Exposition : Beat generation, Centre Pompidou

Publié le par dan29000

Présentation par les commissaires de l'exposition

 

La Beat Generation, mouvement littéraire et artistique apparu à la fin des années 1940 aux États-Unis, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et aux premiers jours de la guerre froide, scandalise l’Amérique puritaine et maccarthyste et préfigure la libération culturelle, sexuelle et le mode de vie de la jeunesse des années 1960. Rejetant le scientisme et les idéaux technologiques occidentaux, le racisme et l’homophobie, défendant une nouvelle éthique tribale et l’usage des psychotropes, il a directement inspiré les mouvements de mai 1968, l’opposition à la guerre du Vietnam, ou encore les hippies de Berkeley et de Woodstock.

D’abord perçus par la culture dominante comme des rebelles subversifs, les beats apparaissent aujourd’hui comme les acteurs d’un mouvement culturel parmi les plus importants du 20e siècle. Les œuvres littéraires beat, accueillies avec mépris et suspicion, font aujourd’hui partie des chefs-d’œuvre de la littérature américaine. Le terme beat, emprunté à l’argot, signifie « cassé, pauvre, sans domicile ». Il reconduit le mythe romantique et bohème de la génération perdue. L’écrivain d’origine franco-canadienne Jack Kerouac, dont le roman Sur la route (1957) reste la pierre angulaire du mouvement, y ajoute une nuance contemplative : dans beat, il entend aussi « béatitude ». C’est ainsi que la Beat Generation témoigne d’un attachement aux grands espaces, à la nature et aux spiritualités chamaniques dans lesquelles l’homme est partie intégrante du cosmos. Beat, c’est aussi le tempo du bop, qui reste, notamment à travers la figure de Charlie Parker, la musique organiquement liée au mouvement. La culture jazz et le be-bop inspireront à la poésie beat sa prosodie, son rythme et ses techniques d’improvisation.

Si le groupe se constitue à New York avec la rencontre à l’université Columbia en 1944 de Jack Kerouac, William Burroughs et Allen Ginsberg rejoints plus tard par Gregory Corso, il se déplace dans les années 1950, en Californie, à San Francisco, dans le quartier de North Beach. C’est là qu’Allen Ginsberg lit son poème Howl en 1955, lecture à l’origine d’un retentissant procès et de la renommée des écrivains beat. Paris sera le lieu d’élection européen de ce mouvement, essentiellement nomade : leur point de rassemblement sera le Beat Hotel, rue Gît-le-Cœur où résident, également dans les années 1950-1960, Burroughs, Corso, Ginsberg, Orlovsky et Brion Gysin. Ils entrent en relation avec des artistes français comme Jean-Jacques Lebel, trait d’union de la culture beat en France. Cet hôtel est un espace traversé par la magie, un laboratoire d’expérimentations visuelles et sonores : Gysin et Burroughs y élaborent la technique du cut-up. La géographie beat s’étend aussi au Mexique où artistes, écrivains, photographes et cinéastes trouvent des modèles d’existence alternative en même temps que des voies d’accès à la pensée et aux cultures indiennes, puis à Tanger, en Inde et même au Japon où Ginsberg et Orlovsky rejoignent Gary Snyder à la recherche des fondements de la philosophie zen.

Les pratiques artistiques de la Beat Generation témoignent en effet d’un décloisonnement des expressions et des supports annonciateurs de la postmodernité. Elles privilégient la collaboration qui met en question la notion de singularité artistique : à côté de plasticiens de la scène artistique californienne (Wallace Berman, Bruce Conner, George Herms, Jay DeFeo, Jess Collins), une grande place est réservée à la dimension littéraire du mouvement, la poésie parlée dans les relations qu’elle entretient avec le jazz, et spécifiquement la poésie noire américaine (LeRoi Jones, Bob Kaufman, Ted Joans). Les revues à travers lesquelles leurs textes circulent (notamment Beatitude) restent méconnues en Europe. La manifestation offre aussi une place importante à la photographie : aux côtés de nombreux portraits d’Allen Ginsberg et de William Burroughs, sont présentées les photographies de Robert Frank (des séries « The Americans » et « From the Bus »), de Fred W. McDarrah, de John Cohen avec des clichés pris sur le tournage de Pull My Daisy (Robert Frank et Alfred Leslie, 1959) ou encore d’Harold Chapman qui, entre 1958 et 1963, a tenu la chronique du Beat Hotel à Paris. Sont présentées les œuvres des cinéastes Christophe MacLaine, Bruce Baillie, Stan Brakhage, Ron Rice dont la pratique a accompagné les développements et l’histoire de la génération beat.

