Abécédaire de Notre-Dame-des-Landes : M comme mouvement social

Publié le par dan29000

L'Abécédaire de Notre-Dame-des-Landes: M comme Mouvement social

Dans le cadre de l'initiative « Barricades de mots pour la ZAD » (4-6 novembre 2016) en solidarité avec Notre-Dame-des-Landes, un Abécédaire a été constitué par des universitaires, des artistes, des écrivains et des personnalités diverses. L'entrée M comme Mouvement social

 

L’initiative de solidarité « Barricades de mots pour la ZAD » (voir le site : http://www.barricades-mots-zad.org/) se déroule le 4 novembre à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales à Paris et les 5-6 novembre sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. On peut consulter l'ensemble des textes du grand Abécédaire pour défendre la ZAD sur internet : http://www.barricades-mots-zad.org/abecedaire/.

 

 

M comme Mouvement social

 

Les mouvements sociaux ont pendant longtemps été rangés par la science politique parmi les formes « non conventionnelles » de participation politique. Selon cette classification, il y aurait des formes conventionnelles de contribution à la vie de la cité et, donc, d’autres qui ne le seraient pas. Il s’agit d’une définition par exclusion, qui permet de cerner ce qui caractérise les mouvements sociaux par ce qui leur fait défaut mais qui, en revanche, serait pleinement présent parmi les formes conventionnelles de participation — c’est-à-dire en premier lieu le vote pour des représentants chargés d’incarner la volonté générale pendant le temps de leur mandat.

 

Cette distinction entre des formes respectivement conventionnelles et non conventionnelles de participation est aussi une hiérarchisation. Les formes conventionnelles — donc le vote aux élections — dispose de la plus grande légitimité puisqu’elle suppose la libre expression de l’ensemble du peuple qui se choisit ses représentants avec la possibilité de les révoquer, c’est-à-dire de ne pas les reconduire, au terme de leur mandat s’ils n’ont pas donné satisfaction. Pour autant, pendant la durée de ce mandat, l’électeur éventuellement insatisfait est soumis à un impératif de patience : il lui faut attendre la prochaine échéance électorale pour pouvoir s’exprimer à nouveau.

 

Les formes non conventionnelles de participation transgressent cet impératif de patience. Le contestataire entend exprimer son opinion en dehors du temps réservé et selon des formes distinctes de celle prévue, en l’occurrence le vote : il défile en cortège, occupe des locaux ou des terrains, pétitionne, fait grève, bref utilise ce que Charles Tilly appelle le répertoire de l’action collective, c’est-à-dire l’ensemble des formes de protestation disponibles pour un groupe donné à un moment de son histoire.

 

Ce refus de patienter du contestataire est aux yeux de beaucoup ce qui fonde son illégitimité politique, puisqu’il ne respecte pas le verdict des urnes qui a conféré aux gouvernants le pouvoir de gérer les affaires de la cité pendant une période donnée. C’est d’une certaine manière un mauvais perdant, qui refuse le résultat du match et qui entend s’exprimer alors que ce n’est plus ou ce n’est pas encore le moment. Le grand théoricien de cette manière légitimiste de disqualifier les mouvements sociaux est Jean-Pierre Raffarin : en affirmant que « ce n’est pas la rue qui gouverne », il a réaffirmé la suprématie du vote et de la délégation de pouvoir sur toute autre forme de participation politique.

 

Il y a bien sûr des arguments forts à opposer à cette manière de concevoir la participation politique sous ses différentes formes.

 

Un premier argument, évident et sur lequel je ne compte pas m’arrêter, est que cette division et hiérarchisation entre formes conventionnelles et non conventionnelles d’expression politique ne tient pas, ou ne tient plus. Quand on sait que certains des plus importants cortèges manifestants de ces toutes dernières années ont été emmenés par quelqu’un qui s’appelle Ludivine de la Rochère (née Mégret d’Etigny de Sérilly), on perçoit que protester collectivement contre une politique est devenu quelque chose d’extrêmement conventionnel et que ce n’est plus réservé à quelques marginaux — ceux qu’on désignait également comme des « minorités actives » pour souligner leur caractère incongru et leur faible représentativité.

 

Même si tous les mouvements sociaux doivent faire preuve d’inventivité lorsqu’ils emploient le répertoire de l’action collective, leur expression publique adopte des formes stabilisées, facilement reconnaissables et en large partie convenues. Le fait également que certains mouvements aient obtenu des succès appréciables — le retrait du CPE, pour citer un exemple relativement récent — montre également qu’ils peuvent obtenir sinon une complète légitimité, au moins une relative efficacité politique.

 

Un deuxième argument, à mon sens plus essentiel, est que l’injonction à la patience est contraire au principe démocratique qu’invoquent pourtant promptement ceux qui tentent de l’imposer. La déclaration des droits de l’homme de 1791 indique clairement que « quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs ». Le peuple a non seulement le droit mais le devoir de s’exprimer, éventuellement en dehors de périodes électorales, pour interpeller ses gouvernants lorsqu’ils s’écartent de leur mandat. Il est toujours utile de rappeler à ceux qui l’oublient que le 14 juillet n’est pas que la date de la garden party de l’Élysée.

 

Un troisième argument, lui aussi essentiel, tient à ce qu’est le vote lui-même. Les théoriciens de la démocratie américains que sont par exemple Emerson et Thoreau ont rappelé que, par son vote, chacun et chacune délègue sa voix à un représentant qui parlera en notre nom collectif. Mais il y a toujours le risque potentiel que cette voix de l’élu ne soit pas fidèle à celle qui lui a été déléguée. Le votant qui estime que sa voix a été trahie doit pouvoir se la réapproprier en signifiant publiquement que la voix portée par l’élu n’est plus la sienne. C’est ce qu’exprimait de manière éclatante le slogan « not in our name » des opposants américains à la guerre en Irak.

 

La protestation collective, l’action des mouvements sociaux, n’est pas en elle-même positive ou préférable — c’est pour ça que j’ai fait exprès d’évoquer la Manif pour tous. Elle est porteuse de revendications, d’intérêts, de visions du monde qui doivent être débattus collectivement, acceptés ou refusés en regard de leur conformité à l’intérêt général comme à la protection des individualités. Mais ils rappellent que le consentement politique ne devrait jamais être complet ni définitif, et que le politique ne devrait jamais relever du chèque en blanc. Un système authentiquement démocratique doit laisser à chacun et chacune la possibilité de reprendre sa voix et d’exprimer une voix dissidente lorsque le représentant ne porte plus fidèlement la parole qui lui a été confiée. Les mouvements sociaux sont là pour ça.

 

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SOURCE / MEDIAPART

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