La pédagogie Freinet pour tous et par tous...

Publié le par dan29000

La pédagogie Freinet pour tous et par tous, c'est possible

 

Les conseils de Célestin Freinet, en février 1966, quelques mois avant sa disparition...
 
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Oui, la pédagogie Freinet, nous voudrions bien la pratiquer, disent aujourd'hui une majorité d'éducateurs qui sentent, ne serait-ce qu'intuitivement, tout ce que la pédagogie traditionnelle comporte d'anachronique et d’inefficient...

 

Mais

 

 Il y a des mais. Et ils sont hélas, réels. Mais, nous avons trop d’élèves et pas assez de place. Il nous faut suivre les programmes et préparer aux examens. Si on laisse les enfants libres c'est le désordre, la pagaille et le bruit. Plus de manuels ! Mais alors je suis perdu, et les parents ne sont pas contents. Plus de notes ! Et comment opérer un classement alors qu'on nous le réclame à tous les échelons de la hiérarchie ?

— J’ai bien essayé le texte libre, dit un jeune, mais je suis tout de suite à bout de souffle. J'ai besoin de savoir où je vais et comment progressent mes élèves,

— Les Techniques Freinet donnent trop de travail. Je m'y perds,,.
S'il s’agissait d'un autre métier que celui d’éducateur, si nous ne risquions pas des fausses manœuvres irréparables, si nous étions des théoriciens évoluant loin des inéluctables réalités, nous vous dirions: Allez-y! Jetez-vous à l'eau ! Vous vous débrouillerez bien pour en sortir ! Mais nous sommes instituteurs ; nous avons la responsabilité de la formation de nos élèves, Nous devons tenir compte de ce qu’ils sont selon le milieu et les pratiques dont ils ont peut-être été victimes, et cela sans négliger les collègues, les parents d'élèves, les inspecteurs, les programmes et les examens. Nous en avons toujours tenu compte nous- mêmes et tous les camarades chevronnés que vous pourrez rencontrer vous diront par quelle lente ascension ils sont parvenus à une pédagogie dont ils ne sont souvent que partiellement satisfaits. 

Nous n'avons jamais pensé qu’une révolution pédagogique comme nous la préconisons puisse se faire un jour, comme sous le coup d'une baguette magique. Le nouveau que nous préparons devra naître et s'instituer à même ce qui existe ; il devra prendre la suite et pourtant changer de démarche et de but. Le sang nouveau que nous voulons faire circuler sera le sang régénéré auquel nous donnerons vie. 

C’est cette situation exceptionnelle qui rend particulièrement délicate notre entreprise d’Ecole Moderne. Une grande firme industrielle peut jeter bas les immeubles qui la gênent et construire ensuite de toutes pièces les installations fonctionnelles qui lui agréent. C'est dans les vieilles classes, parmi les vieux bancs, dans un milieu suspect ou hostile, avec ou contre l’assentiment de l'administration que nous devons faire fleurir l'Ecole Moderne. 

Et pourtant, nombreux sont les éducateurs qui sont excédés par leur métier époumonant et monotone ; d’autant plus que les Instructions Ministérielles recommandent aujourd'hui notre pédagogie, Mais comment y accéder : 

— sans mécontenter l'administration (directeur ou inspecteur)

— sans mécontenter les parents, en les intéressant au contraire à notre travail

— sans risque de désordre et d’indiscipline

— sans fatigue excessive du maître

— et en respectant les programmes, et en assurant la réussite aux examens? Nous nous rendons bien compte que nous trouverons toujours des camarades chercheurs, passionnés à leur travail, d'un dévouement sans limite, et qui par des prodiges d'intelligence, d'ingéniosité et de travail, réussissent à faire de leur classe un noyau enthousiasmant de la grande chaîne Ecole Moderne. Mais ils ne seront pas la masse. Or c’est la masse que nous prétendons toucher aujourd'hui pour apporter une réponse positive aux problèmes urgents qui nous sont posés. La chose est-elle possible ? Devons- nous affronter cette masse ou nous contenter des réussites beaucoup plus sûres, avec les meilleurs des nôtres, et dans les seuls enseignements spécialisés ?

Nous n’avons mathématiquement plus le choix. Les Instructions Ministérielles recommandent notre pédagogie dans les classes de transition. Ou bien nous y réussissons et la porte sera ouverte vers une extension progressive de notre pédagogie ; ou bien nous y échouons et l’on affirmera de plus belle que la pédagogie Freinet n’est possible et recommandable qu’avec des maîtres d'élite, et dans des conditions de travail particulières. 

Nous ferons face. Avec la foi agissante de nos camarades, nous réussirons. Mais ces camarades nous posent eux- mêmes des questions ; ils nous demandent d'indiquer des directives favorables, d'apaiser des craintes justifiées, tout en conservant confiance et enthousiasme. 

