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Un nouveau monde, anthologie de poésie française

Publié le par dan29000

La poésie française promet un nouveau monde

Par Patrice Beray

Poètes tous deux, Yves di Manno et Isabelle Garron se sont attachés en une somme de 1 500 pages à donner leur version du demi-siècle écoulé de création poétique « hexagonale ». Intitulée sans barguigner Un nouveau monde, cette anthologie singulière, provocante à bien des égards, incite à revenir sur les pas que l’on dit perdus de la poésie française.

En intitulant Un nouveau monde leur anthologie sur les « poésies en France » du demi-siècle écoulé, Yves di Manno et Isabelle Garron ne font pas mystère de leur intention : ils entendent remettre les pas que l’on dit perdus de la poésie française dans les sillons de celle de langue américaine. Loin d’un « nouveau monde » empreint de sacralité, le lecteur doit s’attendre à une initiation profane, moderniste. De fait, les deux auteurs de cette anthologie critique postulent dans les arts, et notamment la poésie, une « grande révolution moderne » qui a touché le monde occidental dans son ensemble. Mais la vague formée en France à partir de Baudelaire, parvenue à son faîte dans les années 10 et 20 du siècle dernier, n’aurait pas eu l’effet escompté en matière de « redéfinition des formes poétiques ». Car telle est leur conviction profonde : à trop prêter l’oreille à des voies de communication inouïes entre les êtres, à hauteur verbale stratosphérique, le mouvement surréaliste a empêché la poésie française de s’enquérir de « formes nouvelles », de « considérer le langage dans sa densité matérielle ».

Le tropisme américain d'Un nouveau monde (couverture de l'anthologie) Le tropisme américain d'Un nouveau monde (couverture de l'anthologie)
 
 

Si l’ouvrage de ces deux arpenteurs d’Un nouveau monde pour la poésie, associant de façon assez inédite la très attendue recension anthologique à une approche par les œuvres, peut être contesté en raison de son orientation formaliste, forcément exclusive, il n’en mérite pas moins la plus grande attention des lecteurs de poésie. D’une part au regard de la démesure de ce projet : couvrir un demi-siècle de « poésies » entre 1960 et 2010, en concoctant une sorte de bilan avec pertes et profits, voilà qui ne manque pas de piquer la curiosité. D’autre part, parce qu’étant eux-mêmes des acteurs impliqués, les auteurs font prévaloir sur toute autre considération les pratiques des poètes, seraient-elles discutables.

Par ses gloses explicatives, ses nombreux essais de situation, des auteurs ou des revues, voire ses impasses à demi avouées, ce livre dispense quelques clés de compréhension sur la poésie telle qu’elle s’est écrite « en France ». Et c’est en soi remarquable, même si l’ensemble des pratiques et des sensibilités reste difficile à articuler. Car force est de constater que pour tout viatique éditorial, la poésie est devenue, de tous les arts, celui qui se cantonne et cède le plus volontiers à cette « tentation anthologique » relevée, et justement critiquée, par l’historien de la littérature William Marx. Ainsi, depuis les dernières décennies du XXe siècle écoulé, aux côtés d’ouvrages classiques d’histoire littéraire, on ne compte plus les anthologies consacrées à la poésie française dont l’esprit de découverte est masqué par un exercice d’autocélébration. Comme si leurs auteurs (bien souvent des éditeurs, poètes eux-mêmes) cultivaient leurs jardins sur les cendres entretenues des manifestes poétiques passés.

En 2001, toutefois, est paru le Dictionnaire de poésie de Baudelaire à nos jours qui, sous le sceau du savoir (de l’université), a mis bon ordre encyclopédique jusqu’au champ contemporain de la poésie de langue française. Après cette recension critique parue aux Presses universitaires de France documentant nombre d’auteurs et leurs foyers de création (mouvements, groupes, revues…) et exposant les principales notions relatives à la poésie, le geste éditorial de l’anthologie consistant à collecter textes ou poèmes ne devrait plus pouvoir se suffire d’un simple habillage éditorial pour tout accompagnement.

C’est ce défi critique du point de vue de l’histoire littéraire que vient relever, à sa façon, en toute connaissance de cause (augurons-le), cette somme des « poésies en France – 1960-2010 » établie par Yves di Manno et Isabelle Garron et publiée à l’enseigne des éditions Flammarion, où le premier nommé, également traducteur (de William Carlos Williams et George Oppen notamment), dirige la collection « Poésie ». Pour mener à bien cette exploration inédite pour la période concernée, les deux auteurs se sont donc donné deux axes de travail : anthologique et chronologique. Dans leur « passage anthologique », ils ont mis en avant (avec extraits de leurs œuvres) une centaine de poètes et près d’une trentaine de revues (avec notices) qui sont apparus à compter des années 1960. Laissant de côté pour cette raison de grands aînés tels que Michaux, Aragon, Char, Ponge, Queneau (entre autres), Yves di Manno et Isabelle Garron devaient certes s’enquérir d’Un nouveau monde, celui d’une création poétique en France depuis un demi-siècle dont ils soupçonnent (à raison) quelque méconnaissance, au moins partielle. Ils ont ainsi élaboré un « récit », par étapes, retraçant le surgissement, voire l’effacement, de certaines œuvres novatrices à leurs yeux.

