Maintenant, le Comité invisible nous fatigue !

Publié le par dan29000

Remercions les rédacteurs du Comité invisible de nous donner l’occasion de leur dire franchement qu’ils nous emmerdent.

 

Maintenant, Comité Invisible

par

 

1 Prenons le texte comme il se présente : un condensé agressif et stylisé de politique. Naïvement, on croyait une lettre écrite à des amis ; un désir de conversation planait dans l’air. « Il n’y a donc d’autres choix que de déployer un art de la conversation » (p. 154). Même si c’était, il est vrai, que de la conversation par défaut, puisque les amis à qui parler se font rares, manifestement, et qu’en plus, les « moyens de communication » sont contrôlés « par ceux qui ne sont pas nos amis », si bien, que ce livre-même là, cet objet marchandisé qui passe entre nos mains, est sans doute déjà, aussi, le malheureux, le résultat de petites compromissions, encore ! Encore des petites compromissions, à l’issue d’un catalogue infini d’entres elles. Maintenant est le titre de ce catalogue de compromissions. « Quand on a des amis, plus besoin d’avoir d’ennemi » adage réécrit d’Aristote ou de Montaigne vérifié à la lecture de Maintenant. Car si les rédacteurs de Maintenant s’adressent à leurs « amis », c’est bien pour leur signifier sur tous les tons, et dans toutes les langues, qu’en réalité ils ne le sont pas.

2 Dans l’océan de toutes les compromissions, Maintenant, néanmoins, tient la ligne de la pureté. Alors que tous les corps sont avachis devant tous les écrans, alors que tous les corps se trompent tout le temps en évoluant dans une caverne en laquelle rien, absolument rien, n’est à conserver, ni même à observer avec un peu d’indulgence (on fera peut-être plus tard la liste de l’ensemble des illusions auxquelles sont horriblement soumis tous ces corps qui pourraient être révolutionnaires, le conditionnel est important, mais qui malheureusement ne sont que de pauvres et simples imbéciles de pauvres corps avachis), Maintenant occupe la case « Pureté » sans peur de l’échec puisque, se réclamant de Deligny, il n’y a que des trajectoires, des déplacements, des décentrements, des renversements, des éloignement, des mises à distance, des évitements. Chaque fois qu’il s’est heurté à un mur, Deligny a fait un saut de cordée et s’est réinventé en faisant un pas de côté, jusqu’à parfois seulement en être réduit à rester à demeure dans son foyer avec sa compagne et son enfant en compagnie de rescapés heureux des expériences collectives fascinantes qu’il agençait avec ses compagnons, quelques enfants, qui n’étaient pas passés au rouleau compresseur de l’institution oppressive qui venait d’anéantir en quelques signatures administratives l’espace de liberté retrouvée désiré et construit par Deligny. N’empêche, même à lire et à relire Deligny, on est triste que ça foire, à chaque fois, par manque de volonté politique, par manque de soutien, par manque d’argent, que la position ne tienne pas un peu plus longtemps, que des puissants moralistes et répressifs marchent sur toutes les petites mains qui s’accrochent à la cordée, comme ça. Fidèle à Deligny, jusque dans ses habillages poétiques et politiques de l’échec, Maintenant n’a pas peur de revendiquer le plaisir de la continuité de la pureté en dépit de tout, tricoter toute et que la ligne de pureté, même si, au bout de la ligne, au bout du fil, on ne se retrouve plus à beaucoup : « Il n’y a pas moi et le monde, moi et les autres, il y a moi, avec les miens, à même ce petit morceau de monde que j’aime, irréductiblement. » (p. 128) Pas grand monde, donc, et, si on baisse d’un ou deux crans le registre d’écriture, comme les rédacteurs de Maintenant savent aussi le faire, on se retrouve même devant le séquoia de la page 127, « devant ce vieux sequoia sempervirens dont les branches sont agitées par le vent », que tout seul, avec quelques copains, copines, sa meuf ou son mec, et puis c’est tout ? A quoi bon ? a-t-on envie de répliquer. A quoi bon nous en envoyer tant que ça dans la tronche pour défendre une toute petite cabane personnelle, un foyer, un petit Liré pour Ulysse parti en observation, quoi !

