Désintox : De Charlie à Goin, la fin d'une imposture

Publié le par dan29000

De Charlie à Goin ou la fin d'une imposture

 

Comme un raccourci saisissant de la 5ème République finissante et de ses dérives autoritaires, nous venons d’assister à Grenoble à un épisode de mise au pilori d'une oeuvre et d'appel à la censure d'un artiste par des élus des vieux partis, de gauche et de droite. Retournement spectaculaire donc, après l'unanimité autour de la liberté de création des artistes et « Je suis Charlie ».

 

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Une œuvre du graffeur Goin, intitulée « l’État matraquant la liberté » réalisée lors de la deuxième édition du « Street Art Festival » à l'initiative de l'adjointe aux cultures de la Ville de Grenoble, Corinne Bernard, a soulevé des protestations indignées et des appels à l’effacer de toute part à gauche comme à droite: « fresque honteuse » selon Jean-Pierre Barbier, président (LR) du conseil départemental et député, « insulte grotesque » pour la députée européenne multi-cumularde (et multi-absentéiste) Mireille d'Ornano (FN), œuvre que l’on ne peut « cautionner » pour le député (PS) de l’Isère, Michel Destot; au plus haut niveau de l'Etat, Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur, a enjoint sur Twitter le maire de Grenoble Eric Piolle (Rassemblement citoyen de gauche et écologiste) d'exprimer ses « regrets » aux policiers, qui, selon d’autres encore, auraient été « insultés, injuriés et diffamés sur l’espace public » par cette oeuvre. Dans ce chœur des outragé-e-s, une place particulière doit être réservée à la députée (PS) et ancienne ministre de l'enseignement supérieur et de la Recherche, Geneviève Fioraso, qui, toute honte bue, a utilisé le registre du mésusage de « l’argent des contribuables grenoblois » (25 000 €, coût total du festival), alors que cette dernière, lorsqu'elle était première vice-présidente chargée des finances de la Métro (et sous la présidence de Didier Migaud, l'actuel président de la Cour des Comptes), a fait voter des emprunts « structurés », autrement dit toxiques, dont le règlement s’élèverait aujourd'hui à 78 millions d’€ pour le contribuable, et au sujet desquels les élus de Métro viennent de voter l'abandon des recours. On jugera de l'opportunité de l'argument dans ce contexte. 

Parmi les censeurs, certains ont cru devoir ajouter à la triste obscénité de leurs propos, le spectacle lamentable de leur inculture: ainsi, Matthieu Chamussy, un élu de droite LR, qui se déclare « gaulliste social » (« On enferme pas Voltaire » a dit de Gaulle au sujet de Sartre, l'a-t-il oublié?) dans une lettre ouverte au premier édile de la Ville s’interroge sur la signification d’ « une femme à terre (Marianne?) »; pour répondre à son interrogation, l’artiste Goin  a déjà utilisé cette figure en 2008 dans sa célèbre « Marianne au rouleau » (œuvre créée pour faire entendre la voix de la « Demeure du Chaos » lors de son procès à Grenoble en 2008), qui est elle-même inspirée de « La liberté guidant le peuple d'Eugène Delacroix »; cette figure s’inscrit donc historiquement dans une longue tradition iconographique républicaine de représentation de la Liberté, de la République et de la France, écrasée, voire même parfois représentée nue et violée. On n'ose imaginer la réaction de nos « père la morale » et de nos vrai-faux gardiens du temple républicain, si l'artiste avait fait un tel choix. L'œuvre croise aussi une autre tradition iconographique depuis la Grande Révolution de dénonciation de la violence illégitime du pouvoir, de la répression, des abus de pouvoir, comme par exemple celle d'A.Thiers lors de l’écrasement de la Commune. 

N'est-ce pas plus largement la forme que prend l'art urbain qui pose problème à ces politiques de droite comme de gauche qui appartiennent au « vieux monde » politique? La deuxième édition du Festival d'art urbain a donné l'occasion à des artistes (SNEK, Etien', lGreen, Goin et Monkey Bird, etc.) de s'exprimer dans l'espace public; et aussi à un précurseur du genre comme Ernest Pignon-Ernest, auteur du « Gisant » au métro Charonne en 1971 à l'occasion centenaire de la Commune, de rappeler que « de toute façon, travailler dans la rue est un acte po-éthique » ou encore à C215 de dire qu'il  espérait « appartenir à cette fraction d'artistes qui intervient dans la rue pour l'embellir, sinon pour y ajouter une part d'humanité dont nous avons tous besoin. » Mais justement la principale offense de la fresque de Goin n’est-elle pas que celle-ci ait été exposée « à la vue de tous, dans l’espace public » pour reprendre les termes du communiqué de G. Fioraso? Tel est en effet l’état d'esprit de l’Art urbain, faire de l’espace public un lieu d'expression populaire accessible à tous et aussi de créer une prise de conscience sur les questions de société. Il s’adresse en particulier à la jeunesse, qui peut avoir du mal à se reconnaître dans les espaces culturels classiques et qui a du mal à trouver sa place dans une société où elle exposée à la précarité et au chômage de masse. Le « Street Art » sort ainsi des cadres institutionnels dans lesquels on cherche à enfermer la culture : « L'éducation populaire et les pratiques amateurs ont presque totalement disparu au profit d'une culture institutionnelle dont les codes sont peu ou pas du tout compréhensibles par la majorité des Français, ce qui explique l'absence d'envie de cette culture. » écrivait déjà H. de Varine dans « La culture des autres » en 1976. Ce festival a redonné envie de culture, et donc de démocratie, ne serait-ce pas là son principal tort?