Mais ce récit sur la poésie de langue française entretient un rapport singulier au monde, sinon ambigu, en ne s’intéressant qu’aux poètes écrivant « en France » (avec pour seule exception la Belgique). Focalisés sur la langue en tant qu’objet formel, les auteurs sont ainsi conduits à exclure de parti pris l’espace de la francophonie au prétexte que les enjeux formels de « la langue de la poésie » – qui auraient exemplairement essaimé aux États-Unis – n’y auraient pas été posés ; on jugera par la seule absence de Jean Sénac (Algérien) de la ténuité de l’argument.

Il n’est donc guère difficile de percevoir une tentation typique de l’avant-gardisme au ressort de ce « nouveau monde » d’Yves di Manno et Isabelle Garron. Si sur l’axe chronologique de leur ouvrage, l’invitation au voyage ne pouvait être lancée qu’à partir du surréalisme, et en raison de son aura internationale par la poète égyptienne (de langue française) Joyce Mansour, c’est bien à une opération de table rase d’un certain passé que procède leur anthologie. Ce foyer « finissant » de grands mouvements artistiques – pensons à ce dialogue quasi ininterrompu jusqu’à nos jours, par-dessus les guerres continentales les plus effroyables, sur la question du lyrisme, entre les poètes et théoriciens français et allemands – semble invité, sans autre procédé, à s’effacer devant l’influence (pourtant très tardive en France) de la poésie états-unienne.

En faisant mine de tourner le dos à l’Histoire (qui est celle des sujets, parmi lesquels les poètes), cette anthologie, tout aussi riche soit-elle, prend le risque de s’appuyer sur une chronologie discontinue, les barreaux de l’échelle déployée par les auteurs venant parfois à manquer pour étayer leur récit. On assiste immanquablement, pour chaque décennie explorée, à la floraison rituelle d’une catégorie dévolue à des « solitaires », à quoi rien ne semble pouvoir être rattaché. Par exemple, Georges Perros (pour les années 1960) et Bernard Noël (relégué dans les années 1970) peinent à être situés dans cette anthologie. Même si leur place est reconnue, du bout des lèvres pour le premier, il aurait été bienvenu de rappeler que du second, La Face de silence (1967) – sans doute parmi les beaux poèmes des années 1960 – était fort prisée par un poète surréaliste de la dernière génération, André Pieyre de Mandiargues.

 

Vers un « chant commun » qui serait notre expérience du temps

Du point de vue qui est le sien, visant à replacer la littérature « au centre » des préoccupations – c’est-à-dire « à l’avant-garde » –, cette anthologie ne manque toutefois pas ses objectifs. Tout d’abord, il faut louer sans réserve le travail documentaire mené sur les collections et revues d’éditeurs ou indépendantes. La collection « Le chemin » de Georges Lambrichs (1959-1992), et les Cahiers qui y sont attachés, reçoivent tout comme la revue Action poétique (1958-2012) une juste reconnaissance en tant que fédérateurs de sensibilités sur le temps long de leur existence. Il est par ailleurs notable qu’une égale attention soit portée, par exemple, à l’emblématique revue L’Éphémère (1967-1972), rassemblant Yves Bonnefoy, Jacques Dupin, André du Bouchet…, et à l’autre bout de l’anthologie, à la « constellation cachée » du Jardin ouvrier (1995-2003) picard du poète Ivar Ch’vavar. La même remarque peut être faite à propos des auteurs qui sont mis en avant : les plus jeunes se trouvant à égalité de traitement que d’autres plus reconnus, Yves di Manno et Isabelle Garron ne font pas prévaloir de la sorte le critère habituel de la postérité (même s’ils encourront le reproche d’avoir privilégié nombre de jeunes auteurs issus de la collection « Poésie » de Flammarion).

