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Pour un nécessaire Ni Marine Le Pen, ni Emmanuel Macron

Publié le par dan29000

Ni Marine Le Pen, ni Emmanuel Macron. De la nécessité de ce ni-ni.

Absent, sans possibilité de me connecter sur internet, pendant deux semaines et donc coupé de l’effervescence politique du premier tour et d’une partie de l’entre-deux tours, je constate, comme je le pressentais avant mon départ, que la pression médiatique et politique bat son plein pour brouiller, encore plus que d’habitude, ce qui est en jeu. Présidentielle oblige car il en va de la clé de voûte des institutions d’une Ve République dont les dominants sentent bien qu’elle n’est plus adaptée à la reconduction mécanique de leur pouvoir. La preuve par la déroute ou la lourde défaite, au premier tour, du bipartisme (PS et LR) censé, depuis 1981, par les effets huilés d’une alternance gauche-droite assurant les continuités essentielles, donner le change, autrement dit, l’impression, selon l’expression tancredo-lampédusienne, que tout change, mieux que tout peut changer, alors que tout continue et ne peut que continuer.

 Plutôt décidé à prendre acte de ma relative déconnexion des débats en cours et donc à ne pas intervenir avant les résultats du second tour, je prends pourtant mon clavier et fais le choix, sous l’éclairage de ce que je capte de l’événement en cours, de reprendre le fil d’une réflexion prenant le risque de sortir de certains balisages politiques obligés tel celui que l’on voit à l’œuvre sur la nécessité, l’urgence absolue de rejeter un ni-ni supposé/postulé mortifère et tout bonnement irresponsable. L’envers de cette injonction à être raisonnable, au sens le plus fort du terme, autant dire rationnel, est bien entendu une incitation à voter Macron pour battre Le Pen, soit sur le mode explicite soit sur le mode plutôt honteux du devoir de voter qui ne trompe personne sur l’alignement qu’il induit nécessairement sur l’un des promoteurs clé de  la politique du quinquennat finissant. J’y reviendrais.

 Mais commençons par la sémantique de ce ni-ni si fortement décrié, dont je lis avec étonnement que son défaut premier tiendrait à ce qu’il tracerait un trait d’égalité et même d'identité, par le jeu corrélé des deux négations, entre les deux éléments, ici celui et celle, qui sont rejetés. Or rien n’est moins évident et l’on me pardonnera de verser dans l’anecdotique pour essayer de faire toucher du doigt ce qui se signifie  dans l’efficace de la double conjonction de coordination négative : si je dis que je ne veux ni des fraises ni de la mangue que l’on me propose en fin de repas, qu’est-ce qui autorise à penser que je déteste autant les fraises que la mangue ?  Le ni-ni dit un double rejet mais ne dit rien, en soi, sur l’ordre de grandeur ou la qualité du rejet de chacun des deux fruits. C’est au développement  discursif qui éventuellement s’ensuit qu’il revient de faire ces précisions. Cette parenthèse humoristique, que je pourrais reconnaître déplacée si j’adhérais au climat de panique que l’on tente d’instaurer d’ici dimanche prochain sur le risque « fasciste » qu’il y aurait à ne pas voter pour l’homme des banques, étant refermée, revenons aux deux politiciens en lice dont les projets sont … les fruits mûrs à point servis par le système !

