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Travail salarié, travail domestique : Comment s’articulent aujourd’hui les combats féministes avec le projet politique du revenu de base ? La sociologue américaine Kathi Weeks, professeure à la Duke University et spécialiste des questions de genre, explore la question et nous explique en quoi le revenu de base peut répondre aux grands enjeux sociaux et économiques de notre siècle.

 

Cette interview a été initialement publiée dans le magazine Canadian Dimension. Nous remercions la rédaction de ce magazine de nous autoriser à en publier la présente traduction.

 

 
Katie Cruz : Depuis que vous avez écrit Le problème avec le travail: Féminisme, Marxisme, politiques anti-travail et imaginaires post-travaillistes en 2011, la revendication pour l’instauration d’un revenu de base progresse à gauche. Mais je pense que ce qui différencie votre travail sur le revenu de base de beaucoup de publications sur ce même thème, c’est votre vision féministe marxiste. La reproduction sociale est centrale dans votre travail en général, et plus particulièrement dans vos réflexions sur le revenu de base. Pourriez-vous commencer par nous éclairer sur votre définition de la reproduction sociale et sur la façon dont vous y êtes parvenue en la mettant en dialogue avec les premières approches féministes marxistes ?

Kathi Weeks : L’approche féministe marxiste de la reproduction sociale est probablement la raison principale pour laquelle je reviens constamment sur cette archive théorique. D’après mes lectures sur la seconde vague de la littérature féministe — de la fin des années 60 jusqu’aux années 70 — le travail domestique est ce qui rend le travail productif possible, au quotidien et au fil des générations. C’est pourquoi « l’économie » inclut non seulement le travail salarié, avec ses lieux, ses relations et ses produits, mais également le foyer, avec ses tâches spécifiques aux genres et ses modes de gouvernance familiale. Avant, on entendait généralement par travail reproductif les tâches ménagères et il était souvent limité aux tâches de nettoyage, aux courses et à la cuisine — ces formes-là même de travail grandement assimilables à l’exemple iconique du travail manuel en usine. Plus tard, le travail reproductif s’est plutôt centré sur le travail de soin aux personnes. Ce qui était considéré comme une exception, dissocié du travail productif dans un imaginaire fordiste fut bientôt reconnu comme un modèle visionnaire et généralisable pour le travail de service post-fordiste qui faisait davantage appel à nos capacités émotionnelles et communicatives. C’est pourquoi il devient difficile de soutenir analytiquement un modèle à deux sphères distinctes, l’une centrée sur le travail salarié et l’autre sur la famille.

KC : Qu’auriez-vous à dire à propos de tous les autres lieux et pratiques impliqués dans la réplication du système de production, comme l’école, les médias, l’enclavement culturel ? « Le travail domestique » et les tâches ménagères n’étant pas les seules formes de reproduction sociale non rémunérées ?

KW : Nous pourrions traiter cette question en considérant toutes les tâches dont les employeurs-euses font usage sans les comptabiliser dans la partie rémunérée du salaire. On peut compter l’éducation qui développe les aptitudes et les compétences générales des travailleurs, la production créative dans lesquelles les entreprises puisent pour produire et vendre leurs biens, ou même le temps dédié à développer des compétences en communication, ou à établir un réseau social dont les entreprises tirent profit sans y apporter aucune rémunération. Ainsi, la reproduction sociale concerne toutes les infrastructures sociales, culturelles et subjectives desquelles dépend une structure de production conçue de manière extrêmement restreinte (le travail rémunéré), de la même manière qu’un parasite survit en extrayant sa nourriture sur le corps d’un hôte plus résistant.

KC : Quel est le lien entre le revenu de base et la reproduction sociale ? Autrement dit, pourquoi le revenu de base est-il une réponse appropriée à notre situation sociale et économique actuelle ?

KW : Je pense qu’il est plus évident que jamais que ni le système salarial, ni la famille ne sont des mécanismes de redistribution de revenu. Ils sont au mieux des systèmes d’approvisionnement incomplets et précaires. À ce stade, la foi en des promesses de plus en plus fantastiques sur la création d’emploi et les campagnes prônant les valeurs familiales semblent largement irréalistes. Un revenu de base représente un moyen plus rationnel et équitable de soutenir les conditions grâce auxquelles l’économie — dans sa définition limitée de secteur rémunéré — existe.

KC : Concernant le revenu de base, quelles en seraient les revendications ou  réformes politiques concrètes ?

