La vallée du Jourdain asséchée par l'occupant

Publié le par dan29000

13 juillet 2016

La Vallée du Jourdain asséchée par l’occupant : reportage d’opposants israéliens

 

Merci à David Shulman, Margaret Olin, Guy Hircefeld et Anat Lev, pour ce reportage sur Al-Hadidiya, un village de la Vallée du Jourdain, au sud d’Hebron, écrasé par la chaleur et privé d’eau.


"Quatre mois est plus que suffisant afin d’apprendre le sens de la folie et la cruauté. Qui a mis en place ce système et l’a laissé durer pendant un demi siècle ? N’est-ce pas de la pure folie que de délibérément priver d’eau familles, enfants et personnes âgées en plein été et dans le désert le plus brûlant ?

Il faisait au moins 37 ou 38 degrés aujourd’hui à Al-Hadidiya. Sans eau courante bien sûr et même sans eau du tout. Il est impossible de survivre sans eau là-bas.

Je dois vous avertir que lire ce récit vous donnera autant soif que de regarder Lawrence Prince d’Arabie. J’avais deux litres d’eau sur moi et je ne jeûnais pas contrairement à la plupart des Palestiniens que j’ai rencontré (c’était le Ramadan), mais j’avais soif toute la journée malgré tout.

La colonie israélienne Ro’i, à moins d’un kilomètre de là, ne souffre d’aucune pénurie d’eau. Vous le savez sûrement déjà : l’’eau s’écoule librement dans leurs tuyaux, et provient en partie des sols d’Al-Hadidiya. De plus, j’imagine que leur piscine est bleue, agréable et surtout pleine d’eau.

Priver les Palestiniens d’Al-Hadidiya d’eau est une pure stratégie politique, et non un fait anodin.Le gouvernement militaire sait parfaitement ce qu’il fait. Ils se disent que sans eau ces gens vont soit mourir ou s’en aller. Il s’agit d’un nettoyage ethnique. Personne ne devrait appeler cela autrement.

Voici Abu Saqer, le patriarche du village. Il a la peau et les yeux foncés, et la dignité incroyable typique d’un homme né dans ces tentes noires et qui a vécu toute sa vie parmi ces roches et ces sillons. Il est à la fois calme, lucide, et aigri. Il parle un arabe soutenu et soigné, voire lyrique. Un mélange du dialecte palestinien standard et d’expressions de fermiers enrichis par de nombreux mots rares que les arabophones apprécient. C’est un ami. Je l’ai su dès le début.
Il est encore tôt, environ 19 heures et demi quand la terrible lumière apparaît et voilà ce que notre ami nous raconte :

« Les colons et l’État israélien ont commis de nombreux crimes et continueront à en commettre d’autres mais le pire crime, une monstruosité morale est de nous priver d’eau. Ils ont pollué nos puits et les ont rempli de roches et de saletés, les ont asséché par leur forage et ont asséché les sources naturelles. J’ai moi-même possédé entre 60 et 90 puits ici, et ils ont tous été détruits. Cela c’était déjà passé dans les années 1970. Au même moment, des centaines de mètres cubes d’eau sont gaspillés par les colons, pour leurs pelouses et leurs piscines. Des communautés entières ont été dévastées, leurs peuples repoussés, déplacés par des camps militaires et des colonies. Autrefois une centaine de familles vivaient à Al-Hadidiya, il n’en reste plus que 14. Nous devons rapporter de l’eau dans des citernes de très loin et parfois nous sommes retardés pendant des heures dans les barrages routiers et nous payons l’eau 3 fois plus chère que les Israéliens.

« Dans chaque guerre il y a celui qui tue, et celui qui est tué, mais quel est le rapport avec l’eau ? Pourquoi démolissent-ils continuellement nos maisons ? Se servent ils de nous pour de sordides expériences comme si nous étions des rats ? Nous vivons dans la zone C où les bergers sont responsables de l’écosystème, de la survie de nombreuses espèces d’êtres vivants. Mais ils arrêtent les bergers et leurs font payer des amendes exorbitantes – au début c’était 5 dinars jordaniens par mouton, puis 11 dinars, rien que pour libérer leurs troupeaux. Une amende peut facilement grimper jusqu’à 100 dinars. Parfois, des hélicoptères poursuivent les bergers et les troupeaux, les soldats en sortent et tirent sur les bêtes. Ils prétendent que c’est une zone de sécurité mais pourquoi tirer sur les moutons ? Ils enrichissent l’État israélien en nous appauvrissant.

« A la fin des années 1980, au moment des accords d’Oslo, il y avait de l’espoir, mais finalement le désastre est devenu encore plus terrible. Regardez simplement ici, voyez comme ils ont détruit nos maisons. Ils font tout ce qu’ils peuvent pour nous chasser. Nous sommes des gens simples à Al-Hadidiya, à ‘Ein al-Hilwe, à Ra’s al-Ahmar. Que désirons-nous ? Faire paître nos moutons, nourrir nos familles, donner une éducation à nos enfants. Rien de plus. La cour suprême israélienne a décidé que les démolitions n’auraient plus lieu mais les soldats n’en tiennent pas compte. Quand un soldat vient terroriser mon foyer où est le juge ? L’année dernière il y a eu des démolitions (le 26 novembre 2015), et ils nous menacent encore aujourd’hui. Ma fille a été blessée par une Israélienne (probablement une soldate) devant mes yeux.Comment suis-je censé vivre avec les Israéliens dans ce qu’ils prétendent être la seule véritable démocratie au Moyen-Orient ? Une nouvelle génération se réveille, nous en avons assez des mensonges. Ils ont également empoisonnés 44 de nos moutons en 2014. Comment pourrions nous vivre avec eux ? »

