Les intellectuels en résistance ouverte contre Valls

Publié le par dan29000

Manuel Valls veut rompre avec la "vieille gauche". Et, à ses yeux, les intellectuels en font partie. Provocations et trahisons politiques ont poussé nombre de ceux-ci à sortir de leur réserve pour entrer en résistance ouverte.

 

Article extrait du numéro de printemps 2016 de Regards.

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« Vous pouvez respecter les intellectuels. Vous savez, pour un homme politique, c’est important d’écouter les gens qui pensent. Vous ne devriez pas rigoler quand je parle ! » Le philosophe et sociologue Geoffroy de Lagasnerie est très en colère contre le député socialiste Christophe Caresche, comme lui invité à parler de la déchéance de nationalité sur le plateau de Ce soir ou jamais.

Loin d’être anecdotique, cet épisode illustre la détérioration des relations entre intellectuels et politiques. Lesquels ne font même plus semblant d’écouter les premiers qui accumulent, quant à eux, des griefs de plus en plus nombreux à l’égard des socialistes au pouvoir : état d’urgence prolongé, déchéance de nationalité, conception de la laïcité, situation des migrants de Calais, projet de loi sur le travail ont déclenché des réactions épidermiques chez nombre d’universitaires. Ils publient des tribunes dans les journaux, pétitionnent, prennent la parole dans des lieux publics, s’opposent au premier ministre dans la polémique qui confronte ce dernier à Jean-Louis Bianco – président de l’Observatoire de la laïcité, soutenu par des sociologues et historiens comme Jean Baubérot et Pascal Blanchard –, créent des "conseils d’urgence citoyenne" face à la prolongation de l’état d’urgence...

Mais que la colère monte chez les intellectuels les plus critiques n’aurait pas de quoi surprendre si le malaise ne gagnait aujourd’hui certains de leurs confrères traditionnellement plus modérés et moins enclins à descendre dans l’arène.

Après la fin des illusions, les mobilisations

Chez tous, il y a l’impression qu’un cap a été franchi. Au moins dans les consciences. « Même dans nos pires cauchemars, on n’imaginait pas qu’ils iraient jusque-là. Deux fondements de la démocratie viennent d’être refoulés : le droit et le savoir », souffle l’historienne Sophie Wahnich. Spécialiste de la Révolution et directrice de recherche au CNRS, elle est à l’origine des conseils d’urgence citoyenne. Ce gouvernement lui a fait perdre ses toutes dernières illusions. « Je ne crois plus depuis très longtemps que le PS soit une carte à jouer, mais j’ai voulu à plusieurs reprises y voir un lieu à réinvestir : en 1993, au moment des États généraux du Parti socialiste et en 2007, lorsque j’ai fait la campagne de Ségolène Royal dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Cette expérience m’a permis de voir de près que ça ne servait à rien. Mais ma dernière croyance, c’était de penser qu’il valait la peine de se débarrasser de Nicolas Sarkozy au prix d’un vote socialiste », explique-t-elle.

Celle-là aussi s’est évaporée sous l’effet des promesses non tenues par l’actuel président. Pour elle, ce n’est donc pas avec la prolongation de l’état d’urgence que la prise de conscience s’est enclenchée. Elle y voit plutôt aujourd’hui « une occasion à ne pas manquer ». Il n’empêche que les réactions politiques aux attentats de novembre 2015, en donnant un brusque coup d’accélérateur à des processus en cours depuis de plusieurs années, ont servi de détonateur. Si bien que le désenchantement s’est soudain mué en exaspération et que la colère sourde a fait place à une volonté nouvelle de se mobiliser.

Comme chez le sociologue Bernard Lahire qui, lui non plus, n’espérait pas grand-chose d’un gouvernement socialiste. Mais les derniers événements ont fait sauter en lui un tabou : ce chercheur ne répugne plus à afficher ses convictions politiques. « D’habitude, je n’exprime pas mes positions politiques. J’estime que ce n’est pas mon rôle de le faire, sauf dans des moments un peu exceptionnels comme celui que nous sommes en train de vivre », confie-t-il. A priori, il apprécie peu le mélange entre le savant et le politique, craignant que le premier y perde en crédibilité scientifique. Mais cette fois, la coupe est pleine. Et, très sollicité depuis la publication de son dernier essai, Pour la sociologie. Et pour en finir avec la prétendue "culture de l’excuse", qui est tombé à pic, il a eu nombre d’occasions de le faire savoir. « On m’a tendu la perche et je l’ai prise car oui, il y a une rupture. En tout cas, je le vis comme ça. Ceux qui gouvernent dépassent les bornes. Au nom de la gauche, ils commettent des horreurs d’extrême droite. Nous vivons de grands moments de honte politique. » Trop c’est trop.