3 Ce n’est pas vrai, Nous, les amis traités en ennemis pendant tout Maintenant, nous avons été sensibles à la cabane devant le séquoia. L’imprimerie. L’ami menuisier. Les chants des camarades. A mi-chemin de la montée à Paris des Marseillais de Jean Renoir, de l’idylle rousseauiste réécrite à des fins révolutionnaires par les poètes, la défense d’une sociabilité amoureuse, du fondement démocratique de l’amitié à l’origine du tout politique est allée droit à notre cœur, nous, les beaufs gauchistes assassinés à tour de bras de ce petit livre imprimé chic délavé avec ses graffitis à la mode collages littéraires réinventés à la Sebald qui rythment les séquences façon ancrage prétexte dans la rue, son aristocratisme de l’italique au cas où on serait trop con pour pas comprendre, son usage bien maîtrisé de la métaphore filée, parce que la pureté, c’est aussi, avant tout, tristement, rien qu’une affaire d’écriture, quand elle ne conduit qu’à un programme d’action réduit à un programme poétique, dans Maintenant. Que c’est antipathique un traité de style politique qui rabaisse avec style, justement, les figures de passants qui n’ont pas l’honneur d’être comptés parmi les élus au rang d’amis ! Et si encore ces passants qui traversent le texte étaient de véritables ennemis ! Alors on serait plus indulgent avec la visée pamphlétaire du texte qui choisit une langue triviale seulement quand il faut attaquer ces pauvres passants. Mais non. Le passant ennemi dans Maintenant, c’est vous, c’est moi, tout ceux que le Nous vilipende car, à côté, en dessous, toujours en dessous de la ligne de pureté. Je ne pense pas que Deligny aurait écrit comme ça, et pourtant, il avait la dent dure, Deligny. Liste des ennemis : le gauchiste qui se plaint en se « grattant les croûtes » (p. 9), les militants qui « gueulent au moment où ils lâchent tout « On lâche rien » (p. 11) [1], « les amateurs de processions funèbres … qui poussent un flatulent « Ou bien alors ça va péter ! » (p. 13), « les soiffards du wagon-discothèque » (p. 17), … Mais un véritable ennemi de classe ne gratte pas ses croûtes, ne beugle pas, ne boit pas de gros rouge, il boit plutôt du champagne en contemplant les beaux arbres de sa propriété et en écoutant du Mozart. L’ennemi de classe a plus droit aux arbres, au plaisir de séquoia admiré en page 127 de Maintenant, que ces pauvres manifestants ciblés par Maintenant sous alibi de dénoncer de la révolte purement spectaculaire. Devant ma fenêtre, longtemps, il n’y a eu qu’une station service. « Il faut lire ce livre en considérant qu’il a été sciemment écrit dans l’intention de nuire à la société spectaculaire », écrit Debord. Écrire sciemment dans l’intention de nuire aux passants de l’action politique, ceux qui manifestent, ceux qui chantent, ceux qui dansent derrière les camions des centrales syndicales, en les assimilant avec mépris à des teufeurs avides de lucre et de bibine (qui n’en reçoivent pas moins leur lots de lacrymo et de bousculades violentes, n’en déplaise aux admirateurs du cortège de tête, il y en a aussi, parmi ces passants qu’ils traitent comme des moins que rien, des blessés, des meurtris, des choqués, ce qui signifie bien que leurs corps, aussi peu debout qu’ils leur paraissent, récupérés comme ils sont dans le barnum spectaculaire, le sont quand même assez pour recevoir d’effectifs gnons), est-ce vraiment la bonne entrée pour nuire à la société du spectacle d’aujourd’hui ? Taper sur les anonymes des cortèges de manifestations en les enterrant à moitié, c’est à dire en faisant bon marché de leur désir de vivre, de militer, résister, avec les plus pauvres et les plus anciens moyens qui soient, marcher dans la rue ensemble derrière une banderole, parce que tout le monde n’a pas les moyens physiques et l’audace d’attraper une bombe de gaz lacrymo pour la renvoyer sur des CRS, est-ce vraiment s’attaquer au spectacle ?

 

 

 

4 « Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. » Debord encore. Si l’on s’attarde sur cette inimitié agressive dans Maintenant qui recycle le situationnisme de Debord à fins de classe, c’est parce que le spectacle comme vision du monde objectivée, le spectacle comme irréalité réelle du monde, il semble bien que Maintenant le secrète lui-aussi ! Qui, sous l’alibi de démasquer et de démonter les illusions, en prônant la voyance comme principe de pensée politique, fabrique de l’image au kilomètre ? Le Comité invisible est un producteur en série de vignettes spectaculaires toujours écrites en vue de signaler à la masse qu’elle succombe aux illusions tandis qu’eux, aristocratiquement placés de l’autre côté de la signalisation spectaculaire, s’en retrouvent les fabricants ! Les pages 104-106 sont un modèle du genre. Aux aliénés du capitalisme recyclé en économie collaborative (= coopératives, économie sociale et solidaire) accusés de donner dans les « lupanars comptables » sommés de se défaire de leurs illusions, Maintenant offre le mirage d’une économie souterraine vendue sous les allures d’un compagnonnage d’aventuriers qui redonne toute sa noblesse aux coups de mains entre amis ! Ce n’est pas qu’on n’est pas d’accord, ou qu’on condamne : qui peut condamner l’amitié et l’amour ? Ce qui se passe aujourd’hui, c’est que la force de la jeunesse, le vent des 400 coups, dormir dans une imprimerie désaffectée comme le petit Doisnel, s’en sortir en courant seulement vers la mer sans espoir, aucun, sinon d’échapper aux machines oppressives est devenue elle-aussi marchandise. Le romanesque sensible défendu dans les chroniques de Lundimatin est infalsifiable. L’héroïsation du coup de main contre la police ne peut faire l’objet d’aucune contre-argumentation, à moins d’assimiler ceux qui la rejettent aux vieux cons qui ne vivent plus. Mais, avec l’exposition Soulèvement au Jeu de Paume, le titre Révolution donné au pseudo-livre de Macron qui, sans honte, dans le magazine Elle, appelle aussi les jeunes à relire le Capital, il se passe que le romantisme insurrectionnel a été récupéré par la machine médiatique, ce qui rend difficile, en l’absence de situation insurrectionnelle réelle, de sauver ce qui fait le cœur positif de Maintenant. Que les rédacteurs de Maintenant le veuillent ou non, ils appartiennent désormais au secteur du marché de l’illusion insurrectionnelle. L’émeute, c’est cela, c’est quand il n’y a pas d’insurrection, encore de moins de révolution, qu’il n’y a même plus de position tenue, car les blocus de poubelles mobiles devant les lycéens sont très beaux esthétiquement, mais ils sont aussi agencés avec des éléments à roulettes, ils ont donc vocation, structurellement, à être déplacés, à ne tenir que dans l’illusion qu’ils tiennent. Et qu’on ne raconte pas que c’est joyeux, le provisoire, l’éphémère, que tenir une journée, c’est comme tenir toujours. L’émeute, c’est l’illusion livresque de l’insurrection qui voue cette dernière plus encore à ne jamais advenir.

