Le soir de la fête de la musique, à ****, tard dans la nuit, l’ambiance est bon enfant. Une batucada défile. Des groupes d’amis circulent, ici et là, en rang désordonnés. On rit, chante, boit. Seule ombre au tableau : la présence d’un grand nombre de policiers lourdement équipés, dont l’un est venu avec un chien. Une esclandre entre deux, trois personnes semble avoir eu lieu, et je m’étais approché une première fois, avec une amie, pour parlementer avec un jeune homme en colère, et tenter de le calmer. Parce que s'embrouiller avec la police ne mène jamais à rien. Nous sommes tous dispersés une première fois, plus ou moins pacifiquement –premiers jets de gaz poivre. Passons. Les choses se tassent une dizaine de minutes. Soudain, sans que j’en connaisse la raison, à quelque pas de moi, je vois un type en train de se faire violemment prendre à partie par un flic. Ne pouvant laisser quelqu'un se faire molester sous mes yeux sans intervenir, je m’interpose, demandant, les deux mains placées en l’air, en signe d’apaisement, au policier de rester calme. Et là, c’est la charge. Plusieurs autres flics s’approchent de moi, tonfa et gaz poivre à la main. Je continue à leur demander de rester calmes. Premier coup de poing dans la poitrine. Je ne recule pas, et répète : « Calmez-vous, s’il vous plait ». Deuxième coup dans la poitrine. Je reste en position. Et là : autre coup, plus intense, clef de bras, et je me retrouve la face contre le goudron, plaqué au sol. Une fois immobilisé, j'évite de m'agiter, sachant que si je blesse ("foulure" au poignet au autre) le policier en résistant, je pourrai être poursuivi pour "coups et blessures" sur agent -je connais un peu les procédures. Je me relève : on m’envoie un jet de gaz poivre dans les yeux. D’autres personnes, ayant voulu elle aussi s’interposer, sans agressivité, entre les flics et leurs victimes, dont moi, donc, seront elles aussi brutalisées. Quelques minutes plus tard, je reviens auprès des flics, demandant à parler avec la personne qui m’a mise au sol, simplement pour avoir quelques explications. Réponse, tout en sobriété : « Barre-toi, ou on t’embarque pour outrage à agent et ivresse manifeste sur la voie publique ».

J’en garderai un énorme bleu sur le bras, une grosse bosse, et un bon mal de dos et de cou. Rien d'incroyable. Nombre d'entre mes amis ont eu à subir bien pire (dans leur vie, pas ce soir même). Tout ceci a été filmé par différentes personnes présentes lors des évènements. Des plaintes sont en cours. La justice tranchera. Nous verrons ce qu'elle décidera, et si elle considérera que cette violence était légitime, ou pas. D'autres témoignages, peut-être contradictoires, complèteront mon récit.

Quant à moi, je témoignerai, mais je ne porterai pas plainte.

Parce que je n’ai pas que ça à faire de ma vie, ayant d’autres priorités, et parce que les plaintes déposées contre la police n’aboutissent presque jamais. Il aurait fallu que je meure pendant l’intervention, et encore : combien de flics rendus coupables de meurtre dans l’exercice de leur fonction ont écopé de peines allant au-delà du sursis ? Inutile de chercher : aucun, ou presque.  

Et aussi, parce que ce genre de « débordements » ne me surprend même plus. Brutalité, vulgarité, sentiment d’impunité : je connais trop bien ce visage de la police française. J’ai eu à le subir une bonne partie de ma vie. Parce que je suis jeune, parce que je ne suis pas riche, et parce que je n’ai pas une tête de « bon français », ressemblant plus à un Gitan. J’ai grandi avec ça. Les contrôles au faciès, les tutoiements, les insultes. Les coups, le cas échéant. Le mépris. C'est terrible à dire, mais j’en suis là : cela ne m’étonne même plus. Le ciel est bleu, l’herbe verte, et les policiers brutaux et irrespectueux. Pas d’amalgames, d’accord. Je veux bien essayer. J'aimerais faire tout mon possible pour ne pas tous les mettre dans le même sac. Mais je commence à avoir du mal.

Ceux qui, dans ce pays, vivent dans le confort, et ne sont ni trop jeunes, ni trop pauvres, ni trop bronzés, ont moins (je dis bien : moins) de chances de connaître cet aspect peu reluisant des « forces de l’ordre » françaises. Ce sont eux qui, quand il m’arrive d’évoquer ce sujet, m’accusent de noircir le tableau.    

