No TAV, témoignage : Nicoletta, la Credenza

Publié le par dan29000

Nicoletta, la Credenza

 

entretien réalisé en plusieurs fois, entre la fin 2014 et le printemps 2016

Ce matin ma maison a été perquisitionnée pour une manifestation que nous avions faite contre le chantier du TAV. Désormais j’ai l’obligation d’aller signer chaque jour chez les carabiniers de Susa. Alors, que ce soit clair, moi je n’accepte pas d’aller chaque jour demander pardon aux carabiniers, je n’accepterai pas que ma maison devienne ma prison, et par conséquent, c’est eux qui décideront. Notre lutte est tellement forte, nous luttons pour le droit de tous à vivre et à vivre bien, on ne lutte pas seulement pour notre vallée mais pour un monde plus juste et vivable pour tous. Donc, au regard de cela, nous n’avons pas peur, on ne s’agenouille devant personne, et donc, moi, signer, je n’y vais pas, et je resterai encore moins enfermée à la maison à attendre qu’ils viennent contrôler si j’y suis ou si je n’y suis pas. Nous sommes nés libres, libres nous restons. Libres et égaux. 

Ainsi parle Nicoletta au lendemain d’une énième attaque judiciaire contre le mouvement No TAV. À l’aube du 21 juin dernier, 23 personnes se voient imposer des mesures allant de l’obligation quotidienne d’aller signer au commissariat à l’emprisonnement. Certains sont valsusains, d’autres non. Certains sont jeunes, d’autres non. Tous sont accusés d’avoir participé à la manifestation du 28 juin 2015 durant laquelle un morceau des grilles du chantier du TAV avait été arraché. Ce jour-là, 5000 personnes avaient marché vers le fortin malgré l’interdiction de la Préfecture. Un an plus tard, la répression tente de laver l’affront qu’avait constitué cette journée. Mais parmi ces 23 No TAV, certains ont décidé de refuser les restrictions auxquelles ils sont condamnés. Parmi eux, Gianluca, militant turinois assigné à résidence, qui a trouvé refuge à la Credenza, le bar-pizzeria de Bussoleno, siège depuis lors d’un presidio permanent dans l’attente de la police. Puis Giuliano, qui a déclaré publiquement qu’il ne se plierait pas à ces privations de liberté. Et Nicoletta, 70 ans, professeure de lettres classiques à la retraite. Voici des extraits du texte qu’elle a lu lors de la conférence de presse du 27 juin 2016 :

 

J’ai mis ma vie en jeu dans cette lutte et pas en vain, parce que j’ai pu partager le prodige d’une collectivité qui se reconstruisait, en partant d’histoires et d’expériences diverses se rejoignant dans une pratique concrète, généreuse et limpide, attentive à l’existence de chacun et au futur de tous, y compris de ceux qui viendront après nous.
C’est cela le lien profond qui nous a unis au fil des ans et qui a consolidé les liens autour de nous, antidote puissant à la société du jetable, au pouvoir qui fait de la guerre entre pauvres le piédestal de sa propre domination. [...]
C’est cet esprit de fraternité qui nous a toujours soutenus, dans les jours et les nuits passés à défendre le territoire contre l’implantation du chantier du TAV, à faire obstacle de nos corps au contingent des pelleteuses et aux hommes en armes qui venaient imposer avec violence ce que le peuple refusait.
C’est encore le sens de la fraternité qui a donné vie à la Libre République de la Maddalena et qui nous a permis d’affronter la répression la tête haute, sur les lieux de la lutte, dans les bunkers des tribunaux, dans les prisons où ont été enfermés nos enfants.
Fraternité non seulement avec les êtres humains, mais aussi avec tous les êtres vivants, les grands châtaigniers séculaires déracinés pour faire place au béton, les animaux des bois privés d’accès à l’eau, chassés au loin par l’éternel jour électrique des chantiers.
Fraternité qui nous fait éprouver rage et peine face aux ouvriers qui chaque jour entrent la tête basse dans le tunnel exploratoire de la Clarea, pour respirer quotidiennement l’uranium et l’amiante. […]
Ces trente années je les ai partagées activement jour après jour et j’en revendique chaque minute, chaque étape, comme un trésor inestimable d’expériences, de culture, d’affection, de solidarité qui m’ont permis de « vivre en ce monde non comme un locataire ou un touriste, mais comme dans la maison de mon père et de ma mère ».
J’étais présente aussi à la marche du 28 juin de l’année dernière d’Exilles à Chiomonte, pour nous rappeler la Libre République de la Maddalena et réaffirmer l’inépuisée volonté de libération. Une grande journée populaire, un gigantesque serpent coloré et joyeux de tous les âges, interrompu à un certain point par des barrières infranchissables et inacceptables, empoisonné par la fumée des lacrymogènes.
De ce jour je revendique chaque pas et chaque action, comme mon droit et mon devoir de résistance.
Pour cette raison je refuse les mesures restrictives qui m’ont été ou me seront imposées : je n’accepte pas de faire acte de sujétion avec la signature quotidienne, je n’accepterai pas de transformer les lieux de ma vie en assignation à résidence ni ma maison en prison ; je ne serai pas ma propre geôlière.
Je sens avec moi les raisons et la force collective des opprimés, ceux qui n’ont rien d’autre à perdre que leurs propres chaînes, mais qui ont un monde entier à conquérir.

