Ce sont 296 petits bijoux de 9cm sur 9cm qui, assemblés, forment une fresque de 52,5cm sur 244cm.

Cette fresque, faite de bouts de mer, de ciel, d’acier, de portes, de cheminées, de rochers, d’écume, est, livrée à la fois en vrac et minutieusement pensée, le site de Fukushima et toute sa monstruosité sous-jacente. Et ces bijoux, pour dire l’horreur atomique, ce sont de petits daguerréotypes de Takashi Arai.

 

Nuclear Power Point, Fukushima 2015 © Takashi Arai Nuclear Power Point, Fukushima 2015 © Takashi Arai
 
 

 

 

Ce jeune photographe japonais, exposé jusqu’au 27 mai par Didier Brousse, à la Galerie Camera Obscura, a ainsi fait le pari d’un procédé photographique complètement « dépassé », à un siècle et demi du numérique, pour évoquer les traces troublantes de la radioactivité.

Au rez-de-chaussée, les daguerréotypes, de formats divers, montrent la terre, de magnifiques mais sans doute vénéneux végétaux, un chien triste qui passe par là et quelques habitants égarés ou « résistants » qui portent en eux le poids des deux catastrophes nucléaires déjà vécues par le Japon : Hiroshima et Fukushima.

 
 
 

Le daguerréotype est l’ancêtre de la photographie argentique. Il a permis (même si son invention est antérieure et sans doute un peu « volée » à son vrai père, Niepce) que l’invention soit, en 1839, proclamée d’utilité publique et que le brevet, mis au point par Daguerre, n’ait pas été protégé. Il a surtout permis, en dépit de sa complexité, de susciter un réel engouement. On peut imaginer quelle révolution il apportait à la vision et à la représentation du monde…

Sans faire un cours sur le sujet (on peut, à ce propos, regarder sur You Tube la vidéo de Takashi Arai lui-même, réalisant une image : Making of Daguerreotype by Takashi Arai *Beta ver.), mentionnons juste que le daguerréotype est une plaque de cuivre plaquée argent, qu’il faut soigneusement polir avant de la rendre sensible grâce à de l’iode et du brôme, qu’on expose ensuite à la lumière (quelques secondes) grâce à une chambre, puis qu’on révèlera avec du mercure et fixera grâce à de l’hyposulfite de soude…

Le daguerréotype est donc un travail de chimiste, d’orfèvre de la lumière. Il faut une certaine motivation pour s’y consacrer ! Mais, quelle que soit sa date de facture, il donne toujours une image particulière avec une foule de détails, dont les teintes varient, qu’il faut souvent regarder de biais… Chacun constitue toujours un exemplaire unique (on ne peut pas en faire des tirages), d’autant plus précieux…

Mais il faut un artiste…. Takashi Arai, après des études de biologie, s’est intéressé à la photographie et a cherché à en approcher la source. Il a appris, avec patience, le procédé, qu’il maîtrise, et il revendique le choix de faire une photographie moderne avec une technique ancienne. Il en prend le temps.

 

  Depuis le 1er janvier 2011, Takashi Arai fait par ailleurs chaque jour un daguerréotype, de format 6 x 6. Ce projet, dont les images sont autant de merveilles, au sens premier du mot, est intitulé Daily D-Type, et est partiellement exposé au sous-sol de la Galerie, à côté de la « fresque » intitulée Nuclear Power Point, Fukushima 2015, qui est pour la première fois montrée en Europe. Takashi Arai est déjà très connu au Japon et aux Etats-Unis notamment et a remporté plusieurs prix honorant sa démarche.

 Ce qu’il nous donne à voir lors de ce Mois de la Photo désormais fêté au printemps, conjugue une virtuosité technique, une sensibilité toute en nuances et une pertinence qui ne peut que nous marquer… à longue échéance. Et c’est juste, car ce qu’il montre, il ne faudra jamais l’oublier !

 
 

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SOURCE/ MEDIAPART