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Après le moment, un effet Poutou ?

Publié le par dan29000

Le « moment » Poutou a réveillé quelque chose

Il fut un temps – pas très lointain – où le nom de Philippe Poutou n'évoquait pas grand chose à une majorité de français. Pour le candidat-ouvrier de l'usine Ford de Blanquefort (33), tout a changé lors de la soirée du 4 avril 2017. Dans les médias, l'opinion publique, la ferveur populaire et même au-delà, il y a désormais un avant et un après.

Souvent moqué, parfois méprisé et rarement écouté, Philippe Poutou ne pesait pas lourd, il y a quelques jours, dans la balance de l'élection présidentielle française de 2017. Mais c'est bien à l'imparfait qu'il faut écrire cette phrase, et pour cause : c'est désormais du passé. Un passé révolu depuis ''le grand débat'' du mardi 4 avril 2017, où le candidat du Nouveau parti anticapitaliste (NPA) s'est fait remarquer comme nul autre sur le plateau. Inutile de revenir sur la séquence : elle est passée partout, est à (re)voir sur toutes les plateformes, et d'autres ont mieux écrit sur elle que je ne pourrais le faire.

Le bond en avant

Pour M. Poutou, ce moment a marqué un tournant dans sa cote de popularité. « Les gens viennent me dire merci », confiait-t-il récemment sur les ondes. Sur les réseaux sociaux, ses compteurs explosent : de 25 041 "fans" Facebook à la veille du grand débat, il est passé au double (49 724) en à peine 48 heures, et vient de franchir la barre des 75 000. Mieux encore : en un mois, le total a quadruplé. La hausse est moins impressionnante sur Twitter (interface moins populaire et déjà politisée), mais elle reste conséquente : + 19 788 « followers » dans la semaine du désormais incontournable grand oral.

 

 © Daryl Ramadier © Daryl Ramadier

 

En termes d'audience, son passage a donc fait chavirer la toile. D'autres espaces Facebook font un carton, à l'image de celui du Monde Politique, dont la vidéo « Philippe Poutou fustige la corruption » trône au sommet du palmarès de la page (4,2 millions de vues au 11 avril 2017). Chez BFMTV aussi, la séquence affole les statistiques avec 3,5 millions de visionnages. Même constat pour Youtube : au Huffington Post, « Poutou explique pourquoi il ne porte pas de costume » est la plus regardée de toutes les vidéos politiques du compte. Sur France Inter, la chronique « Poutou et le peuple de droite » est également la plus plébiscitée de toutes celles de Guillaume Meurice (282 663 vues en une semaine). 

Et la folie médiatique ne s'arrête pas aux vidéos ; depuis le 4 avril, Philippe Poutou passe partout. Pendant que CNEWS Matin publie un « tout savoir sur » à son sujet, Libération lui rend hommage et L'Express présente son programme, alors que Le Monde dépêche une envoyée spéciale pour son meeting de Rouen. À Montpellier, où sa réunion publique a fait salle comble, plus nombreuses qu'à l'accoutumée étaient les caméras : AFP, France TV, TF1 [...] Même la presse étrangère est captivée, du Guardian en Grande-Bretagne jusqu'au New York Times (!) aux États-Unis, en passsant par TSA chez nos voisins d'Algérie ou encore El País en Espagne.

Ce qui se quantifie dans les vues, visites et articles, est également visible dans les sondages. Bien qu'il faille les prendre avec des pincettes, force est de constater que là aussi, quelque chose a bougé avec cet "avant/après". La tendance s'observe partout : chez BVA (0,5% / débat / 1,5%) ; Elabe (0,5% / débat / 1,5%) ; Harris Interactive (0,5% / débat / 1%) ; Ifop-Fiducial (0,5% / débat / 1% puis 2%) ; Kantar Sofres (1% / débat / 2,5%) ; Odoxa (1,5% / débat / 2%) ; OpinionWay (1% / débat / 2%). Comme il le dit lui-même, la sympathie – voire l'adhésion – qu'éprouvent les personnes auprès de ses idées ne se transforme pas directement en bulletins de vote. Son gain évalué, qui peut sembler faible (environ 1%), est cependant significatif. En 2012, gagner 1% aurait fait passer le NPA de 411 160 voix à 769 992 : presque le double. Pour un "petit" parti où chaque suffrage compte, c'est énorme.