C’est toutefois de la revue Change (1968-1985), fondée par Jean-Pierre Faye (réchappé de Tel Quel) et Jacques Roubaud, que les auteurs font le plus grand cas. C’est que nous sommes là au cœur de la visée d’Yves di Manno et Isabelle Garron, que condensent ces mots du même Jacques Roubaud dans son rapport formel à la langue : la poésie « est en nous le monde qui parle, le monde privé de sens, qui nous parle par et dans la langue, directement dans la langue » (L’Invention du fils de Leoprepes – poésie et mémoire, 1993). Ce sentiment d’un monde atone où le sens peine à se frayer un passage vers l’existence marque pour ces poètes un retour au vers (voire pour certains aux formes fixes) comme à un absolu poétique qui n’appelle pas la question du « sens » à la rescousse. Outre Jacques Roubaud, Denis Roche (décédé en 2015), celui même qui a déclaré la poésie « inadmissible », fait figure de pionnier aux yeux des auteurs de l’anthologie, par la tension qu’il maintient dans ses vers, par sa quête d’un « nouveau monde prosodique » (éployé sur l’espace de la page en référence notamment à la poésie de langue américaine). De celui qui fut aussi le passeur et le traducteur d’Ezra Pound, on peut lire sous l’onglet Prolonger de cet article un poème « primitif » issu de Forestière Amazonide (1962).

Dans ce large spectre d’un demi-siècle de « poésies » se devaient de figurer les pratiques dites expérimentales : poésie sonore, poésie action, poésie performée. Les auteurs y font large part, de Serge Pey à Christophe Tarkos (décédé en 2004), passant par l’aventure « TXT » (1969-1993) de Christian Prigent. Sans même dévoiler toutes les innombrables zones de « repli » ou d’« avancée » que distinguent, au gré des périodes étudiées, Yves di Manno et Isabelle Garron, il est frappant de constater comme l’écriture de la poésie française a dû passer par un effondrement de sa charge symbolique dans l’après-guerre. De cet effondrement augure plus que toute autre sans doute l’œuvre de Jean Tortel (1904-1993), qui trouve sa juste place dans cette anthologie d’Un nouveau monde. Rarement écriture aura traqué les soubassements inconscients des représentations « privées », idéelles, que chacun se construit dans un monde à soi. Cet extrait du Discours des yeux (1982) est éloquent, où à la notion de représentation se substitue celle de figuration, dans le tracé mis à nu de l’écriture : « Tout geste est inutile, toute tentative pour écarter l’image se résoudra en une image et qu’on veille et qu’on dorme, ô nuit, insoluble dès lors qu’elle s’inverse à devenir le visage qui regarde l’image de ce qui n’est plus. / Ne sera détruite que dans quelque écriture. » Le commentaire d’Henri Deluy sur la poésie de Jean Tortel a alors une singulière résonance : « Il s’agit de fonder une forme et de briser le pathétique qu’implique cette forme. »

 

couve-di-manno
 
 

Mais à l’opiniâtre lecteur Yves di Manno et Isabelle Garron ménagent une heureuse rencontre au travers de ce qu’ils appréhendent au détour des années 1990 comme étant « un autre essor » possible du poème, liant Histoire et « narration cachée ». Distendant quelque peu l’orientation générale de leur anthologie, ils notent très justement chez certains poètes une réappropriation de l’Histoire qui, si elle ne peut être assimilée à l’antique veine épique, élargit le lyrisme (d’un « je-tu » à « je-tu-il », pourrait-on dire, en écho au « chant commun » observé par Yves di Manno dans l’œuvre d’Ezra Pound). On lira en Prolonger un poème de Gérard Cartier que l’on pourrait associer – outre Marie Étienne, Esther Tellermann, Geneviève Huttin et Patrick Beurard-Valdoye réunis dans la même section du livre – à d’autres poètes figurant dans cette anthologie d’Un nouveau monde : James Sacré, Paul Louis Rossi, Paol Keineg, William Cliff, Ariane Dreyfus, Ivan Alechine, Martine Broda (à qui une exquise notice est consacrée), Stéphane Bouquet, Pierre Vinclair…

 

Cet abord pénétré de la réalisation sensible, même matérielle, qu’est un poème s’entend alors comme dans ces mots de Jean-François Lyotard, que l’on peut rappeler ici. Ils recèlent une entrée « dans un monde inconnu », notamment poétique, qui n’est autre que notre expérience du temps : « Ce qui fait événement dans la rencontre d’un mot, d’une odeur, d’un lieu, d’un livre, d’un visage, n’est pas sa nouveauté comparée à d’autres événements. C’est qu’il a valeur d’initiation en lui-même. On ne le sait que plus tard. Il a ouvert une plaie dans la sensibilité. On le sait parce qu’elle s’est ouverte depuis et se rouvrira, scandant une temporalité secrète, peut-être inaperçue. Cette plaie a fait entrer dans un monde inconnu, mais sans jamais le faire connaître. L’initiation n’initie à rien, elle commence » (extraits du Postmoderne expliqué aux enfants, Galilée, 1986).

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Yves di Manno & Isabelle Garron, Un nouveau monde – Poésies en France, 1960-2010, coll. « Mille & une pages », éditions Flammarion, 1528 p., 39 €.

 

SOURCE/ MEDIAPART

Publié dans lectures

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