Nicoletta est, à n’en point douter, un des personnages marquants de la vallée. Nous l’avons interviewée à plusieurs reprises en 2014, 2015 et 2016, toujours à la Credenza, bastion du mouvement et symbole de son ouverture aux luttes du monde entier.
Nicoletta doit faire partie d’une délégation de No TAV invitée à la zad de Notre-Dame-des-Landes le 10 juillet 2016. À ce jour, nous ne savons pas encore si elle parviendra à venir. À l’heure où certains prétendent péremptoirement l’astreindre à résidence, nous prenons donc les devants en faisant passer la frontière à quelques-unes de ses paroles, mais aussi nous l’espérons, à sa rigueur et à son enthousiasme. Des mots sans concessions qui ne peuvent que nous inspirer, à l’heure où nous faisons face ici, depuis l’état d’urgence, à la multiplication et à la banalisation des assignations à résidence.

Peux-tu nous parler de ton implication dans la lutte No TAV, de ce que cette lutte a de particulier et de remarquable pour toi ?
Je suis née dans la vallée de Susa, puis j’ai habité vers Turin, et je suis revenue parce que j’étais enseignante, et quand j’ai été titulaire, je suis venue travailler dans une école de Susa, puis ici à Bussoleno. J’ai pu partager l’histoire de la vallée et de ses luttes à partir des années 1970.
Pour moi ce qui caractérise la lutte No TAV, c’est que c’est une lutte de prise de conscience collective. Elle n’est pas née de quelques personnes isolées, sa grande force a été sa capacité à impliquer, à élargir, puis à faire grandir des réalités [1]. La victoire que nous avons déjà eue est celle-ci, la victoire contre la résignation : « ils sont très forts, mais ils ne nous aurons pas ! » Et ça, ça ne peut tenir que si on acquiert la conscience, la capacité de comprendre que les luttes sont toujours collectives. Dans les luttes véritables, ils n’y pas un leader grâce auquel tout advient. Notre lutte avance parce que c’est la lutte de beaucoup de gens, pas de un, ni de deux, ni de trois.
Il nous faut aussi de l’expertise et de l’expérience, l’élément technique est important, le savoir doit être total et approfondi, nous parlons de barricades réelles et de barricades de papier, et les barricades de papier ont aussi leur poids. Par exemple, au début, une des choses les plus importantes que nous avons faite, ça a été de partager le savoir, de ne pas déléguer cette expérience, y compris à l’expert. Parce que c’est un mécanisme qui peut arriver : tu sais quelque chose, et tu t’en sers comme d’un instrument de pouvoir, parce qu’en sachant ça, tu fais l’expert et tu réussis à imposer ton avis aux autres. Nous avons refusé cela, parce que le savoir doit être à tous, et de fait si vous parlez avec les gens du mouvement No TAV, tous savent. C’est un bagage important, parce qu’un mouvement meurt s’il n’a pas de racines, et les racines sont aussi celles-là. Elles sont la mémoire, technique, mais aussi historique, sociale et politique.
Ici, à Bussoleno, le chemin de fer a une importance particulière ?
La lutte contre le TAV a plus de 25 ans. Ici nous avons commencé contre la privatisation du chemin de fer, en 1991. Cette privatisation engendrait l’augmentation du prix des billets, la fermeture des gares, des services... Ici il y a un pôle ferroviaire très important : le dépôt de locomotives, l’école de machiniste, l’atelier ferroviaire... On a donc eu un poids important dans cette bataille, parce que la privatisation signifiait entre autres la fermeture de l’atelier où travaillaient mille cheminots. Aujourd’hui, malheureusement, il n’y a plus rien. Les sections de lignes normales étaient fermées en même temps que de nouveaux projets de construction de TGV commençaient. Nous avons fait des grèves, des assemblées, en impliquant aussi les écoles. J’étais enseignante au lycée, nous nous sommes mis en grève nous aussi, les commerces ont fermé, pour souligner que nous voulions le chemin de fer pour tous. En ce qui concerne le TGV, il passait déjà dans la vallée, mais sur les voies normales. Il y en avait six par jour, aujourd’hui il n’y en a plus que de deux, il n’y a pas de clientèle. Nous avons commencé à lutter contre ce modèle de transport qui sert seulement à certains puissants. Le projet du TAV date de 1991, il est parallèle à la privatisation. La privatisation annonçait clairement la construction du TAV. Il faut préciser que les intérêts du TAV sont essentiellement dans la construction, il s’agit de commencer les travaux et de les continuer pour toujours, ce n’est pas le résultat qui compte, ce n’est qu’une manière de voler de l’argent public. Mais nous nous opposons aussi à ce projet pour des raisons environnementales, ces mêmes raisons qui ont été à la base de la lutte contre l’autoroute.
