiste de la construction souterraine, inquiétée pour son concours apporté à la gestion frauduleuse d’un centre de migrants en Sicile – dont le personnage clé, Luca Odevaine, arrêté en décembre 2014 pour corruption aggravée, est un ancien membre de la coordination nationale pour les réfugiés. L’entreprise Pizzarotti a d’ailleurs pris part à l’appel d’offres lancé par la Société du Grand Paris – sa branche « conception et réalisation du projet de transport », dirigée par Bernard Cathelain depuis 2015 –, au sein d’un consortium multinational chapeauté par le groupe français NGE. A qui l’on doit de nombreuses réussites, telles que la construction de la ligne grande vitesse Rhin-Rhône ou plusieurs élargissements d’autoroutes, et des projets plus discutables – le leader français du terrassement avait de manière surprenante abandonné le chantier de contournement Nîmes-Montpellier l’an dernier.

Hormis Pizzarotti, d’autres sociétés ou chefs d’entreprises italiens, parmi les 46 inculpés, se sont enrichis d’une manière quelconque, la plupart du temps en « graissant la patte » des fonctionnaires ou des élus afin d’en tirer profit. En mai dernier, l’ANAC – qui a vu ses prérogatives renforcées en 2014 par l’actuel président du Conseil, Matteo Renzi, afin de pallier la lenteur de la justice italienne – et l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), ont convenu d’intensifier leur coopération dans la lutte contre la corruption. Une collaboration qui « imprimera un nouvel élan aux efforts internationaux » selon le secrétaire général de l’OCDE, Angel Gurría, pour qui « la corruption est l’un des obstacles les plus nuisibles à l’investissement efficient et efficace ». Les Italiens, amateurs de paroles autant que de gestes, devront être les premiers à joindre les deux.

 

SOURCE/ BC

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