Et à ceux-là, j’ai envie de dire : ouvrez les yeux. La violence policière n’est pas un épiphénomène anecdotique, hélas, mais bien un phénomène de masse (en ville, tout du moins). Nous connaissons tous quelqu'un qui a eu à subir ça, parfois de façon très grave. Les faits recensés par les observatoires des violences policières ou de l’État d’urgence le prouvent avec suffisamment de force. Mais il est sans doute toujours plus facile de juger avec une apparente "sérénité" ce que l'on a pas eu à vivre dans sa chair. Rien d'extraordinaire dans ce qui est à l'origine de ce papier ; je ne suis pas mort, je n'ai pas été gravement blessé : il s'agit juste du quotidien, malheureusement, de bon nombre d'entre nous. Une brimade ordinaire. Une humiliation en plus. Cependant...

Dégoût.

La police, c’est un service public. Comme les hôpitaux, comme les professeurs. Les coups que je me suis pris, et que nombre d'innocents ont pris au même moment, ont été financés par votre argent, celui de mes amis, mes proches, le mien, par la TVA, par les paquets de clope que je m’achète, par tout ce que chaque jour, par nos achats au Lidl ou au Casino ou nos activités diverses, nous reversons à l’État. Se battre avec un type croisé au hasard de la rue, d'accord. Admettons. Se faire passer à tabac, gratuitement, par le service public, ça commence à devenir plus compliqué. Et plus problématique.

Dégoût.

A la police, j’aimerai dire ces quelques mots, les mêmes que j'ai dit à ceux qui m'ont agressé, ce soir là : ne vous étonnez pas si on vous déteste. Ne vous étonnez pas si la jeunesse vous hait, vous fuit, vous provoque, vous rejette. Bien sûr que n’importe quel pays a besoin de "forces de l'ordre". Mais pas de vous. Nous avons besoin de gens compréhensifs, ouverts, avec qui nous pourrons dialoguer, nous sentir rassurés, vers lesquels nous n’aurions pas peur d’aller en cas de problème. De gens pouvant faire preuve de fermeté au besoin, d'accord, mais toujours soucieux d'apaiser les tensions et de travailler aux bien-être de leurs concitoyens. Pas de bœufs surarmés et testotéronés, incapables d’aligner deux mots qui ne soient pas une faute de français, une saillie raciste ou une insulte, dont plus de la moitié vote FN, et plus dangereux que n’importe laquelle des « racailles » que nos médias et nos politiques aiment tant stigmatiser. En ce qui me concerne, seul le soir, dans rue, je préfère croiser ces « racailles » plutôt que vous. Parce que vous, non seulement vous êtes agressifs, mais de plus vous êtes bien souvent fermés à tout dialogue, et si vous me tabassez, la loi sera de votre côté. Une bonne partie de la France vous hait, messieurs. Et elle a de solides raisons de le faire. Il serait temps, peut-être, de vous remettre en question.

Dégoût, donc. Je vais m’arrêter là. Mais cette France de l’État d’urgence, intolérante, violente, fliquée, qui assassine en toute impunité de jeunes militants écologistes, interpelle les migrants à la frontière, arrête et poursuit ceux qui tentent de leur venir en aide, sourde aux revendications les plus simples et les plus essentielles de ces citoyens, notamment celle de vivre en paix, dans les rues et les places de nos villes, avec nos frères humains, me donne envie de vomir.

Pas de justice, pas de paix.

Quand un nombre suffisant de policiers élèvera la voix contre la violence de leurs collègues, et fera le premier pas vers nous autres, le petit peuple (un petit peuple dont, bien souvent, ils font partie, d’ailleurs, vu le salaire du flic de base), quant l’État réformera les modalités de recrutement des forces de l’ordre, quand leur comportement au quotidien me fera sentir que nous sommes égaux en droit et en valeur, alors peut-être que je chanterai J’ai embrassé un flic. Mais ce n’est pas pour aujourd’hui, -ni, je le crains, pour demain.

M.D.

P.S. : Une salutation particulière à mes camarades qui s’engagent dans un processus de plainte qui s’annonce long et difficile. Bonne chance à eux. Grand salut à la mémoire de Rémi Fraisse, et à celle de toutes les autres victimes de la violence policière. Chapeau à tous les militants de la Roya. Et un salut amical également, aux trop rares policiers qui exercent leur métier en gardant toujours en mémoire qu’ils sont, tels l’instituteur, tel l’infirmière, etc., au service de tous.

 

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