Inscrite dans un cadre historique et exploitant des modes de présentation des œuvres sonores et visuelles low-tech (disques vinyles et tourne-disques, carrousel de diapositives, projecteurs 16 mm), l’exposition montre à quel point la Beat Generation, dans sa liberté d’expression, sa volonté de décloisonnement des disciplines et des cultures, son esthétique pauvre, extatique et contemplative, sa violence aussi, a conditionné les développements des contre-cultures contemporaines.

« Beat Generation » suit l’axe analogique tracé par l’immense rouleau tapuscrit Sur la route vers trois destinations : New York, la Californie et Paris, et des digressions au Mexique et à Tanger. Cadrée historiquement entre 1944 et 1969, l’exposition fait incursion dans l’époque contemporaine avec, notamment, Singing Posters, l’installation d’Allen Ruppersberg (2003-2005) inspirée du poème Howl d’Allen Ginsberg dont elle expose la transcription phonétique. Un diagramme retraçant l’histoire de l’appropriation des technologies d’enregistrement et de reproduction mécanique par les écrivains beat est produit à cette occasion par Franck Leibovici, artiste et poète.

NEW YORK

Une première destination pour explorer les relations entre musique et littérature et les étapes qui ont conduit les écrivains beat à s’emparer des technologies et des supports de leur époque, du disque à la machine à écrire. Avec ces techniques, ils inventent un nouveau mode poétique et artistique qui dépasse la mythologie « tardoromantique » à laquelle ces auteurs sont souvent rattachés. La scène new-yorkaise est approchée dans sa diversité et sa complexité. Les revues y occupent une place d’honneur : c’est dans les pages de Floating Bear (édité par Diane di Prima et LeRoi Jones), de Kulchur ou de Fuck You : A Magazine for the Arts d’Ed Sanders que les textes des écrivains beat circulent. Le texte littéraire est mis en relation avec la vie sociale du Village, que Fred W. McDarrah a photographié, théâtre des lectures publiques et lieu de rencontre avec le jazz. Pull My Daisy (1959), basé sur le poème collectif de Kerouac, Ginsberg et Cassady, est au centre de cette section, synthétisant l’esprit de collaboration de la scène beat. La peinture est présente, avec des œuvres d’Alfred Leslie, Bob Thompson, Julian Beck, Larry Rivers, et les nombreux dessins et huiles de Kerouac, dont l’œuvre graphique et picturale demeure méconnue. Les travaux sur papier de Peter Orlovsky, Robert LaVigne, Gregory Corso, complètent le portrait de cette scène new-yorkaise.

CALIFORNIE

La scène beat littéraire et artistique s’épanouit entre 1952 et 1965 en Californie avec un groupe d’artistes et d’écrivains avant-gardistes et transgressifs dont l’œuvre a profondément influencé les générations suivantes en Amérique et au-delà. Cette période voit le développement d’une culture de l’assemblage, du recyclage, de la récupération et d’un usage « bricolé » des techniques et des mediums, à contre-courant des tendances esthétiques dominantes. En Californie, se révèlent aussi les connexions et les collaborations entre artistes, poètes et musiciens qui prennent un caractère systématique dans la culture alternative des années 1950 et 1960. Photographies, ephemera, documents, publications, manuscrits et enregistrements sonores restituent leur contexte historique, politique et culturel. Cette section rassemble des livres d’artistes et des imprimés publiés dans la mouvance de la librairie City Lights, des films expérimentaux de Christopher MacLaine, Stan Brakhage ou Larry Jordan, des photographies, des collages, de l’art postal de Jess Collins, Wallace Berman, Jay DeFeo ou Bruce Conner, des photographies de Charles Brittin qui a accueilli une petite communauté beat à Venice Beach entre 1955 et 1965.