Acceptant que le néofascisme (ou postfascisme) de Marine Le Pen soit plus dangereux en soi que l’ultralibéralisme d’Emmanuel Macron, comment pour autant pourrais-je oublier, non seulement ce qui a été dit et bien dit par de nombreux/-ses ninistes courageux/-ses, à savoir que la politique du second, dévastatrice des droits sociaux et complice de la dévastation des libertés publiques du gouvernement auquel il a participé, a semé la désespérance dans de larges pans de la société dont s’alimente la première ? Comment oublier non seulement donc cette ligne de continuité politique qui mène, par-delà la différence des projets  (quoique tous deux capitalistes) et par la force, hélas, des choses, de l’un à l’une, mais aussi, que le système dont Macron est le rejeton instrumentalise la néofasciste en la posant comme un épouvantail. Un épouvantail au sens littéral de « voué à effrayer, à faire paniquer », à se défaire de toute raison politique, en somme à voter n’importe quoi, tout sauf le diable ! L’émergence de l’électeur moineau, à moins qu’il ne soit pigeon, voilà la logique profonde d’une mise en scène politique de haut vol ! De ce point de vue, n’hésitons pas à dire que Macron-Le Pen participent d’une pleine complémentarité, voire solidarité, systémique, ils sont les deux faces d’une opération visant, par un leurre de fausse opposition fonctionnelle sur le champ politique (chacun occupe en fait la place qu’il faut pour créer la tenaille utile à la perpétuation du système qu’il convient de désigner sous son vrai nom, le capitalisme), à amener un maximum de gens à s’agglutiner autour de celui qui travaille à leur faire oublier qu’il est, sous deux registres, le responsable direct de leur malheur : celui d’avoir perdu un maximum de droits sociaux et politiques et celui de voir mise sur orbite celle qui pourrait leur en faire perdre plus encore !

 La pertinence de revendiquer le ni-ni, et donc la grave erreur que commettent les anti-ninistes en l’ignorant, est qu’il permet de mettre au jour la logique diachronique, celle de la continuité politique qui mène de Macron à Le Pen, mais aussi l’efficace en synchronie, ici et maintenant, sur le champ même de cet entre-deux tours, du jeu de rôles qu’assument Macron et Le Pen dans le cadre piégé dans lequel on voudrait que nous prenions notre place. Autour d’une urne après être passés dans le si justement appelé isoloir par où se casse le fil du rapport au collectif !

 Mais je voudrais m’attarder maintenant sur quelques autres faiblesses majeures des comptenteurs du ninisme : tout d’abord l’affirmation qu’avec Macron, malgré tout (sic), il resterait l’espace public qui permettrait à une opposition de continuer à s’exprimer. Outre que c’est oublier que Macron s’est largement accommodé des mesures hollando-vallsiennes liberticides, comme la reconduction de l’état d’urgence, et des hyperboliques violences policières qu’elles autorisent, mesures toutes facilitant la mise en œuvre des atteintes aux droits sociaux  qui sont le cœur de son programme social et économique,  c’est commettre une profonde erreur d’analyse sur ce dont est porteuse la dynamique même, terriblement destructrice, de l’ultralibéralisme. Visiblement il y a de l’amnésie et une immersion en naïveté absolue, victoire parmi tant d’autres de la campagne d’intox actuelle, à ne plus avoir à l’esprit ce qu’Hollande a fait de sa déclaration tonitruante sur son ennemie, la finance ! Pourquoi Macron président se priverait-il, après avoir été à l’école du maître en palinodies que fut Hollande, après avoir mené une campagne de communicant disant tout et son contraire, voire rien sauf, et ce n’est pas rien, qu’il aggraverait ce qu’il a fait au gouvernement,  après avoir annoncé qu’il commencerait par agir par ordonnances, pourquoi donc se priverait-il de reconduire indéfiniment, en profitant des attentats à venir, l’état d’urgence en le détournant, comme il a été fait jusqu’ici, de sa vocation (sic) antiterroriste ? Qui peut nous garantir qu’en intégriste ultralibéral, qui plus est ayant bénéficié d’une onction par une large mobilisation « antifasciste-pour-faire-barrage », poussant jusqu’au bout sa détermination économiste sauvage, il n’ira pas plus loin qu’Hollande dans l’atteinte aux libertés, et qui sait même, logique extrême du système, aussi loin que l’aurait fait Marine Le Pen si elle avait été élue? Qui a oublié comment Chirac s’est servi largement de la légitimité acquise en 2002 par le fait de l’avoir transformé en sauveur antiLe Pen-père pour mener ses attaques et affaiblir les résistances populaires ?

