Pourquoi voter ne sert à rien, par Antoine Buéno

Publié le par dan29000

VOTER NE SERT A RIEN

 

L'offre électorale des prochaines présidentielles est proprement incroyable: une extrême droite assurée de se retrouver au second tour; une extrême gauche revigorée derrière Mélenchon; un homme nouveau, Macron, que personne ne connaissait il y a 3 ans et des candidats de partis républicains traditionnels discrédités, l'un par des "affaires", l'autre par son supposé irréalisme. Du jamais vu sous la Vème République. Une situation inédite qui pourrait augurer une recomposition du paysage politique français. De quoi déstabiliser. Rien d'étonnant qu'en conséquence nombre d'électeurs ne sachent vraiment plus pour qui voter.

Et si la question était plutôt pourquoi voter? Une question qui peut paraître incongrue, voire provocatrice, tant la propagande électorale est ancrée en nous. Il faut voter, un point c'est tout. Pourtant quelques surprises attendent le citoyen qui s'aventure à se la poser.

Pourquoi voter? Pour participer à la prise de décision collective via ses représentants. C'est la raison d'être du vote. Mais le vote permet-il réellement à l'électeur d'avoir la moindre prise sur les politiques menées? Non. En amont, il n'est pas associé à l'élaboration des programmes. Ce qui d'ailleurs n'a rien de choquant. Mais même en aval il n'a aucune garantie que le programme du vainqueur soit mis en œuvre. Le mandat n'étant pas impératif, celui qui remporte l'élection est libre de mener la politique que bon lui semble. L'électeur ne peut avoir aucune idée des mesures qui seront effectivement prises.

Mais, encore plus fondamentalement, l'électeur doit-il seulement s'attendre à ce que les élus agissent? Non, parce que soit ils ne le peuvent pas, soit ils n'y ont pas intérêt. On peut en effet distinguer deux catégories d'élus. La majorité d'entre eux, les élus des assemblées (locales, nationales, européenne), soit 9 élus sur 10, n'ont aucun pouvoir. Dans notre système institutionnel, les assemblées, quelles qu'elles soient, sont de simples chambres d'enregistrement. Elles entérinent les décisions prises par les exécutifs. Les membres des exécutifs, quant à eux, pourraient théoriquement agir. Mais, s'inscrivant dans une logique carriériste et clientéliste, ils n'y ont tout simplement pas intérêt. Leur intérêt est de contrarier le moins possible pour durer le plus possible et remporter le plus de mandats. Leur objectif est de conquérir et conserver le pouvoir, pas de l'exercer. Dans cette optique, ils peuvent prendre des décisions d'affichage clientélistes (bouclier fiscal ou mariage pour tous) et certaines mesures gestionnaires à condition que l'opinion y ait été préparée (réforme des retraites). C'est ce que l'on appelle un bilan. Mais le système représentatif interdit de prendre des mesures foncièrement impopulaires et des décisions qui bénéficieraient au plus grand nombre mais contrarieraient les intérêts de groupes minoritaires structurés. Ce qui exclut toute politique vraiment réformatrice.

Dans ces conditions, il n'y a aucune raison de fustiger l'immobilisme des élus. Ils n'en sont pas responsables. C'est le système qui est intrinsèquement conservateur. Et il est tout aussi absurde de s'enthousiasmer pour les hommes nouveaux. On peut changer les hommes tant que l'on voudra, tant que l'on n'aura pas réformé les structures de sélection des gouvernants, rien de nouveau ne pourra en sortir. De même, dans un système où la règle du jeu est d'en profiter un maximum, il n'est pas étonnant que nombre de responsables politiques de premier plan franchissent les barrières de la légalité. Or, un régime qui compte sur la vertu est un régime profondément vicié.

Pour achever de diluer l'utilité du vote, rappelons qu'une part substantielle du pouvoir de décision politique est placée entre les mains d'autorités non élues. C'est le cas de l'administration dans son ensemble. Mais aussi des ministres qui ne sont pas forcément élus et surtout des commissaires européens qui eux ne le sont jamais tout en étant investis de pouvoirs considérables.

Dans ce paysage apocalyptique pour le système représentatif, ne subsistent plus que deux arguments massue pour ne pas s'abstenir: d'une part, il faudrait voter pour faire barrage au FN, d'autre part l'abstention ne mènerait à rien, elle serait encore plus stérile que le vote. Or, même ces arguments ne résistent pas à l'analyse.

La peur du FN est instrumentalisée par les partis de gouvernement pour dissuader l'électeur de voter pour des petits partis ou de s'abstenir. L'électeur est pris en otage. Mais résumer l'utilité du vote à faire barrage au FN ne peut pas fonctionner indéfiniment. Cela revient à combattre la fièvre sans traiter la maladie. Car c'est sur l'impuissance et l'essoufflement du système représentatif que prospère le FN. Si l'on ne fait rien pour endiguer structurellement le phénomène, le barrage électoral au FN est une digue contre le Pacifique. Tôt ou tard, il ne peut que céder. Il est donc bien plus stratégique de tenter de convaincre les électeurs du FN de s'abstenir plutôt que de continuer à essayer de convaincre les électeurs "républicains" de voter. S'abstenir pour réclamer un changement structurel de nos institutions qui rende à leur tour possible des politiques véritablement réformatrices.

Ce qui nous amène au dernier argument invoqué à l'encontre de l'abstention: celui de sa stérilité. Non, l'abstention n'est pas stérile. Elle a déjà beaucoup réformé car toutes les mesures de modernisation du système représentatif prises depuis 30 ans l'ont été sur le fondement de deux baromètres: la montée du FN bien sûr, mais aussi celle de l'abstention. A l'avenir, l'abstention pourrait devenir une véritable force politique si elle se structurait. Les abstentionnistes déclarés pourraient en venir à négocier leur vote en échange d'engagements précis. Des engagements qui devraient prioritairement être institutionnels afin soit de moderniser en profondeur le système représentatif (en imposant par exemple le mandat unique), soit de le remplacer par une forme de démocratie directe.

A la lumière de tout cela, pourquoi voter? Pour garantir le statu quo, le vote étant la procédure par laquelle le système se relégitimise pour se perpétuer.

Mais si l'on souhaite que les choses évoluent vraiment, voter ne sert à rien.

de Antoine Buéno
Chargé de mission au Sénat
écrivain et chroniqueur
auteur du manifeste "No vote!"

 

SOURCE/ HUFFINGTONPOST. FR

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