MEXIQUE

Depuis le commencement des années 1950, le Mexique, pays mythique situé au-delà de la dernière frontière, a exercé une attraction particulière sur les artistes californiens et les écrivains beat – peut-être aussi sous l’influence du voyage d’Artaud chez les Indiens Tarahumaras et sa découverte du peyotl. Pour Burroughs comme pour Kerouac et bien d’autres écrivains de cette génération, le Mexique est un lieu d’expériences à la fois romantique et sordide, le pays du peyotl, de la violence et de la magie, où se concentrent tous les thèmes qui traversent leur histoire. C’est aussi le lieu fantasmatique où les représentants de la contre-culture pacifiste de Californie, comme Bruce Conner, pensent pouvoir échapper aux explosions atomiques. L’exposition présente des films de Bruce Conner et de Ron Rice ainsi que les photographies de Bernard Plossu, réalisées au Mexique en 1965-1966, avant qu’il n’arrive en Californie en plein « Summer of Love ».

TANGER 

Sous la protection des pays européens, zone franche jusqu’à l’indépendance du Maroc en 1956, la Tanger de l’après-guerre, dont Burroughs fera l’« interzone » labyrinthique du Festin nu, est un lieu accueillant pour nombre d’écrivains et d’artistes. William Burroughs loue une chambre à l’hôtel Muniria en 1954, bientôt rejoint par Ginsberg, Kerouac, Corso et Orlovsky. Paul Bowles vit à Tanger dès la fin des années 1930 ; Gysin y ouvre un restaurant au commencement des années 1950, Les Mille et Une Nuits, où les maîtres musiciens de Jajouka jouent chaque soir. L’exposition souligne l’influence de la musique de transe que Paul Bowles enregistre à travers le Maroc en 1959, des pratiques magiques et de la consommation du kif sur la production littéraire et visuelle de la génération beat (c’est notamment à Tanger que Burroughs développe sa pratique du photo-montage). Les écrivains beat quitteront Tanger avant l’essor de la culture psychédélique.

PARIS 

Un dernier arrêt à Paris où certains textes majeurs de la poésie beat sont publiés après avoir été écrits au Beat Hotel où Ginsberg, Burroughs, Gysin, Corso et bien d’autres écrivains et artistes américains séjournent entre 1958 et 1963. Une série de photographies d’Harold Chapman témoigne de la vie des résidents de l’hôtel où il a vécu plusieurs années. Au Beat Hotel, Brion Gysin, écrivain et peintre anglo-canadien, invente la technique du cut-up et du cut-in (son équivalent sonore) dont William Burroughs fera un usage extensif dans sa littérature. Gysin avait rapporté du Maroc une conception magique et extatique de l’activité poétique et artistique qu’il devait combiner aux techniques formalistes de la permutation : l’exposition montre une reconstitution de la chambre 25 qu’il occupait au Beat Hotel, réalisée d’après ses indications enregistrées en 1978. La dreamachine créée au Beat Hotel  avec le concours du mathématicien Ian Sommerville est présentée avec des œuvres graphiques et une série de pièces sonores de la même époque par Gysin et Burroughs. Enfin, les liens de la communauté des écrivains américains avec les poètes et les artistes d’avant-garde français actifs à la même époque sont évoqués : Bernard Heidsieck ou Henri Chopin, Ghérasim Luca, Henri Michaux ou Jean-Jacques Lebel qui a joué un rôle de passeur entre les deux communautés.

« La Beat Generation, c’est une vision qu’on a eue […] à la fin des années 1940, d’une génération de ‹ hipster › dingues et illuminés s’élevant soudain et parcourant l’Amérique, cinglés, vivant dans la rue, allant d’un endroit à un autre en stop, déguenillés, béats et beaux d’une manière moche, gracieuse, nouvelle – vision inspirée de la façon dont on avait entendu le mot beat employé au coin des rues à Times Square et à Greenwich Village, dans d’autres villes dans la nuit des centres-villes de l’Amérique de l’après-guerre – beat, c’est-à-dire dans la dèche, mais remplis d’une intense conviction. » Jack Kerouac, « Aftermath: The Philosophy of the Beat Generation », Esquire, mars 1958.

 

Rani Singh

Philippe-Alain Michaud

Jean-Jacques Lebel

Enrico Camporesi

 

in Code Couleur, n°25, mai-août 2016, pp. 40-47

 

 

HORAIRES

 

Tous les jours de 11h à 22h (fermeture des espaces d'exposition à 21h)
Le jeudi jusqu’à 23h (uniquement pour les expositions temporaires du niveau 6)
Clôture des caisses 1h avant la fermeture

 

Jusqu'au 03 octobre 2016

 

 

Publié dans arts, lectures

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Tietie007 06/07/2016 08:28

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