 Il y a quelque chose d’attristant à entendre certains opposants à la droite (qu’elle soit de gauche ou de droite), quelques anticapitalistes aussi, créditer Macron d’être immunisé contre ce qui est à l’œuvre depuis des mois : l’extrême-droitisation accélérée du champ politique (et désormais, circonstance aggravante, du champ électoral). Même Jean-Luc Mélenchon n’a pas hésité, pour chasser dans l’électorat lepéniste, à tricoloriser, comme jamais, par évacuation des drapeaux rouge de son environnement, ses apparitions mais aussi ses déclarations, avec quelques sorties détestables sur les travailleurs détachés qui voleraient leur pain aux travailleurs qui se trouvent sur place ou l’oubli dans L’avenir en commun  de la liberté de circulation et d’installation pour les migrant-es que L’Humain d’abord revendiquait en 2012. Le gros score obtenu par l’Insoumis à cette élection ne devrait pas faire oublier, parmi bien des insuffisances d’un antilibéralisme oublieux de ce qu’il en coûte de ne pas rompre avec le capitalisme (voir la catastrophe syriziste !), la terrible régression de la conscience internationaliste que la campagne insoumise a pu organiser…

 C’est ici l’occasion d’aborder l’un des arguments à portée aléatoire que j’ai pu entendre pour échapper au méchant ninisme : dimanche on voterait pour Macron et dès le lendemain on se mobiliserait pour le combattre. S’il est impossible de prédire ou nier que celui-ci puisse, contre toute la logique présidentialiste de la Ve République, se voir privé de majorité parlementaire, par exemple par une extraordinaire percée aux législatives des candidat-es insoumis-es et, si accord avec eux/elles, de ceux et celles du PC, retenons ce que je viens de dire sur la possibilité que le président des banques accentue ce que la Ve permet comme court-circuitage des procédures parlementaires. Face à la crise qui en résulterait, il resterait à voir la capacité des mélenchonistes à se dépêtrer de l’institutionnalisme qui a paralysé le Front de Gauche en 2012. Le basculement hors de l’électoralisme foncier de la stratégie mélenchoniste d’accès au pouvoir serait une épreuve du feu à l’issue incertaine.

 Quant à ceux et celles qui pensent que le vote Macron dimanche pourrait ouvrir un cycle de mobilisation sociale apte à le faire reculer ou même à l’obliger à se démettre, ils me semblent sous-estimer les atouts dont bénéficient la caste dominante et le nouveau président qui en serait le relais organique. La magnifique mobilisation contre la Loi « Travail » qui, malgré la défaite, reste promesse de relance du mouvement social, nous donne cependant une idée de la difficulté qu’il y a à faire sauter le verrou permettant de libérer une dynamique capable de faire reculer un gouvernement. On peut faire le constat que la combinaison de l’activation permanente de l’appareil répressif de l’Etat et la démobilisation de larges masses de la population scotchées à seulement exprimer, via des sondages, de la sympathie pour les manifestant-es et les grévistes, a permis à un gouvernement complètement délégitimé de faire passer sa loi. Que celui-ci et le PS en payent le prix électoralement aujourd’hui ne règle rien politiquement au vu de l’alternative qui nous est servie au second tour. D’autant que l’électoralisme qui, malgré la forte abstention, sévit dans cette séquence, peut être considéré comme une défaite supplémentaire du mouvement social. C’est là l’autre aspect régressif qui travaille au coeur le succès des Insoumis : celui, articulé au patriotisme, dont j’ai parlé, à forte connotation républicaniste mystifiante, de l’idée que tout ce qui est essentiel en politique, doit passer par des canaux institutionnels. Lesquels, dans le cadre des rapports de force actuels restent largement à l’avantage des possédants. A quoi l’on peut ajouter que le professionnel de la politique qu’est Jean-Luc Mélenchon, dans la filiation revendiquée à François Mitterrand et dans l’affirmation de son image de sauveur du peuple, ne facilite pas l’émergence d’une radicalité de contestation sociale autonome des hiérarchies politiques paralysantes. Cela a été patent dans l’après 2012… Entre deux élections le mélenchonisme a fait la preuve de son impuissance à peser socialement et donc politiquement… Mais, après tout, qui sait, l’insoumission pourrait bien s’insoumettre à son chef ! Pour peu que les anticapitalistes, entre autres grâce à la campagne réussie du NPA autour de Philippe Poutou, parviennent à peser pour décanter les positions et contribuer à la relance des mobilisations sociales et de leur capacité à susciter leurs propres réponses politiques.

