Il y a quelques jours, s’exprimait sur les ondes de France Culture l’un des transfuges qui a rallié Emmanuel Macron lors de cette campagne électorale. Peu importe son nom, car mon propos n’est pas ici de m’en prendre à un choix précis, mais plutôt de traiter de la façon dont certains brillants esprits, bons clients des médias, promeuvent leur option personnelle en cherchant à discréditer toutes les autres. L’argument majeur qui poussait cet éminent conseiller à soutenir la candidature du Joker que le pouvoir ordo-libéral a sorti de sa manche à la suite, ou en prévision, de la disqualification morale ou politique de ses deux représentants dans les partis dits «de gouvernement», cet argument consistait à décréter, sur le ton placide de l’évidence, que son poulain appartenait au «cercle de la raison». L’expression m’a immédiatement fait dresser l’oreille. Elle est revenue à plusieurs reprises, comme un mantra, ou une hypnose, dans les propos de l’invité de Guillaume Erner.

Pour défendre son nouveau poulain, il fallait donc sous-entendre que les autres candidats en lice, en tout cas ceux qui n’avaient pas, peu ou prou, le même programme économique, ne relevaient pas de ce «cercle». Je m’interrogeais: qu’est donc un individu n’appartenant pas à ce mystérieux «cercle de la raison» ? La philosophe et la psychanalyste en moi étaient toutes deux sollicitées. D’un côté, Aristote, Hegel, en passant par Descartes, me soufflèrent que cet irresponsable refuse la réalité, qu’il ne peut concevoir le monde en tant qu’il est un objet soumis à des lois naturelles scientifiquement analysables et à la nécessité qui donne forme à son destin. De l’autre, Freud, Lacan mais aussi Shakespeare et Artaud, m’assurèrent que ce malheureux a un comportement et un discours si peu en rapport avec la normalité, qu’il semble si profondément plongé dans le délire, que la plupart des gens le considèrent fou.

Ce que l’invité des Matins de France Culture prônait m’a ensuite aidé à compléter le profil des ressortissants du «cercle de la raison», ceux qui ne sont pas fous, ceux qui connaissent et savent se résoudre aux lois de la nature. Premièrement, ils savent «accepter la loi de la gravitation économique». Deuxièmement, ils savent être «révolutionnairement modérés». Troisièmement, ils regrettent «la révocation de l’édit de Nantes qui a privé la France d’une bourgeoisie industrielle d’éthique protestante». Ces individus raisonnables entre tous considèrent donc que l’économie est un département de la physique des corps, ils appellent «révolution» le statu quo et enfin ils espèrent convertir cette France si lamentablement catholique (et latine) puis laïque, au protestantisme des «Pays-Bas, du Danemark et de l’Allemagne». Voilà en effet des gens sensés et réalistes…

Ce qui me frappe, moi qui ne crois pas appartenir au «cercle de la raison», c’est que l’on trouve raisonnable justement que 200 personnes soient aussi riches que 3 milliards dans ce monde. Ce qui me frappe c’est que l’on trouve raisonnable de ne pas donner raison aux sages femmes de ce pays qui, depuis plus d’un an, ne font pas grève pour le plaisir mais pour obtenir des conditions de travail décentes. Ce qui me frappe, c’est que l’on trouve raisonnable de ne pas satisfaire la demande justifiée des auxiliaires maternelles en crèche ou des infirmières, rincées par le sous-effectif, car ce sont elles qui sont en première ligne sur le front de notre sacro-sainte égalité. Ce qui me frappe c’est que l’on trouve raisonnables les méthodes managériales qui poussent tant de gens à souffrir au travail et parfois à en finir, ce qui me frappe c’est de trouver raisonnable de continuer d’appeler Europe ce grand projet de liberté et de paix éclairées, la technocratie Bruxelloise.

Martin Buber a écrit que c’est en rendant impensable toute alternative à un ordre des choses qu’on participe à une hégémonie qui a pour propriété de susciter la violence et la destruction. La doxa qui consiste à ostraciser toute pensée transversale à une orthodoxie couve une menace. On a vu comment «le cercle de la raison» a pondu en une trentaine d’années un parti qui a la peur pour patrie et le ressentiment pour exutoire. Parce que le devoir de faire barrage à cette réaction vindicative était le plus sûr moyen pour ce «cercle» de se répliquer au pouvoir ? Les cercles ne sont pas seulement creux, il leur arrive d’être vicieux.

Cette chronique est assurée en alternance par Sandra Laugier, Michaël Fœssel, Anne Dufourmantelle et Frédéric Worms.

Anne Dufourmantelle Philosophe et psychanalyste

 

 SOURCE/ LIBERATION.FR / 27 AVRIL 2017