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Pour Richard Falk, « L’Histoire est du côté des Palestiniens »

 

Hilary Wise

 

 

L’ancien rapporteur spécial de l’ONU sur la Palestine évoque sa carrière, son engagement envers la cause palestinienne et ses espoirs pour l’avenir

« L’apartheid, l’annexion, les déplacements de masse et les sanctions collectives sont devenus l’essence des politiques de l’État israélien. » Une déclaration aussi claire et inflexible est peut-être inhabituelle pour un universitaire de haut-vol et ancien haut fonctionnaire de l’ONU, mais c’est typique de Richard Falk.

 

Avec sa grande stature sèche, sa barbe blanche et son air calme et érudit, Falk apparaît comme le parangon du professeur à la retraite. Il est en effet professeur émérite de droit international à l’Université de Princeton, mais « retraité » n’appartient pas à son vocabulaire, même à l’âge de 85 ans.

Sa longue bibliographie sur des questions aussi diverses et complexes que le racisme, la guerre en Irak et les changements climatiques témoigne de son énergie intellectuelle et de l’ampleur de son engagement politique. Toujours à parcourir le monde pour s’exprimer sur un large éventail de sujets, son dernier livre Palestine Horizon: Toward a Just Peace (« Horizon Palestine : vers une paix juste ») sera publié dans quelques mois.

Pourquoi la Palestine ?

Comme pour beaucoup de sa génération, notamment Noam Chomsky, la guerre du Vietnam a joué un rôle majeur dans l’éducation politique de Falk : « Deux visites significatives à “l’ennemi“ le nord du Vietnam, m’ont amené à comprendre la guerre du point de vue d’une société disposant d’une technologie moins évoluée totalement vulnérable à la guerre de haute technologie. Cela a changé la nature de mon engagement : de l’opposition à une guerre imprudente au rejet d’une guerre injuste et immorale. C’est ce changement fondamental de ma conscience politique qui sous-tend mon approche concernant Israël/la Palestine. »

Répondant à l’affirmation sioniste selon laquelle Israël est injustement visé par les critiques dans un monde rempli de régimes brutalement oppressifs, Falk souligne deux caractéristiques distinctives. La première est le rôle sans précédent qu’ont joué les Nations unies en approuvant la Déclaration Balfour en 1917 et en divisant la Palestine.

La seconde est « l’incapacité constante des Nations unies à contester les politiques et les pratiques d’Israël qui bravent la résolution 242 du Conseil de sécurité et le consensus international qui propose un État souverain indépendant de Palestine ».

Reconnu comme faisant autorité concernant la Palestine à partir de la fin des années 1990, c’est en tant que Rapporteur spécial de l’ONU sur la Palestine entre 2008 et 2014 que Falk a gagné en notoriété dans le monde entier. C’est un travail non rémunéré que peu envient car le chemin de l’opposition aux politiques d’Israël est parsemé de carrières détruites et de réputations ruinées. Cependant, Falk a repris sans hésiter la plus brûlante des patates chaudes politiques.

Une partie de son engagement découle du fait qu’il est à la fois Américain et Juif. Les États-Unis apportent clairement à Israël un soutien politique, économique et militaire inégalé et, « en tant que Juif, cela me préoccupe que cet État prétendant être un État juif – ce qui est problématique en soi compte tenu de sa composition ethnique – ne respecte pas les normes juridiques et morales internationales ».

Pour lui, être Juif signifie « se préoccuper de vaincre l’injustice et la soif de justice dans le monde, c’est-à-dire être respectueux vis-à-vis des autres peuples, indépendamment de leur nationalité ou de leur religion, et empathique face aux souffrances humaines, quelles que soient les victimes et où qu’elles se trouvent. »

Le coût de l’engagement

Les calomnies que Falk a endurées sont inévitables, compte tenu qu’il est réputé pour allier rigueur juridique et franchise sans faille. D’emblée, sa nomination en tant que rapporteur spécial a été violemment contestée par Israël et ses partisans. Lorsqu’il est arrivé pour assumer ses fonctions, il a été emprisonné près de l’aéroport Ben Gourion et a depuis été expulsé d’Israël et des Territoires palestiniens occupés.

Comme beaucoup d’autres qui se sont prononcés sur cette question, il s’est heurté à des groupes pro-israéliens qui ont cherché – en général sans succès – à faire annuler les événements auxquels il participait ou à faire retirer les invitations à s’exprimer.