 Pour finir, il importe de souligner que le ni Macron, ni Le Pen, n’est pas contradictoire avec la nécessité de mener une campagne résolue contre le danger qui se niche dans le néofascisme représenté par le FN tout en ayant en tête qu’« il n’est évidemment pas interdit de penser que le FN puisse évoluer dans les années à venir vers un parti de la droite ultra-conservatrice. » (1). Pour tout ce que j’ai dit plus haut, un vote Macron n’est en aucun cas un moyen de se prémunir contre ce danger : on ne se protège pas de l’incendie en favorisant un pyromane qui, sans attendre, il l’a dit, va tenter de mettre le feu à travers le pays ! A l'adresse de ceux et celles qui pensent qu’en renvoyant à ses études Marine Le Pen, on gagnera du temps (comme on l’a toujours cru dans le passé sans que l’on n’enraye rien), il faut dire que 2022 (ou plus tôt ?), avec celle -ci, serait déjà là en 2017 avec Macron ! Et qu’une victoire de Marine Le Pen après une séquence macroniste ayant réussi à faire passer ses réformes tout en perdant toute légitimité politique, comme a fait Hollande, serait une défaite monstrueuse du monde du travail et de l’ensemble des couches populaires. Le combat antifasciste, se mène, sans attendre, dans la rue, où… ce sont les ninistes qui sont souvent à la pointe  de la mobilisation ! C'est par là que se prépare la bataille à mener contre Macron...ou contre Le Pen !

 Par ailleurs ce qui reste l’un des acquis de la mobilisation contre la Loi « Travail » c’est l’affirmation d’une radicalité anti-institutionnelle relativement large qui, c’est certes une hypothèse, donne probablement une coloration plus politique à l’abstention. Mon avis est qu’il faut s’appuyer sur cette radicalité, tout en menant les explications et les débats utiles pour la faire s’inscrire, sans se renier, dans une démarche lui permettant d’attirer à elle ceux et celles qui feront rapidement l’expérience des limites de l’insoumission mélenchoniste. L’anticapitalisme, dans le rapport de force défavorable qu’il a avec celle-ci, doit travailler à reprendre le fil des convergences que l’on a vu se nouer, sans pouvoir déboucher politiquement encore, pendant la mobilisation de l’an passé entre, d’une part, les nouvelles couches précarisés de la jeunesse, dont certains éléments ont tactiquement et peut-être non durablement choisi d’appuyer Mélenchon, et, d’autre part, des couches populaires plus âgées, moins désinsérées socialement, plus suivistes des appareils politiques et syndicaux et adhérant, par fatalisme quant à l'absence de débouchés des mobilisations sociales, à l’électoralisme insoumis. A ce titre, il me semble que participer activement de la redynamisation politique que portent les nouvelles radicalités (pensons aux ZAD par exemple) aurait dû amener à revendiquer ouvertement le ni-ni, lequel m’apparaît en prise directe avec l’esprit iconoclaste qu’un Philippe Poutou a su imposer dans sa campagne et qui lui vaut une grande sympathie dans la population.

Mais ne faisons pas la fine bouche, la situation actuelle ne permet probablement pas de faire mieux que d’éviter un appel à voter Macron (y compris un appel « à battre le FN dans les urnes » le 7 mai prochain) tout en comprenant (pour ma part je défends que cela reste incompréhensible) ceux et celles qui voudront franchir ce pas.

Antoine (Montpellier)

 (1) Ugo Palheta,  « Le danger fasciste en France : de quoi le FN est-il le nom ? »   , Contretemps, 14 décembre 2015

 

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SOURCE/ MEDIAPART

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