 

Philippe Poutou détonne sur les réseaux © Le Monde Politique (page Facebook) Philippe Poutou détonne sur les réseaux © Le Monde Politique (page Facebook)

 

Mais surtout, le candidat du NPA a gagné un respect qu'il n'avait pas nécessairement jusqu'à présent. Désormais rares sont ceux qui s'esclaffent lorsqu'il dit par exemple qu'être français « n'a pas trop de sens », que lui se sent « citoyen du monde » – auparavant, les rires se faisaient souvent entendre pendant ses interventions. Il est maintenant plus largement pris au sérieux. Même Yann Moix s'est – à sa manière – excusé dans « On n'est pas couché », reconnaissant sa « condescendance » envers des candidats « qui font parfois du bien à la démocratie ». Le chroniqueur de France 2 a bien fait, car M. Poutou est devenu un homme défendu. Quand des éditorialistes de BFMTV ont jugé sa prestation « irrespectueuse », la société civile s'est mobilisée à ses côtés. Tout comme elle s'est mobilisée contre Luc Ferry et son tweet, depuis supprimé : « Avec @PhilippePoutou débraillé en Marcel pour représenter les ouvriers, pas étonnant qu'ils aillent massivement chez Le Pen ».

Un moment d'histoire ?

De l'agora d'Athènes aux studios télévisés, les joutes verbales ont marqué les débats politiques au fil des siècles. En France, certaines sont allées jusqu'à revêtir une dimension "historique". Le « Vous n'avez pas le monopole du coeur », asséné par Valéry Giscard d'Estaing à François Mitterrand, est appelé à survivre dans les mémoires pour de longues décennies, repassé dans divers reportages à chaque échéance électorale. Philippe Poutou sait-il qu'en interpellant François Fillon, Marine Le Pen ou encore Emmanuel Macron lors du grand débat, il a (peut-être) lui aussi gagné une place dans les pages de l'histoire de la Ve République ?

Pourtant, le Villemomblois ne le cherchait même pas. Devenir président ? « C'est pas mon rêve », tonnait-il en avril 2012 quand « Des paroles et des actes » (France 2) lui donnait la réplique. Même discours cinq ans plus tard au grand débat. Rien n'était planifié, comme il l'explique dans une longue émission diffusée sur Arrêt sur Images. Ne pas prendre la "photo de famille" ? Il n'en a averti ses camarades que dans la voiture le menant au plateau. Parler de l'immunité ouvrière ? Il se souvient avoir utilisé le terme dans un meeting, sans pour autant en avoir fait le coeur de ses élocutions. Et quelles élocutions, d'ailleurs ? Celles des voix d'en-bas, assure-t-il. « Ce que je dis là, plein de gens me l'ont tweeté, me l'ont dit en SMS : vas-y, balance ça, y'en a ras-le-bol ! » Plus que jamais, ces voix ont été entendues. N'a-t-on pas lu, ici et là, des (dizaines de ?) milliers de « Il fallait que ça sorte [...] et ça fait du bien » ?

 

Un vêtement qui a fait le tour du web... et des meetings ! (ici à Montpellier le 7 avril) © Reportage France 3 Un vêtement qui a fait le tour du web... et des meetings ! (ici à Montpellier le 7 avril) © Reportage France 3

 

Dans quelques jours, tout redeviendra comme avant pour lui. Contrairement à la majorité des candidats, Philippe Poutou est l'un des rares à convenir qu'il ne sera pas à l'Élysée en mai prochain. Le « héros populaire [qui exprime] de façon brut de décoffrage ce que beaucoup de Français pensent » (The New York Times, 6 avril) reprendra son quotidien. Celui de l'usine Ford de Blanquefort où une autre lutte se joue : le sauvetage des lieux, des emplois qui s'y trouvent et des conditions de vie des salariés. L'histoire d'un ouvrier sur la ligne de départ d'une présidentielle dont il ne veut pas incarner un lauréat. Simplement un porte-parole : celui des "sans voix".  Ce qu'il aura plus que jamais réussi à être.

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SOURCE/ MEDIAPART

Publié dans actualités

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