PS, l’unanimité contre lui

Certes, l’histoire est émaillée de frondes menées par des intellectuels de gauche. Pour s’en convaincre, il suffit de se remémorer la pétition lancée en 1995 par Pierre Bourdieu en soutien aux grévistes contre le "plan Juppé" sur les retraites et la Sécurité sociale. Sauf que le sociologue s’érigeait alors contre un gouvernement… de droite. Face au PS, le débat s’est longtemps résumé à une question sempiternelle : vaut-il encore la peine de mettre dans l’urne un bulletin socialiste ? Aujourd’hui, le vote utile n’est plus le sujet. Une frontière a été dépassée, qui donne aux mobilisations éparses leur côté inédit. « On a le sentiment d’être arrivé en bout de course de la Ve République, c’est cette impression de fin d’un monde qui réunit des gens appartenant à différents groupes », explique Sophie Wahnich.

Des plus critiques aux plus modérés, l’éventail des "intellectuels rebelles" s’est récemment élargi aux compagnons de route d’un parti contre lequel – grande nouveauté – ils n’hésitent plus à batailler. Parmi eux, l’historien Michel Wieviorka, l’économiste Thomas Piketty, ancien conseiller de Dominique Strauss-Kahn, le démographe Hervé Le Bras et la sémiologue Mariette Darrigrand. Un noyau dur à l’initiative de l’appel pour une primaire à gauche, qui a fait la une du journal Libération en janvier 2016. Dirigé contre « un débat étouffé par le vote utile », ce texte demandait non seulement « la possibilité de choisir collectivement son candidat », mais aussi « du contenu, des échanges » – autrement dit de la pensée. Laquelle fait cruellement défaut, selon Michel Wieviorka qui dénonce dans le quotidien « le vide sidéral de la pensée officielle de la gauche ».

Pragmatique, la sociologue Dominique Méda, également signataire, estime quant à elle que cet appel manifeste « une grande crainte que la gauche ne soit pas présente au second tour de l’élection présidentielle et un souhait que la gauche et les écologistes puissent se ressaisir et relégitimer un nouveau programme ». Et de projeter des attentes liées à son domaine de spécialité : « Ce texte exprime certainement aussi le souhait que des comptes soient rendus. Pourquoi est-ce une politique aussi en contradiction avec les engagements pris qui a été menée ? Pourquoi n’y a t il eu aucune tentative de réorientation de l’Union européenne, pourquoi ce déchaînement contre le Code du travail ? » C’est d’ailleurs ce dernier acte qui a achevé de l’écœurer : « On pensait avoir touché le fond avec la déchéance de nationalité, mais depuis, il y a eu le projet de loi de la ministre du Travail, dont la droite rêvait mais qu’elle n’avait pas osé faire, et qui est fondé sur un diagnostic complètement faux. »

Conforter les gouvernants, pas les contrarier

Mais si le divorce est consommé, c’est aussi qu’en face, certains politiques au pouvoir ne cachent plus leur mépris pour les chercheurs… qui ne vont pas dans leur sens. Certes, les ministres en invitent à déjeuner, ils leur confient des missions ou des rapports, leur proposent de participer à des consultations. Les frontières sont ainsi devenues poreuses, au point qu’il arrive très souvent qu’un universitaire mette ses compétences au service du pouvoir. C’est le cas, par exemple, de l’historien Christophe Prochasson, nommé conseiller "éducation" du président de la République en septembre 2015, qui a organisé le 29 mars un déjeuner avec François Hollande sur la "culture de l’excuse". Autour de la table, une brochette de sociologues : Jean-Louis Fabiani, ancien directeur d’études à l’EHESS – qui compte parmi ses bêtes noires Éric Fassin ou Stéphane Beaud – assis aux côtés de Gérald Bronner, Gérôme Truc, Irène Théry, Philippe Coulangeon et Christine Détrez.

« Les politiques passent leur temps à recourir aux conseils d’experts payés et recrutés par eux, qui leur donnent une parole qu’ils ont envie d’entendre… Ils ont ainsi pris l’habitude de ne pas être contestés. Ce n’est pas n’importe quel sociologue, philosophe ou historien qui déplaît aujourd’hui à Manuel Valls, notamment. Ce sont ceux qui ne sont pas en phase avec la politique qu’il mène, ou qui apportent une démonstration antinomique avec son analyse du réel. Sur l’islam, par exemple, Alain Bauer [professeur de criminologie et consultant en sécurité] est le seul et unique expert qu’il écoute, précise l’historien Pascal Blanchard. Avec lui, la pensée n’est plus là pour décoder le réel mais pour justifier ses présupposés. »

« Ce n’est pas que les politiques ne veulent rien expliquer, mais plutôt qu’ils refusent tout autre explication que la leur – en l’occurrence, un ennemi qui en voudrait au mode de vie français, à la démocratie, à la civilisation, à la laïcité », abonde Bernard Lahire qui s’est laissé prendre une seule fois au jeu du déjeuner. C’était en 1999. Le sociologue accepte l’invitation de la ministre de l’Enseignement Ségolène Royal, alors conseillée par Sophie Bouchet-Petersen – « une femme formidable ». Et il tombe de haut : au chercheur qui remet en cause la pertinence de « la question de l’illettrisme », elle répond que les responsables politiques ne peuvent pas changer des catégories déjà définies.