À propos du venin spécial réservé aux détracteurs juifs d’Israël, il se souvient : « Le pire moment pour moi par rapport au fait d’être juif fut lorsque l’Institut Wiesenthal de Los Angeles m’a classé comme le troisième antisémite le plus dangereux au monde dans leur classement annuel des dix antisémites les plus dangereux en 2013. » Il ajoute ironiquement : « Bien que blessante, une telle nomination m’a donné le sentiment de faire quelque chose de bien dans mes rapports de l’ONU pour obtenir autant d’attention. »

Même sa femme d’origine turque, Hilal Elver, elle-même éminente universitaire, s’est retrouvée dans la ligne de mire alors qu’elle allait être nommée rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation.

« UN Watch a monté une violente campagne l’accusant faussement d’être une vitrine pour mon point de vue et de partager mon parti pris contre Israël. En fait, elle n’a jamais pris publiquement position sur les questions politiques et n’a jamais publié de commentaire critique à l’égard d’Israël, si ce n’est un court article qui soulevait des questions sur les utilisations politiques de la technologie de dessalement d’Israël. »

« En fin de compte, sa nomination a été approuvée par le Conseil des droits de l’homme, mais la publicité négative en a fait une expérience douloureuse, surtout pour elle, mais aussi pour moi. »

Malgré les obstacles, le rapporteur spécial Falk s’est montré infatigable dans le suivi et le catalogage des événements dans la région dans le moindre détail. Les conclusions qu’il a tirées, en particulier en ce qui concerne les multiples violations du droit international par Israël, sont rédigées dans un langage sans équivoque ; les termes tels que « apartheid », « terrorisme d’État » et « nettoyage ethnique » sont soigneusement définis et motivés. Et il a réfuté calmement et rationnellement les critiques des partisans inconditionnels d’Israël.

Les enfants sont les premiers touchés

De tous les aspects de l’occupation et de la dépossession du peuple palestinien, la détresse des enfants – qu’il s’agisse des milliers d’enfants tués et mutilés à Gaza ou des centaines détenus chaque année dans les prisons israéliennes – a fait l’objet d’une attention particulière.

Une des récentes contributions au domaine des droits de l’homme des Palestiniens est la préface de Falk à une collection déchirante de témoignages : « Dreaming of Freedom: Palestinian Child Prisoners Speak ».

Sur l’extorsion d’aveux aux enfants, il écrit : « Comme je l’ai constaté en Afrique du Sud pendant l’Apartheid, persister à clamer son innocence est habituellement puni davantage que des aveux, qu’ils soient vrais ou faux, et rien n’incite donc à résister. Ce qui est encore plus déshumanisant, c’est l’exigence des responsables israéliens que ces adolescents palestiniens impliquent leurs amis et leurs voisins. »

« Persister à clamer son innocence est habituellement puni davantage que des aveux, qu’ils soient vrais ou faux »

Aux affirmations d’Israël selon lesquelles le meurtre et l’emprisonnement de jeunes Palestiniens – généralement pour avoir lancé des pierres sur des véhicules militaires – sont justifiés, il riposte que la résistance physique à de nombreuses années d’oppression, même inefficace, est « une réaction naturelle et totalement compréhensible aux brutalités et aux indignités de l’occupation militaire, surtout si elles sont perpétrées en violation du droit international humanitaire ».

Il demande au Comité international de la Croix-Rouge « d’étudier en premier lieu la question des enfants sous l’occupation, puis de préparer un projet de convention et de convoquer une réunion de gouvernements et d’experts juridiques pour examiner ce défi particulier des enfants prisonniers dans des circonstances d’occupation belliqueuse ». À défaut, il propose que le Conseil des droits de l’homme de l’ONU ou le secrétaire général nomme une commission chargée de préparer une telle convention.

Sur la question connexe d’amener Israël à rendre des comptes pour les crimes de guerre présumés à Gaza, il admet que les obstacles politiques à de quelconques poursuites sont immenses : « Il semble peu probable que la CPI [la Cour pénale internationale] s’engage sur une route si difficile sur le plan politique, en particulier parce qu’Israël ne coopérera pas avec la délivrance de mandats d’arrêt. » Il doute que la Cour internationale de Justice soit plus efficace : « Israël devrait accepter, ce qui est inconcevable, ou au moins permettre aux accusés israéliens d’être traduits devant le Tribunal de La Haye. »

Une autre voie légale, celle de solliciter l’avis consultatif de l’Assemblée générale des Nations unies, telle que celle qui a été publiée en 2004, condamnant fermement la construction du mur de séparation, est dotée d’une immense autorité morale. Certes, admet-il, cette dernière s’est révélée inefficace pour contenir l’appétit de colonisation et d’annexion israélien, mais il ne faut pas sous-estimer la valeur symbolique de ces mesures et l’encouragement qu’elles apportent aux mouvements de la société civile.