Abu Saqer parle lentement comme s’il pesait ses mots. Un homme éloquent. Mais son histoire n’est pas seulement la sienne mais celle de toutes les communautés palestiniennes dans la vallée du Jourdain. Les récits des Palestiniens se ressemblent tous : les injustices, le terrorisme d’État et encore et toujours cette soif insupportable. A la fois la soif d’eau et la soif de justice. Ou peut être l’inverse. »

Saqer, son fils, nous guide sur la colline, en s’arrêtant parfois pour nous montrer un énième puits bouché par des pierres et des saletés. Nous en comptons 12. Quand Saqer aperçoit un serpent il s’empresse de le tuer. Dans le désert, les Palestiniens redoutent et détestent les serpents. A présent nous avons commencé à nettoyer les puits, les militants ont trouvé au moins un gros serpent au fond mais plus menaçant encore : des obus militaires non explosés qui avaient été abandonnés dans ces puits.

A la fin de la matinée, nous nous rendons à ‘Ein Hilwe où Madi, un futur candidat au poste de gouverneur du conseil régional palestinien d’ici, parle de l’eau, une problématique chère à ses yeux. Nous nous dirigeons vers Umm al-Jamal, où coule une source naturelle dont les Bédouins se servent pour leurs vaches. Les Bédouins construisent un petit mur en pierre autour de la source afin de la protéger. Mais, évidemment, le gouvernement civil prévoit de détruire ce petit mur la semaine prochaine. Umm al-Jamal est aride, sec, suffocant en plein désert.

Supposons que vous voulez construire un pipeline d’eau afin de connaître le simple bonheur d’avoir l’eau courante. En théorie, vous pourriez remplir une demande de permission auprès du gouvernement civil mais celle ci sera aussitôt rejetée. Comme les Palestiniens de la vallée du Jourdain ne peuvent construire des puits et des canalisations par procédures bureaucratiques et standards ils tentent d’en construire malgré tout. Néanmoins, ils sont sûrs que le gouvernement civil enverra quelqu’un pour les punir et détruire leurs puits. Cela vient de se passer ce matin à Al-Hadidiya, j’en ai été témoin.

L’après-midi, nous croisons des soldats. Ils ont l’air surpris car la vallée du Jourdain n’a pas l’habitude d’accueillir des militants israéliens et par conséquent, l’empreinte de l’occupation a été encore plus brutale et arbitraire ici que n’importe où ailleurs en Cisjordanie. L’officier n’a pas vraiment l’air hostile mais il fait son travail. Il déclare que Al-Hadidiya sera une zone militaire surveillée. Pour quel motif ? « Des travaux non autorisés »

Nous sommes 8 militants, et nous avons tous déjà vécu cette situation. Nous essayons de parler aux soldats mais l’officier leur interdit de nous répondre. L’un d’entre eux nous filme avec son téléphone portable. Anat lui demande ce que cela fait de priver d’eau une famille assoiffée. Comme il n’a pas le droit de répondre il hausse les épaules et roule des yeux. Il n’y a que deux façons d’interpréter ces gestes : « Je ne peux rien y faire, j’obéis simplement aux ordres » étant la plus optimiste ou « je m’en fiche ». Je m’efforce de croire que ce soldat est conscient des horreurs qui se passent autour de lui.

Les soldats s’en vont mais pas pour longtemps. Ils reviennent avec le même policier qui préférerait sûrement être confortablement assis dans son bureau avec air conditionné. Ils prennent des photographies.

Hier, des soldats ont arrêté le fils d’Abu Sager et l’ont menotté pendant des heures. Aujourd’hui, sans doute parce que nous sommes là, ils s’abstiennent de faire quoi que ce soit d’aussi bas et bête. Ils partent et reviennent encore et encore en prenant des photos et des notes .

En effet, que devraient ils faire ? La canalisation est illégale L’occupation aussi mais elle a ses règles et les soldats les appliquent. A Al-Hadidiya 14 familles sont privées d’eau.
Abu Saqer peut s’attendre à une autre visite à n’importe quel moment sans doute pour lui rappeler que le pipeline construit par les villageois est illégal et sera détruit etc. Mais qui sait quelles formes d’humiliation lui réservent ils ? L’eau courante n’est pas encore destinée aux habitants d’Al-Hadidiya, du moins pas encore. Nous avons du pain sur la planche pour y arriver.

C’était un jour ordinaire à Al-Hadidiya, mise à part notre présence, celles des soldats, policiers, grandes délégations de l’Union Européenne et du conseil que Abu Saqer a gentiment accueilli.
J’écris ces mots depuis chez moi, à la tombé de la nuit. Je suis encore fatigué et attristé par la journée que je viens de passer. Partout à travers la vallée du Jourdain, au Sud de Hébron,à l’Est de Jérusalem et au Nord de la Cisjordanie les gens s’apprêtent à rompre le jeune. Le mois de Ramadan se terminera la semaine prochaine. Un jour la soif se terminera aussi à Al-Hadidiya et ‘Ein Al-Hilwe. Nous verrons cela. J’aimerais croire que Abu Saqer, cet homme simple, Netanyahu et ses acolytes trouveront un terrain d’entente.

(Traduit de l’anglais par Khadija B. pour CAPJPO-EuroPalestine)

https://touchingphotographs.com/2016/07/01/al-hadidiya-jordan-valley-david-shulman/

CAPJPO-EuroPalestine

Publié dans Monde arabe - Israël

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