Or, depuis l'attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo en janvier 2015, la France, est entrée dans une spirale autoritaire inédite depuis la guerre d’Algérie; avec l’entrée en vigueur de l’état d’urgence, aussi inefficace qu'attentatoire aux libertés publiques, nous voyons se mettre en place un redoutable régime d’exception pour assurer le maintien de l’ordre public, qui s’installe durablement dans le droit, les pratiques et les consciences. Ainsi, en réponse à la longue mobilisation des salariés contre la loi travail El Khomri, le gouvernement de Manuel Valls a fait un « usage excessif de la force », condamné par Amnesty International, l'organisation de défense des droits humains; et situation inédite depuis 1962, l'exécutif a aussi eu la velléité d’interdire une manifestation syndicale en opposition à une loi sociale; et enfin, à deux reprises, le premier ministre M. Valls a eu recours au 49.3 afin de museler toute expression parlementaire divergente dans son propre camp politique. L'épisode de la demande de censure faite par Bernard Cazeneuve de la fresque de Goin s'ajoute donc à cette liste déjà longue. « Effet Streisand » oblige, la tentative de censure suivie de l'acte de vandalisme dont elle a fait l'objet depuis (inscription « Stand up with the french police ») ont enflammé les réseaux sociaux. Mais comment une telle régression et un tel recul de nos principes démocratiques sont-ils possibles?

Les fondements de la démocratie sont en effet dans la culture, qui, comme le montre Hannah Arendt dans La crise de la culture, est le renoncement à l'immédiateté, cette « mise à distance » qui « peut se réaliser par une infinité de voies. Et c'est seulement quand elle est accomplie que la culture, au sens spécifique du terme, vient à l'être. » Tout rejet d'une œuvre d'art dès lors ne peut être qu'une remise en cause de la culture elle-même, et de la démocratie qui y prend sa source. Ce que l'artiste met en cause, c'est la violence elle même, et il la combat de la plus belle des manières, par la représentation artistique de la réalité, qui met à distance cette violence, en appelant ainsi à la culture contre la violence. Faut-il penser que ceux qui se sont opposés à cette œuvre manqueraient de sens culturel? Ou bien leur idéologie les rendraient-ils aveugles au fait qu'en condamnant une œuvre ils participent à la violence qu'ils prétendent combattre? Car, comme l'écrit Hannah Arendt, pour que cette banalisation du mal puisse s'accomplir, il faut surtout que plus personne ne puisse voir le mal, et qu'il soit intégré comme forme normale du fonctionnement du système social. Or, qu'a fait cet artiste' sinon réveiller les consciences en montrant le scandale du mal auquel les consciences commençaient à s'habituer. « On se fait à tout », oui, sans doute, mais à quel prix? Celui de notre déshumanisation. Posons la question tout net: ceux qui ont voulu censurer cette œuvre, cherchent-ils à pousser encore un peu plus vers la fin de la démocratie; veulent-ils l'augmentation encore plus grande de la violence; ou ont-ils besoin de plus de violence pour justifier la mise en place d'un pouvoir encore plus autoritaire?

Le reproche principal qui a été fait à l'œuvre, c’est qu’elle ne serait pas respectueuse des valeurs de la République. Or, les réactions des politiques du « vieux monde » montrent qu'ils ne parlent de la République que dans une seule de ses dimensions, celle du maintien de l'ordre, et qu'ils oublient volontairement la liberté inaliénable d'expression et de création des artistes inscrites dans la loi et la Constitution. C'est en effet sur eux que Goin a fait porter le regard avec la mention « 49-3 » figurant sur le bouclier d'un des deux policiers représentés: comment alors supporteraient-ils l'exposition offerte à la vue de toutes et de tous de ce spectacle d'une vérité cruelle seulement pour eux, parce qu'il les identifie à des policiers imposant un ordre social et économique néo-libéral, auquel ils se sont soumis et qui n'est plus républicain? Plus grave encore, leur réaction révèle que le sens de la République a disparu du champ leur conscience... Dans ce contexte, les victimes sont les policier-e-s républicain-e-s, qui sont des fonctionnaires subissant de plein fouet le rouleau compresseur des politiques austéritaires depuis deux décennies, qui vivent comme une souffrance permanente la double injonction contradictoire de devoir assurer le maintien de l'ordre républicain en mettant en œuvre des mesures violemment antirépublicaines, comme battre un-e manifestant-e déjà à terre ou effectuer des tirs tendus destinés à blesser ou à estropier, consignes données par l'exécutif et dont on sait qu'elles ont déjà abouti au décès de Rémy Fraisse à Sivens et ont fait une armée de victimes lors des manifestations contre la loi travail. Maurice Grimaud, ancien préfet de police à Paris, dans sa célèbre lettre du 29 mai 1968 adressée aux policiers ne disait pas autre chose: « Frapper un manifestant tombé à terre, c'est se frapper soi-même en apparaissant sous un jour qui atteint toute la fonction policière ». 

Qui donc est le plus « Charlie » aujourd’hui, de l'artiste Goin ou de ses censeurs? Les masques sont tombés! Entre deux processus contradictoires, il nous faut choisir, celui de la culture, avec l'art en son centre, qui est la sève de la démocratie, ou celui du totalitarisme. Face à la haine nazie détruisant la culture et brûlant les livres, Freud avait déclaré: « Quel progrès n'avons-nous pas fait! Au Moyen âge ils m'auraient brûlé; aujourd'hui ils se contentent de brûler mes livres. » Mais on sait, et l'Histoire nous le confirme, que quand on commence à s'en prendre aux œuvres des artistes, la destruction des hommes n'est pas loin. 

@j_soldeville

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SOURCE/  MEDIAPART

Publié dans actualités, arts

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