La route à suivre

Tant réaliste qu’idéaliste, Falk considère qu’il est hautement improbable qu’Israël change ses politiques dans un proche avenir : « Je pense qu’Israël continuera sans doute à continuer d’attaquer périodiquement Gaza, pour diverses raisons, notamment l’avantage concurrentiel acquis sur le marché des armes grâce aux essais d’armes et tactiques sur le terrain. »

« Dans The War Against the People, Jeff Halper présente cet argument de manière détaillée et persuasive. Halper montre également que ces liens en matière d’armement avec plus de 100 pays ont aussi des avantages annexes sur le plan diplomatique, incitant les gouvernements étrangers à ne pas adopter de positions fortes contre Israël au moment de la guerre à l’ONU ou ailleurs. »

Néanmoins, il trouve raison d’espérer. « Il y a eu des changements majeurs d’attitude ici aux États-Unis, en particulier parmi les jeunes, y compris les juifs. Israël a perdu son image originelle de société idéaliste et dynamique qui est un modèle politique réussi dans une région qui est dominée par les autocraties militaires et religieuses. »

Il évoque également les activistes de la société civile palestinienne et leurs leaders comme étant « de plus en plus les représentants les plus authentiques du peuple palestinien » et soutient vivement la campagne de boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) lancée en 2005, laquelle est devenue le centre d’un mouvement mondial croissant de solidarité.

« Si la campagne BDS peut continuer à renforcer le soutien et à faire pression », dit-il, « elle a des chances d’inciter les élites politiques israéliennes à revoir leurs intérêts et à chercher un compromis et un arrangement basé sur l’égalité des deux peuples. C’est essentiellement ce qui s’est passé en Afrique du Sud, ce qui semblait également comme une impossibilité – jusqu’à ce que cela se produise. »

Contre cette campagne œuvrent les forces rangées d’un puissant lobby pro-israélien dans le monde entier cherchant à assimiler toute critique d’Israël à l’antisémitisme. Falk estime cela compréhensible : « Les groupes de réflexion israéliens ces dernières années ont conclu avec précision que ce qu’ils appellent “le projet de délégitimation” est un danger plus grand pour la sécurité israélienne que la perspective d’une relance de la lutte armée palestinienne. »

L’hostilité de Clinton vis-à-vis du BDS

En ce qui concerne les élections aux États-Unis, il a été profondément troublé par l’engagement de Hillary Clinton envers les principaux donateurs juifs que, si elle avait été élue, elle se serait opposée au BDS. Pour Falk, c’est une position qui pose des questions constitutionnelles sur le fait de réprimer la liberté d’expression et le plaidoyer politique non violent. « La critique d’un mouvement politique ou de politiques et pratiques étatiques est traitée comme s’il s’agissait d’un discours de haine – ce qui contredit totalement l’idée selon laquelle les citoyens d’une société démocratique ont le droit et même le devoir de suivre leur conscience en ce qui concerne les enjeux publics. »

Ayant assisté à de nombreuses convulsions et transformations politiques imprévues à travers le monde, de l’effondrement de l’Union soviétique au printemps arabe, Falk ne désespère pas d’une éventuelle solution juste en Palestine. Il considère une « société coloniale et colonisatrice » telle qu’Israël comme un anachronisme complet au XXIe siècle et il est certain que « l’Histoire est du côté des Palestiniens ».

« La seule solution humaine et pratique », dit-il, consiste à élaborer une sorte d’accord qui partage la Palestine sur la base de l’égalité, qu’il y ait un ou deux États ».

Cependant, il existe un prérequis à cette paix : « Pour atteindre cet objectif, les dirigeants israéliens doivent également reconnaître, dans un processus formel ouvert, les torts infligés aux Palestiniens au cours des années qui ont suivi la création d’Israël en 1948, à commencer par la Nakba (catastrophe). »

Un rêve impossible ? Falk se réfère à nouveau au revirement opéré en Afrique du Sud, avec sa courageuse commission Vérité et Réconciliation. « Si la situation régionale se retourne contre Israël et si les États-Unis n’offrent pas un soutien inconditionnel, des changements inattendus ne devraient pas être écartés. »


Publié le 16 décembre sur Middle East Eye – édition française
Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

SOURCE / POURLAPALESTINE.BE

Tag(s) : #Monde arabe - Israël

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