L’abandon des idées

Quelques années plus tard, le collectif Cette France-Là, composé de chercheurs et de journalistes, se heurtera aux mêmes difficultés lorsqu’il tentera d’alerter sur la constitution de l’immigration en "problème". « Cette habitude des hommes politiques de nous convoquer pour manger avec eux, je la trouve insupportable. On est traités un peu comme des valets admis à leur table pour distraire ces messieurs et leur livrer sur un plateau le Reader’s digest du moment », peste Bernard Lahire. Au moins, depuis les attentats djihadistes de 2015, les choses sont dites. « J’en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses ou des explications culturelles ou sociologiques à ce qui s’est passé », a ainsi déclaré Manuel Valls au Sénat, au lendemain des événements qui ont ensanglanté la capitale.

Question de génération ? « J’ai connu des hommes politiques qui avaient un intérêt intellectuel. Je me souviens par exemple de Michel Rocard qui, du temps où il était premier ministre, organisait des week-ends avec des chercheurs comme Françoise Héritier, Étienne Klein ou Michel Callon », rappelle le démographe Hervé Le Bras. Au contraire, François Hollande traîne une réputation de technocrate sans aucune passion pour la pensée depuis qu’à la fin des années 1990, tout juste arrivé à la tête du Parti socialiste, il a décidé d’en finir avec le "Groupe des experts du PS". Destiné à assurer la liaison entre le monde politique et la recherche scientifique, cet organe présidé par Claude Allègre dans les années 1980 avait été relancé par Michel Rocard en 1993. « À l’époque, il y avait des exposés très ouverts, y compris rue de Solferino. Mais François Hollande est arrivé, et huit jours après il a fermé le groupe. C‘était un signe très clair que ce domaine ne l’intéressait pas. Il considère qu’un chercheur, ça ne rapporte que des ennuis », estime Hervé Le Bras qui souligne par ailleurs que « l’entourage du président ne compte aucun scientifique ».

Mais au-delà du tempérament des personnes, cette dérive anti-intellectualiste tient d’abord à l’évolution de la formation des élites politiques. Dans les années 1970, le Parti socialiste accueillait encore des profils littéraires sensibilisés aux grands auteurs. « La culture moyenne du PS s’est considérablement éloignée de la recherche et de l’université en général. Ce parti est désormais mu par une culture plus politicienne, plus technicienne, plus gestionnaire », résume le sociologue Yves Sintomer. Résultat, « à l’échelle européenne, les partis sont de moins en moins des partis d’idées, explique-t-il. À l’exception de deux nouveaux venus, Podemos, en Espagne, et Syriza, en Grèce, qui constituent des contre-exemples, avec un poids fort des universitaires en leur sein ».

Le chercheur, nouveau résistant

Dans son dernier essai, l’historien israélien Shlomo Sand, fervent admirateur de Zola, Sartre et Camus, prédit « la fin de l’intellectuel français ». Mais déjà, la relève pourrait bien être assurée par une autre figure moins flamboyante et plus habituée aux enceintes préservées des laboratoires qu’aux plateaux télévisés : le chercheur. Face au mépris que lui témoigne la gauche de gouvernement, ce dernier semble en effet bien décidé à sortir de l’ombre. Sans se prévaloir d’un savoir universel. Héritier de l’intellectuel spécifique décrit par Michel Foucault, il intervient sur la base de ses domaines de compétence, de ses enquêtes et autres travaux, déployant ces temps-ci une résistance multiforme qui reconfigure son rôle dans l’espace public.

Les réactions politiques aux événements récents « doivent nous faire rompre avec une conception que la plupart de nous avaient fait leur : la neutralité axiologique. Cette position n’est plus satisfaisante. Nous avons plus que jamais le devoir de nous exprimer et de clamer ce que nous savons », affirme ainsi Dominique Méda. Le cap idéologique franchi par le Parti socialiste, conjugué au mépris que certains de ses plus hauts représentants témoignent au monde universitaire, a achevé de convertir les plus réticents à l’égard du mélange des genres. « Je n’ai jamais adhéré à aucun parti, je pense que les chercheurs en sciences sociales n’y ont pas trop intérêt », avance Bernard Lahire.

Sauf qu’aujourd’hui, les cartes sont rebattues : « Il m’arrive de plus en plus souvent de dire que je me sens en état de résistance, je ne sais pas quand ça a commencé, c’est comme si une goutte d’eau avait fait déborder le vase. » Et de s’interroger : « À partir de quel moment commence-t-on à trouver insupportable qu’au nom de la gauche, certains hommes politiques prennent des mesures de droite, voire d’extrême droite ? » Il est donc des époques où les savants ne peuvent faire autrement que de se réconcilier avec l’engagement.

 

SOURCE/ REGARDS.FR

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