On imagine qu’une telle infrastructure, avec ses viaducs qui défigurent la vallée, n’a pas dû vous laisser indifférents… Comment l’opposition s’est-elle déroulée ?
La lutte contre l’autoroute a eu lieu dans les années 1990. On savait que sa construction allait détruire la vallée, les vergers, les forêts, les vignes... Nous ne la voulions pas comme modèle de transport, nous savions que ce n’était pas pour les gens d’ici. Il y avait déjà beaucoup de trafic vers et depuis la France, de la pollution. Il aurait été possible d’utiliser les routes de la vallée, parce qu’on venait de faire les déviations, les routes ne passaient déjà plus dans les villages. Parallèlement à la construction de l’autoroute, ils ont fermé toutes les usines de la vallée. Ils ont commencé à apporter d’ailleurs ce qui avant était produit ici. Après, on voyait passer sur l’autoroute des camions venant de France pleins de foin qui avant était récolté dans nos prés. Ça a été dévastateur sur un plan environnemental et humain. Pour construire l’autoroute deux ouvriers sont morts, dans les tunnels. Face au projet, il y avait deux méthodes de lutte : il y avait ceux qui disaient « cherchons à minimiser les dommages, elle va être construite, cherchons un accord », c’étaient toutes les grandes associations écologistes... Et ils se sont assis à la table des négociations avec les constructeurs de l’autoroute. Nous on a toujours refusé, parce que ce qu’on voulait c’est qu’elle ne soit jamais construite. Il y avait donc ces deux manières. Nous on a fait un comité à Bussoleno, avec un peu tout le village, notamment les propriétaires des terrains qui n’avaient pas accepté de vendre et qui ont dû être expropriés. Finalement nous avons perdu, mais ça a été un échec significatif, parce que les gens, après que l’autoroute a été faite, ont commencé à comprendre ce que ça voulait dire, à quel point ils étaient pris pour des imbéciles. Le comble ça a été quand cette autoroute fut appelée autoroute « écologique » du Val de Susa, parce qu’elle avait été construite en tenant compte des recommandations des associations écologistes... Finalement, les indemnisations n’ont jamais été touchées par les propriétaires. La pollution a été infinie. Ils disaient que quand il y aurait l’autoroute, il y aurait du travail, mais au contraire les usines ont fermé. Les gens ont compris. Cette défaite a été significative, importante, pour montrer qu’on devait lutter autrement, pas avec des compromis, mais avec une vraie opposition.
Le deuxième épisode de lutte précédent le No TAV dans la vallée, c’était contre la ligne THT qui devait venir de Superphénix en Isère. En Italie, on a gagné le référendum sur le nucléaire en 1986 car il y avait eu Tchernobyl, ici on ne pouvait plus manger les légumes, de champignons, de lait, etc., alors que chez vous ils n’ont rien dit. L’ENEL, qui est l’équivalent italien d’EDF, a alors acheté un tiers des parts des centrales françaises, et ils voulaient amener cette électricité en Italie. Ils la payaient très peu, mais nous la faisaient payer cher... On avait déjà une ligne dans la vallée, ils voulaient en faire une autre de 300.000 volts. On a cherché des contacts avec la France, avec les comités anti-nucléaires et contre la THT. On s’est mis d’accord pour faire une lutte commune contre cette ligne, on a fait des manifestations ensemble. Dans la vallée, pour la première fois des comités autonomes sont nés. On n’a plus laissé les choses entre les mains de la Legambiente [2]. On avait impliqué les maires. Ils étaient avec nous, et la Communauté de Montagne [3] aussi. Ils ne dirigeaient pas, mais ils étaient avec nous. C’est un peu le modèle qu’on a reproduit pour la lutte No TAV : c’était la première lutte sans délégation. On ne déléguait pas au système politique, l’institution pouvait venir avec nous, mais nous avions le contrôle direct. C’est la bonne manière de faire. Au final, nous avons gagné. Ils ont abandonné le projet en 1989, et cette victoire a servi à tous, ils ont enterré les lignes dans toute l’Italie, et surtout ils en ont fait moins. C’est à ce moment-là qu’a commencé la lutte contre contre le TAV, et ce modèle était clair, on voyait comment on pouvait vaincre : impliquer les personnes, s’informer, ne pas déléguer. La décision et le savoir doivent venir du bas.
Les comités de village, c’est un peu ce qui fait l’âme du mouvement ?

Publié dans environnement, alternatives

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