5 Manifestement, il y a quelqu’un au Comité invisible qui a un problème avec l’alcool et la danse, parce que boire du vin, de la bière, ou danser, c’est pas super bien coté dans Maintenant , ça ne va pas avec la ligne de pureté. Calvin embusqué derrière le séquoia de la page 127, dites-donc ! Même faire l’amour, il faut faire attention. On peut vite verser dans la pornographie. Pas d’amour par écran, non, non, non. Rien d’affirmé sur les sex toys heureusement ! En son temps, Deligny était plus indulgent avec le divertissement. Au temps de Deligny, le gros problème, c’est encore la masturbation. Deligny règle la chose avec élégance avec ses gamins en leur proposant de substituer à leur concours vespéraux obsessionnels de jouer aux cartes (après tout, on compte aussi les points quand on joue à la crapette). Mais nous, les lecteurs ennemis, nous sommes seulement rendus à notre condition de teufeur décérébré sur le « dance-floor » soumis à « évaluation, valorisation, auto-valorisation, préférences individuelles, stratégies, appariement idéal, sous contrainte d’optimisation, d’une offre et d’une demande, bref : pur marché néo-classique et capital humain » (pp. 96-97). Quand la critique du libéralisme prend comme ça des accents houellebecquiens, on a juste envie de demander comment ça se passait autrefois dans les petits bals perdus et dans les boum de collèges : y-a-t-il vraiment rien d’autres à dire quand des humains se retrouvent pour danser ensemble ? Seconde liste de cibles à plus fort capital symbolique que la première : les « militants » rendus à un petit théâtre d’ego (pp. 52), les acteurs de Nuit Debout rendus à leur petite souveraineté du Moi (p. 54), les féministes dévaluées en idéologues (p. 64), les zombies académiques de l’université (p. 78). La méchanceté de la liste est drôle. Dommage qu’elle aboutit en acmé « à ce taré de Calvin » (p. 69) ciblé dans le « monde universellement prostitutionnel » de Péguy (p. 100). Ce qui se passe, c’est que, lorsque du haut du séquoia de la page 127, on se met à couper comme ça, une à une, les têtes de tous les « tarés » du monde politique en les imaginant tous s’entre-prostituer entre eux , des tarés = des gens qui ont des « tares » = vieux mot avec une longue histoire qu’on n’attendrait pas à lire ici, qui signifie, quand l’usage en est le moins pire « abîmé, défectueux », on fait en réalité une chose : prendre la casquette d’un commissaire politique. Quand c’est drôle, ça passe, mais quand ça tombe à plat, c’est triste. « L’arrogance de la pensée », disait Marivaux pour désigner les Lumières. Arrogance du style ? « Aristocratisme de la bien-pensance du jour », nous dirions, nous, pour désigner ce qui n’est rien d’autre à nos yeux qu’une écriture de classe qui vise à fins de police stylistico-éthique, pour les dégrader, tous ceux qu’elle cible. Une écriture de classe, c’est une écriture qui tourne une partie de ses lecteurs en ennemi de classe au nom de préjugés qui désignent les rédacteurs eux-mêmes en tant que producteurs de classe. Nous n’avons pas de problème avec un désir de pureté tourné en éthique pro-néo-rurale, nous avons un problème quand ce dernier ce transforme en littérature de classe qui prend le corps comme un réservoir de métaphores dégradantes. Le corps révolutionnaire, donc ?

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