 

 © Centre national de documentation pédagogique - Marseille © Centre national de documentation pédagogique - Marseille

Essayons donc !

 

1°. La condition préalable pour aborder nos techniques et notre pédagogie, c'est d’en sentir intensément l’urgente nécessité.

— Si vous pensez que les méthodes traditionnelles ont leurs défauts mais que, tout compte fait, on peut, et vous pouvez tout de même vous en accommoder, n'allez pas plus loin. Ne vous égarez pas chez nous...

— Mais si vous sentez l'inutilité et la nocivité parfois des pratiques qui vous sont imposées,

— Si vous êtes fatigués de faire rabâcher, d’expliquer, de faire réciter, de corriger des devoirs,

— Si vous comprenez l'inhumanité de votre attitude autoritaire et dogmatique...

— Si vous réalisez qu'elle est contraire à vos principes civiques, idéologiques ou politiques,

— Si vous avez conscience de trop parler et de vous époumoner inutilement et que votre attitude d'opposition aux élèves vous vaut une fatigue nerveuse que vous voudriez bien éviter, alors, vous chercherez une solution, ou des solutions. Nous vous offrons le fruit de notre expérience.

Si vous n’êtes pas persuadé de ces tares de la pédagogie traditionnelle, vous essaierez peut-être d’introduire dans votre classe quelques-uns de nos outils et de nos techniques, mais vous le ferez selon les principes auxquels vous restez fidèle. Vous n’aurez pas dépassé la scolastique et nous nous refusons d’avance à porter la responsabilité de vos échecs.

Nous demandons aux camarades qui hésitent de réfléchir avec un maximum de bon sens avant de s'engager, d'expérimenter avec la plus grande loyauté. Le proche avenir se chargera hélas ! de les persuader de la faillite d’une école irrémédiablement axée sur le passé et qui est impropre donc à préparer l’avenir.

Nous regrettons seulement que certains camarades qui n'ont pas encore fait ce pas vers l’Ecole Moderne s’engagent à la légère dans les classes de transition où ils appliquent les techniques modernes recommandées par les Instructions, mais dans l’esprit d’une pédagogie dont ils portent encore les stigmates.

2°, Si vous êtes persuadé qu'il faut que cela change, vous allez vous engager tout de suite dans la voie nouvelle.

3°. Une forme nouvelle de travail suppose d'autres outils et d’autres techniques. N’essayez une formule nouvelle que lorsque vous avez pu lui donner assise sur une technique que vous pouvez dominer.

4°. Mais il résulte de cette nécessité que pendant longtemps iront de pair dans votre classe des pratiques traditionnelles et des pratiques nouvelles, qui risqueront parfois de se contrarier. Il pourrait en résulter une forme de classe hybride qui n'aurait plus certains avantages de l’ancienne pédagogie — pour la discipline notamment — et qui ne laisserait pas s’affirmer les vertus de la pédagogie moderne.

Nous redoutons cette hybridation qui constituerait peut-être un certain progrès, mais qui plafonnerait bien vite à un niveau très insuffisant qu’il nous faut, et qu’il vous faut dépasser.

Pour cela, il faut absolument vous pénétrer de l’esprit de cette nouvelle pédagogie. Il vous permettra de vous orienter dans le dédale de votre comportement scolaire. Vous distinguerez alors, dans les procédés que vous emploierez, ceux qui sont Ecole Moderne et qui méritent de se consolider et de s’implanter dans votre classe, et ceux qui, sous des apparences parfois novatrices ne sont que les reliquats des pratiques traditionnelles. Alors, quand vous échouerez, vous comprendrez que ce n’est pas la pédagogie moderne qui est en cause, mais les résidus de l’Ecole traditionnelle. Et vous tâcherez de les surmonter.

5°. Commencez par le texte libre qui est aujourd'hui communément admis mais il vous faut, pour le motiver, l'imprimerie ou le limographe pour l'édition d'un journal et la pratique de la correspondance.

Sinon vous ne pratiquerez qu'un dangereux ersatz de texte libre dont vous ne tirerez que des avantages réduits (il se peut que la pratique de ce texte libre dont nous avons été les initiateurs oriente davantage les maîtres vers la rédaction à sujet libre, et vers l’emploi plus fréquent des textes d'enfants, mais vous n'en aurez pas une satisfaction spectaculaire et vous ne progresserez pas).

6°. Si vous le jugez nécessaire, vis-à-vis des parents et de l’IP, conservez le manuel de lecture jusqu'à ce qu’il s'élimine lui-même comme superflu.

