J'ai vu mourir la gauche, par Annie Ernaux

Publié le par dan29000

Annie Ernaux : "J'ai vu mourir la gauche"

 

J'ai vu mourir la gauche. D'année en année. Du programme commun et des «110 propositions» de Mitterrand en 1981 à la loi El Khomri, de l'abolition de la peine de mort à la proposition de loi sur la déchéance de nationalité. Du soutien de la Marche des Beurs à l'abandon pur et simple des banlieues. De Pierre Mauroy protestant qu'«ouvrier» n'était pas un «gros mot» à Manuel Valls stigmatisant un quartier de sa ville d'Evry jugé «pas très “white”». D'un langage à l'autre. De l'espérance au renoncement.

Il y a eu des moments où la gauche semblait encore vivante: quand elle défendait la réduction du temps de travail, son partage, assurait la santé des démunis avec la CMU, soutenait les droits des femmes, des sans-papiers, déclarait que son «ennemi, c'est la finance». La dernière fois, c'était le 23 avril 2013. Dans le discours de Christiane Taubira à l'Assemblée s'affirmaient haut et fort la liberté et l'égalité, le progrès.

Fugitivement, on se disait que rien n'était perdu, qu'on pouvait encore compter sur la gauche pour rendre les gens plus égaux et plus heureux. On ne prévoyait pas qu'elle cesserait de protéger le travail, faciliterait les licenciements, accomplissant miraculeusement à coups de 49.3, comme la droite la plus autoritaire, le rêve du Medef. […]

Je parle évidemment ici de la gauche qui a gouverné, qui gouverne, et de celle des éditorialistes, des soi-disant experts, et des intellectuels médiatisés tout acquis à l'idéologie libérale, qui ont banni de leurs discours le terme de «classe sociale», doutent du bien-fondé des grèves, se retenant tout juste de les juger délictueuses. La gauche qui a constamment la «réalité économique» à la bouche, mais ne s'intéresse plus à la réalité des vies, la gauche qui a évacué de son horizon intellectuel les rapports sociaux de domination.

« Ce que vous faites pour nous, sans nous, est toujours contre nous»: cette phrase de Nelson Mandela, les classes populaires françaises peuvent la reprendre, à ceci près qu'elles peuvent se demander ce que la gauche a fait pour elles. Cette gauche qui ne mérite plus ce nom, tant elle a fait litière de ce qui, historiquement, fondamentalement, la constitue et la sépare de la droite: le refus de l'ordre naturel et de sa perpétuation, la lutte contre les inégalités et la défense du travail face au capital.

Car c'est grâce à la gauche que les enfants de huit ans ont cessé de travailler en usine à la fin du XIXe siècle, que les ouvriers et les employés ont obtenu en 1936 les premiers congés de l'histoire française, que la loi Veil a été votée contre l'obstruction des élus de droite, mettant ainsi fin à la souffrance des femmes et à l'hypocrisie sociale, les privilégiées trouvant toujours une solution médicale plus sûre que la cuisine d'une faiseuse d'anges.

 

SOURCE/ FB

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