KW : Il y a beaucoup de propositions politiques différentes de revenu de base. Celle que je défend est celle d’un revenu minimum viable versé de manière régulière (comme les salaires) et inconditionnelle à tout le monde. Le système salarié ne serait pas remplacé par ce système, mais le lien entre le travail et le revenu serait assoupli, laissant plus de marge de manœuvre aux différents modes de travail.

J’ai énormément appris de la littérature des années 70 revendiquant des salaires pour le travail domestique. Pas tant sur la revendication elle-même, mais sur ce qu’est en fait une revendication et de quoi elle est capable. L’action politique collective en marche pour un revenu de base est pour moi tout aussi intéressante que la revendication en elle-même. Une revendication n’est pas seulement une idée en l’air, elle doit être expliquée, justifiée et sujette à débat. Le fait même de revendiquer une idée invite à un esprit critique et développe un nouveau désir politique. Plaider pour un revenu de base, comme je l’entend, c’est aussi rendre visibles les problèmes liés à la rémunération salariale, en utilisant un vocabulaire critique qui nous aide à comprendre ces problèmes et en ouvrant une voie qui peut nous amener à plaider pour des changements encore plus grands. C’est aussi un défi qui nous invite à imaginer un monde dans lequel nous aurions plus de choix face au travail rémunéré ou au fait de ne pas travailler, et dans lequel nous pourrions nous questionner sur la place du travail dans nos vies.

En prenant en compte ceci, le succès ou la défaite d’un mouvement revendiquant un revenu de base ne se limitera pas à considérer seulement l’instauration d’un tel dispositif, mais se jugera aussi en prenant en compte le pouvoir collectif, les formes d’organisations, la conscience critique et les nouvelles revendications que ces actions feront émerger.

KC : Un autre concept clé qui définit votre approche sur le revenu de base est le fait de pouvoir refuser un emploi. Il implique une critique vis-à-vis de l’éthique du travail, y compris l’éthique de travail féministe. Pourriez-vous dire un mot sur cet aspect du refus d’un travail ?

KW : Une des raisons pour lesquelles je suis si attirée par l’idée de revenu de base vient du fait que  celui-ci défie certaines doctrines de l’éthique du travail, comme la surévaluation culturelle de la valeur travail qui porte aux nues le dur labeur comme valeur en tant que telle, comme destinée et comme obligation morale individuelle. Cette ancienne éthique du travail reste un support idéologique majeur pour un système économique qui concentre de grandes richesses dans les mains d’un petit nombre et laisse aux autres une vie trop occupée par un emploi dévorant et mal payé. Cette vision du travail est d’autant plus profitable pour les types d’emploi qui requièrent davantage d’implication personnelle, comme la sociabilité, les émotions, la créativité. La plupart des employeurs-euses du secteur tertiaire aujourd’hui sont intéressé-e-s par l’enthousiasme de leurs employé-e-s dans leur travail et l’engagement qu’ils s’imposent à eux-mêmes pour le bien de l’entreprise. Alors qu’une éthique du travail très marquée est un élément clé de la productivité, notre volonté de remettre en question ces valeurs et ce mode de vie sera probablement un mode de rébellion efficace.

Le féminisme a produit ses propres versions de l’éthique du travail. La plus courante d’entre elles est l’apologie féministe libérale prônant le travail salarié pour les femmes, comme alternative à une vie domestique imposée. Il y a en revanche d’autres versions que cette éthique moralisante du travail. Certaines féministes par exemple se sont inspiré de ces idées sur la valeur travail pour donner du poids à leurs arguments basés sur la visibilité et l’utilité sociale des femmes dans les travaux de soins aux personnes. Mais en s’inspirant de la traditionnelle éthique du travail, elles risquent de la même manière de surévaluer le travail familial en dépit d’autres types d’activités et de relations.

Aussi efficaces que ces stratégies aient pu être historiquement, ces deux projets féministes restent profondément problématiques dans leurs manières de promouvoir exclusivement le travail salarié ou le travail au sein de la famille, au mépris d’autres pratiques et approches relatives à l’intimité et à la sociabilité. Plutôt que de chercher cet « équilibre » furtif entre le travail et la famille en essayant de trouver sa plénitude entre les limites imposées par ces deux institutions, je pense que l’on devrait s’efforcer d’émettre de plus vives critiques quant aux échecs considérables que représentent la famille et le travail en termes d’inclusion et de viabilité sociales. Comme je le conçois, le mouvement politique pour un revenu de base peut être un bon moyen d’ouvrir le débat sur ce qui peut être qualifié de travail, sur la valeur de différents types de travaux, sur tout ce qu’il nous plairait de faire de notre temps libre, ainsi que sur les modèles de soin aux personnes, de créativité et de coopération que nous aimerions construire.

Tag(s) : #alternatives

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