7°. Attention à la tendance qui s’établit d'utiliser tout simplement le texte d’enfant pour remplacer le texte d’auteur, base des exercices courants de grammaire et d'orthographe. Les enfants risquent de se dégoûter d’un texte libre ainsi scolarisé.

8°. Vous n'avez pas à accorder une liberté qui n'est qu'une notion intellectuelle dont peu d’élèves comprendront la portée.

C'est vers une nouvelle conception des rapports élèves-élèves et élèves-maître qu'il faut vous orienter. C'est à même le travail bien compris que s'instituera un maximum de liberté.

Le passage d’une forme de discipline à l'autre se fera ainsi insensiblement sans hiatus dangereux.

9°. Vous organiserez le plus tôt possible la coopérative scolaire. Mais ne prétendez pas lui laisser très vite le soin de régler tous les rapports. La coopérative telle que nous l'entendons n'est qu’une forme d'organisation du travail. Votre autorité ira diminuant au fur et à mesure que s’organise le travail.

Là non plus, pas de hiatus. Ce sont les nouveaux rapports qui, peu à peu supplanteront les anciens.

Cette évolution de la nouvelle organisation peut demander plusieurs mois. Ne vous en étonnez pas et ayez confiance.

10°. Vous organiserez le plus vite possible le travail individuel des enfants. Ceux-ci le préfèrent au travail collectif sous le contrôle du maître.

Nous vous recommandons nos fichiers autocorrectifs et plus spécialement nos bandes enseignantes. Avec l'emploi des bandes vous supprimez la permanente autorité du maître. L'enfant se sent maître de lui-même. Et cessera automatiquement l’opposition maître-élèves qui empoisonne l'atmosphère de toutes nos classes.

Au début, ce travail individuel peut être prévu dans le cadre de votre programme traditionnel. Il sera une forme nouvelle d'exercices scolaires qui aura déjà un double avantage ;

— il permet un meilleur travail à la mesure de l'enfant ;

— il habitue les enfants eux-mêmes à prendre leurs responsabilités.

11°. Vous tenez aux notes et aux classements, Inspecteurs et parents y tiennent peut-être plus que vous. Ma foi, ne les supprimez pas d'autorité : attendez de les avoir remplacés par une autre organisation :

— le plan de travail

— l’auto-évaluation (c'est-à-dire l'attribution des notes par les élèves eux-mêmes)

— le graphique

— les brevets.

12°. Ne supprimez pas radicalement les leçons, mais remplacez-les par des leçons a posteriori.

Vous vous épuisez si vous voulez faire comprendre intellectuellement faits, gestes et idées à vos enfants. Sauf pour quelques élèves particulièrement doués, ce n'est pas là la voie normale. L'enfant comprend en expérimentant et en agissant :

— en histoire et en géographie faites faire des recherches, des présentations de documents, des maquettes,

— en sciences, des expériences.

Et ensuite, après ce travail de base, vous faites votre leçon a posteriori qui est synthèse le plus possible, mais qui vous permet aussi de combler les trous constatés dans les acquisitions. Et vous pourrez suivre les programmes qui vous sont imposés,

13° Faites faire des conférences à vos enfants. Ils y excellent et tout votre enseignement en bénéficiera.  

14° Peu à peu, selon vos possibilités, vous transformerez votre classe en classe-atelier. Vous ferez peindre vos élèves et les beaux dessins obtenus vous persuaderont vous-mêmes, et persuaderont les parents, que quelque chose de nouveau est intervenu chez vous, et que l'Ecole Moderne y a pris naissance.

Quand vous aurez ainsi, sans heurter ni les parents ni l’administration, introduit dans vos classes ces innovations de base et que vous en sentirez les bienfaits, vous éprouverez le besoin — et vos élèves aussi — d’aller plus avant dans cette voie. Et un jour, pour votre grande joie, tout vous sera permis. Mais il faut mériter cette permission en vous imprégnant le plus possible de l’esprit de notre pédagogie, par la lecture de nos écrits et de nos périodiques, par notre cours par correspondance, par les stages, par le travail avec les nombreux collègues qui, dans tous les départements, cherchent comme vous à faire naître à même l’ancienne école, une pédagogie libératrice. On parle beaucoup aujourd’hui du nécessaire recyclage des maîtres. Je ne crois pas qu’il puisse se faire intellectuellement, par l’étude des livres, par des leçons savantes, par des explications et des démonstrations. C'est à même vos classes, avec l'aide culturelle et technique que nous pouvons vous apporter avec l'appui souhaitable de l'administration que nous ferons tous ensemble notre essentiel devoir de serviteurs de l'Ecole Laïque du peuple.

Célestin Freinet « La pédagogie Freinet devient une pédagogie de masse », L'Educateur n ° 9, 1er février 1966.

 

 

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SOURCE / MEDIAPART.FR

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