Une lettre de Tieri Briet pour la défense d'Asli Erdogan, romancière emprisonnée en Turquie

Publié le par dan29000

Une lettre pour la défense d’Asli

Tieri Briet
Si petite zone au 6, rue Peitret
13200, Arles

Arles, vendredi 16 décembre 2016

Bonjour à toi,

Je voulais te saluer et t’écrire, aussi, parce qu’Asli est en prison. Toi, je ne connais pas encore ton visage, je ne sais pas non plus ton âge et rassure-toi, je n’ai pas l’habitude d’écrire aux inconnus dans la rue. Mais je sais au moins quelque chose d’important : toi aussi tu as des yeux pour regarder, un cœur humain pour comprendre. C’est bien assez pour t’écrire cette lettre aujourd’hui.

img_4358Oui, Asli est en prison. Depuis 121 jours maintenant, en Turquie, dans la prison des femmes à Istanbul. Des policiers sont venus l’arrêter chez elle le 16 août de cette année. Ils l’ont jetée en prison comme la pire des voleuses et au mois de novembre, un procureur d’Istanbul a requis contre elle la prison à vie. Asli est écrivaine. À mes yeux, une immense écrivaine. Elle n’a pas commis d’autre crime que de raconter la sombre vérité de son pays, dans les chroniques qu’elle écrivait pour un journal aujourd’hui interdit : dans le sud-est de la Turquie, les Forces spéciales de la police ont tué et brûlé des familles entières dans les caves effondrées de leurs maisons, après avoir bombardé leurs villes, leurs magasins et l’école où allaient les enfants, en terre kurde.

J’imagine que ça va te sembler incroyable mais non, ce n’est pas une histoire que j’invente. Je te donne ma parole et tu peux vérifier si tu veux : en France, en Italie comme en Allemagne, les journaux ont commencé à parler d’elle. Asli Erdoğan, c’est son nom.  Tu verras. Des écrivains, des journalistes, des éditeurs et des libraires ont lancé un appel pour qu’elle soit libérée. Le plus vite possible, ont-ils dit, et c’est aussi pour ça que je t’écris cette lettre aujourd’hui. Comme Asli, je n’ai pas d’autre pouvoir que les mots pour écrire face à un monde de plus en plus menaçant. T’écrire encore et encore. À toi et aux amis, aux passants, aux inconnus.

Je veux que tu le saches : Asli sera jugée ce 29 décembre, dans un tribunal d’Istanbul. Des écrivains partent là-bas pour être à ses côtés le jour de son procès et les jours qui suivront.

En attendant, je te recopie ce passage d’un de ses livres. Pour que tu voies, toi aussi, à quel point elle est fragile et courageuse. Juste quelques phrases, tirées d’un roman paru en 2003 aux éditions Actes Sud, « La Ville dont la cape est rouge ».

« Elle avait croisé la mort à chaque coin ; une mort engraissée, vorace, capricieuse s’était infiltrée dans chaque mot qu’elle avait écrit. Pourtant, ce qu’elle pourchassait dans les labyrinthes sombres, c’était autre chose. Ce qu’elle cherchait dans les favelas misérables, dans les regards voilés des sans-abri, au-delà des masques de carnaval… La passion désespérée du corps pour la vie, plus vieille et plus puissante que tous les mots. »

Demain samedi, je serai devant la librairie Camili Books & Tea, 155 rue Carreterie à Avignon. Dans la rue, pour écrire d’autres lettres à d’autres passants. Le soir, à 18 heures, tu peux venir nous y rejoindre. Nous y lirons des textes qu’Asli a écrits, des lettres aussi, écrites en prison. Et puis le 26 décembre, avec d’autres écrivains, nous prendrons l’avion pour Istanbul, pour être présents à son procès, le 29. C’est le moins qu’on puisse faire.

Je t’ai dit qu’Asli était fragile. Tu te souviens ? Ce n’est pas juste une façon de parler. Elle a seulement 49 ans mais elle souffre de diabète et de plusieurs hernies discales. Aucun médecin ne s’occupe d’elle, et le directeur de la prison a refusé qu’elle suive le régime dont sa santé a tant besoin. Alors je vais être franc avec toi : je ne veux pas qu’Asli meure en prison. Et jusqu’au jour de sa libération, je continuerai d’écrire des lettres pour Asli dans les rues d’Avignon, d’Arles et d’Istanbul.

Amitiés à toi et pense à elle.

Tieri

 

SOURCE / UNCAHIERROUGE.NET

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