L'Etat n'a pas à "réformer l'islam de France", par Marwan Muhammad

Publié le par dan29000

Marwan Muhammad

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L'Etat n'a pas à "réformer l'islam de France". Ma tribune dans le Monde.

 

 

La volonté de "réformer l'islam de France" n'est pas de génération spontanée. Elle revient par intermittence, à chaque acte terroriste ou polémique qu’on chercherait à rattacher aux musulmans.

Ces débats donnent lieu à des paradoxes presque indépassables :

Certains responsables politiques s’empressent de dire : "surtout pas d'amalgame entre musulmans et terroristes", mais la première chose qu'ils demandent, c'est de "réformer l'islam-de-France".

Les mêmes qui parlent de laïcité à longueur d'année, la piétinent allègrement dès lors qu’il s’agit de dicter aux musulmans la manière d'organiser leur culte.

Reconstruire, refonder, réformer… autant de mots bien ambitieux pour des responsables politiques incapables eux-mêmes de repenser leur manière de gouverner, portant notre peuple vers un rejet inédit des institutions dont ils ont la charge.

On aurait cru que tant d’échecs sur les sujets qui comptent, du chômage à la sécurité en passant par l’éducation, auraient amené notre gouvernement à un peu plus de modestie, mais c’est sans compter sur l’intérêt presque amoureux que Manuel Valls porte aux musulman-e-s, notamment celles dont le foulard demeure, pour lui, « un combat essentiel pour la République ».

Car si Manuel Valls veut aujourd’hui faire un 49.3 sur l'islam-de-France, c’est que sa pratique politique est définie par un rapport de force et un clivage permanents.

Parler de "réforme de l'islam de France" à chaque acte terroriste, c'est faire porter aux musulmans la responsabilité de ses échecs sur le plan de la sécurité.

Passons sur le fait de rendre l'islam exotique, en prétendant lui trouver une "adaptation" française : il n'y a pas, à proprement parler, d'islam de France.

Il y a l'islam, en tant que religion et spiritualité. Puis il y a les musulman-e-s, dans toute leur diversité, avec autant de manières de s’approprier (ou non) leur foi et leur citoyenneté qu’il existe d’individus.

Ce sont deux dimensions différentes et complémentaires de l’identité. Dans les faits, nous n’avons pas à choisir entre être musulmans et être français : nous sommes tout simplement les deux.

Les musulmans n'ont ni besoin de sympathie, ni de droits supplémentaires ou de privilèges de la part du gouvernement. Tout juste le droit à l'indifférence, comme n’importe quels citoyens, libres de s’organiser comme bon leur semble.

Cette façon qu'ont certains d'expliquer aux musulmans les "conditions" pour être tolérés est donc très caractéristique d’un rapport historique à l’islam.

Depuis le temps des colonies, les deux piliers de la relation du pouvoir français avec les musulmans sont les mêmes, basés sur l’injonction et le contrôle.

Injonction, quand d'une manière ou d'une autre, on veut dicter aux musulmans la manière de s'organiser, de pratiquer leur culte, de s'habiller.

Contrôle, car quoi que les musulmans fassent, ils restent perçus comme une menace pour certains et doivent être surveillés, invités en permanence à donner des gages de leur innocence.

En 2016, on ne sort pas de cette relation verticale, quand les institutions dites représentatives des musulmans restent sous le contrôle et l’injonction rapprochée du gouvernement, tandis qu’on parachute, aux postes clés de l’islam de France, des personnes qui n’ont rien à voir avec la réalité quotidienne que vivent les musulmans.

C’est une double insulte qui, dans le même temps, confisque la parole des premiers intéressés, tout en supposant qu’il n’existe pas, parmi eux, des femmes et des hommes suffisamment compétents pour occuper de telles responsabilités.

Et si le gouvernement veut enfin faire œuvre utile sur ce sujet, qu’il accueille et facilite une grande consultation de la société civile, en permettant l’émergence de la parole des seul-e-s concerné-e-s dans l’organisation de leur culte : les musulman-e-s de notre pays.

Ce rapport aux musulmans, bloqué dans un autre temps, est en décalage majeur avec la réalité sociologique de notre pays :

Au quotidien, il n'y a pas de fracture identitaire avec l'islam. Les gens vivent ensemble, travaillent ensemble, construisent ensemble.

Les polémiques auxquelles nous assistons sont ainsi révélatrices d’un mal plus profond, car ce que les politiques disent de l'islam ne dit en vérité rien des musulmans, mais raconte tout d'eux, de leur vision, pour notre société et pour l'avenir.

Leur constance à vouloir produire un problème musulman révèle une triste vérité :

Ils n’ont tout simplement aucun projet pour notre peuple.

Les communautés locales nous montrent l'exemple, après le drame de Saint-Etienne du Rouvray, avec des personnes de toutes appartenances qui œuvrent ensemble pour le bien commun, dans le respect de toutes les différences, à travers un riche tissus associatif et l’implication de tous.

Il serait peut-être temps de les écouter pour apprendre et avancer, ensemble.

Marwan Muhammad

 

SOURCE/ FB

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